Thèse en cours

La « danse basque » à l'épreuve de la professionnalisation. Une ethnographie des corps, des frictions et des frontières en Euskal Herria

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Auteur / Autrice : Maria Garbagnoli
Direction : Renaud CarrierAitzpea Leizaola
Type : Projet de thèse
Discipline(s) : Anthropologie, ethnologie
Date : Inscription en doctorat le 27/09/2023
Etablissement(s) : Pau en cotutelle avec Université du Pays Basque (UPV)
Ecole(s) doctorale(s) : École doctorale sciences sociales et humanités (Pau, Pyrénées Atlantiques)
Partenaire(s) de recherche : Laboratoire : Identités, territoires, expressions, mobilités (Pau)

Mots clés

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Résumé

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La ''euskal dantza'', ou ''danse basque'', est une pratique sociale, récréative, patrimoniale et artistique importante du Pays basque. Elle participe à la fois au calendrier festif et rituel du territoire et à celui des spectacles. En tant que pratique socioculturelle, elle joue un rôle central dans la création et la recréation des liens sociaux, en permettant un jeu collectif et symbolique qui contribue à la production de sens identitaire (Itçaina, 1996 ; Araolaza Arrieta, 2012 ; Sánchez Ekiza, 2010). Elle constitue en outre un véhicule privilégié pour la transmission de l'euskera et, bien qu'elle se caractérise par ses ancrages territoriaux locaux, la ''danse basque'' se pratique et se partage également dans des espaces plus larges, révélant une forte dimension transfrontalière. Plus spécifiquement, il s'agit d'un ensemble de techniques corporelles et de pratiques sociales qui se sont transformées au fil de l'histoire et dont la dimension symbolique a été instrumentalisée et réinterprétée par différents acteurs sociaux, politiques et religieux, selon leurs propres intérêts. Toutefois, comme le souligne Xavier Itçaina (1996), ces transformations n'ont pas été totalisantes, donnant lieu à une danse « fragmentée » et/ou « multipliée ». De manière générale, on peut parler de deux processus majeurs qui ont façonné les manières de concevoir et de pratiquer la « danse basque ». En premier lieu, la folklorisation de la « danse basque » à partir du XXe siècle, marquée par la création de groupes folkloriques dispersés sur le territoire, qui confèrent à la danse un statut de phénomène autonome, détaché du calendrier rituel. L'aspect ''traditionnel'' de la danse reste lié à l'idée d'une reproduction fidèle de danses ''anciennes'' et à l'idée de ''continuité'' avec les origines ''mythiques'' du peuple basque. Ainsi, la danse est représentée comme une activité nationale qui unifie ses pratiquants (et donc le territoire basque), tout en construisant un pont entre le présent et le passé de la géographie basque. Le second processus, un peu plus récent, est la patrimonialisation de la danse en tant que « processus par lequel un fait social ou culturel, considéré comme “traditionnel”, voit sa pratique volontairement “relancée”, en parallèle ou à la suite de la réalisation d'un inventaire de sauvegarde » (Luc Charles-Dominique, 2013 : 75). Dans ce sens, à partir des années 1970 et 1980, les groupes folkloriques commencent à réfléchir sur leur activité, leur place dans la société et leur fonction dans les villages. La représentation de la danse se modifie à nouveau, s'éloignant des symboles nationalistes pour mettre en avant les particularités des communes et localités où elle se déploie, en soulignant sa fonction d'agrégation, de création de communauté et de liens sociaux. Si la ''danse basque'' est une pratique hautement hétérogène, de quoi parlons-nous exactement lorsque nous employons cette expression ? Ce qui nous autorise à parler de ''danse basque'' comme d'une pratique culturelle (au sens unificateur et englobant) est précisément le fait que ces manifestations participent à la production et à la négociation de l'identité collective basque. Nous nous appuyons ici sur les réflexions de l'anthropologue Arjun Appadurai, pour qui « quand nous disons d'une pratique, d'une distinction, d'une conception, d'un objet ou d'une idéologie qu'ils possèdent une dimension culturelle (…) nous soulignons le fait d'une différence située, c'est-à-dire une différence qui renvoie à quelque chose de local, concret et significatif » (Appadurai, 2015 : 44). Ce qui est « culturel » pour Appadurai concerne des différences significatives, qui permettent de mobiliser des sentiments d'appartenance à une communauté spécifique de personnes. De cette manière, la ''danse basque'' renvoie à une pratique chorégraphique liée au monde euskaldun. Si ce lien permet de faire abstraction de la multiplicité des pratiques et usages de cet ensemble de techniques corporelles, il est important de souligner que le terme ''danse basque'' ou euskal dantza revêt des sens divers au sein même de la communauté qui la pratique. Parallèlement au mouvement de ''récupération des traditions'' et de reconstruction de danses, de répertoires et de cadres festifs, on observe l'émergence d'un travail créatif et artistique intense, accompagné d'une reconfiguration des dynamiques sociales de transmission, de formation et de production de la ''danse basque''. Dans un monde marqué par la mondialisation, l'hyperconnectivité et l'intensification des flux, on constate que certains dantzariak se professionnalisent et déplacent leur pratique au-delà des sphères sociales dites « traditionnelles ». Tandis que se mettent en place des stratégies de sauvegarde et d'enrichissement des répertoires de la ''danse basque'', la danse ''traditionnelle'' entre en dialogue avec d'autres langages chorégraphiques, techniques d'interprétation et formes d'expression. La formation des danseurs, quant à elle, intègre de plus en plus d'espaces régis par des logiques modernes et étatiques, tels que les écoles d'art ou les conservatoires (par exemple, le Conservatoire Maurice Ravel de Bayonne ou l'École Supérieure d'Art Dramatique et de Danse du Pays basque, Dantzerti). Dans ce contexte, l'objectif principal de ce travail est de comprendre, à partir d'une enquête ethnographique et comparative, les dynamiques constitutives du processus de professionnalisation de la ''danse basque'', telles que l'institutionnalisation de la transmission de ses techniques corporelles et chorégraphiques, la formalisation de ses différents usages, la monétarisation des activités pédagogiques, patrimoniales et artistiques, l'émergence de structures organisationnelles du travail dans le domaine de l'euskal dantza, entre autres. Il s'agit de saisir comment ces dynamiques s'articulent avec les histoires de vie des acteurs, ainsi qu'avec les relations sociales « personnelles » et « institutionnelles », produisant des frictions (Tsing, 2020) à travers lesquelles les relations globales deviennent réelles, matérielles et localisées. Les dantzariak sont considérés comme des agents socialement situés, qui construisent et activent ces articulations, en négociant les sens et les usages de la pratique. On part de leur expérience sensible et affective, sans que l'objectif soit simplement de reproduire leur point de vue, mais plutôt de répondre aux questions de recherche suivantes : Comment la « danse basque » se professionnalise-t-elle ? Quels traits spécifiques présente ce processus face à l'homogénéisation souvent attribuée au capitalisme global ? ; Comment la professionnalisation contribue-t-elle à façonner les corporalités et subjectivités basques contemporaines ? ; Dans quelle mesure la professionnalisation redéfinit-elle la pratique, la « communauté » qui la soutient et les relations interpersonnelles entre dantzariak ? ; Comment la professionnalisation de la « danse basque » s'articule-t-elle avec sa patrimonialisation ? ; Quel rôle jouent les États français et espagnol, ainsi que la frontière qui les sépare, dans la configuration de ce processus ? Il s'agit, en somme, d'apporter des éléments de réponse à des questionnements théoriques plus larges, tels que la compréhension du changement socioculturel à l'ère de la mondialisation.