La scène rap féminine française : de la médiatisation à l'invisibilisation ?

par Thomas Bovyn

Projet de thèse en Information et communication

Sous la direction de Nicolas Pélissier.


  • Résumé

    La musique rap est désormais incontournable dans le paysage médiatique français. On peut la fuir ou la réclamer, difficile aujourd'hui d'en réchapper tant les médias usent et abusent des rappeurs dans leurs actualités. Mais si les médias aiment revendiquer leur objectivité, les nombreuses études menées en sciences humaines sur le sujet ont déjà montré comment leur travail est soumis à divers enjeux et responsabilités qui dépassent bien souvent le cadre de l'impartialité (Bourdieu, 1996). Ainsi, le regard que porte les médias sur le rap oriente la doxa (Bourdieu, 1980). Lors de nos premières recherches en master, nous avons travaillé sur l'apparition aujourd'hui assumée du « pop-rap », porté par des artistes qui font la Une des grands médias généralistes : parmi eux, rares sont les femmes. Un constat qui détermine une vision tronquée de la culture hip-hop, répandant l'idée que le rap est un milieu réservé aux hommes. Un stéréotype construit dès les premières promotions médiatiques du rap et se nourrissant quotidiennement des choix éditoriaux racontant une histoire de ce genre musical. Absence de rappeuses donc, mais aussi promotion de la misogynie et du sexisme, de la « culture du clash » et d'une violence presque « propre » aux rappeurs (Béthune, 2004)… En plus de trente ans d'existence médiatique, le rap s'est vu coller une image grossièrement caricaturée, très loin de la réalité des scènes de concert underground et du monde des artistes indépendants (Hammou, 2014). Il est temps de se demander pourquoi l'invisibilisation des rappeuses perdure pour le grand public. Car malgré ses critiques et ses détracteurs, le rap connait un succès populaire important et devient une incarnation contemporaine de la culture de masse, en oubliant les femmes. Les stéréotypes de genre dans le rap sont donc répandus et légitimés par les grands médias nationaux. Pour autant, la scène féminine de la musique hip-hop existe, depuis toujours, et perdure en renouvelant constamment ces codes. Certaines rappeuses se réapproprient l'esthétique misogyne promue en masse dans les médias et viennent nourrir un empowerment feminin assumant les stéréotypes sexistes pour les afficher comme un étendard d'une condition sociale : le Female gaze questionne et repousse ainsi les normes (Sauvage, 2017). Mais cette posture artistique, comme beaucoup d'autres, n'est pas promue en masse. Dans les faits, le grand public a accès à la culture rap selon des biais précis regroupant des critères de sexe, de race et de condition sociale : les hommes, non-blancs, des banlieues populaires. A ce titre, les femmes sont d'office excluent de la scène médiatique nationale. Seules les rappeuses non blanches et affichant « une posture masculine » semblent avoir les faveurs des médias (Dalibert, 2018). En ce sens, nous percevons les nombreux obstacles qui séparent une artiste d'une carrière professionnelle tournée vers le grand public. En étudiant le monde du jazz, Marie Buscatto avait déjà mis cela en exergue cela dans son livre Femmes du jazz : musicalités, féminités, marginalités. Ainsi, nous pouvons voir que le monde de la musique, comprenant les industries musicales et les médias, est un espace extrêmement genré qui ne fait pas des femmes, des figures stables et légitimes (Perrenoud, 2007). Il apparait donc que l'invisibilisation médiatique dont souffrent les rappeuses, et qui se construit sur des stéréotypes genrés, participe activement à la marginalisation perpétuelle des femmes artistes. Et si quelques rappeuses parviennent à percer l'écran au cours d'une décennie, la représentation inégalitaire des sexes à l'écran, à la radio ou à la Une des journaux, démontre au mieux une réelle méconnaissance de la culture hip-hop et de ses acteurs fondamentaux, au pire une volonté d'invisibiliser les femmes et de leur retirer la parole dans l'espace public.

  • Titre traduit

    The French female rap scene: from media coverage to invisibilization?


  • Résumé

    Rap music is now essential in the French media landscape. We can flee it or claim it, difficult today to escape as the media use and abuse rappers in their news. But while the media like to claim their objectivity, the numerous studies carried out in the human sciences on the subject have already shown how their work is subject to various issues and responsibilities that often go beyond the framework of impartiality (Bourdieu, 1996). Thus, the media's view of rap guides the doxa (Bourdieu, 1980). During our first master's research, we worked on the now assumed appearance of "pop-rap", carried by artists who make the headlines of the mainstream media: among them, few are women. An observation that determines a truncated vision of hip-hop culture, spreading the idea that rap is an environment reserved for men. A stereotype built from the first media promotions of rap and fed daily by editorial choices telling a story of this musical genre. The absence of female rappers, therefore, but also the promotion of misogyny and sexism, of the “clash culture” and of a violence almost “specific” to rappers (Béthune, 2004) ... In more than thirty years of media existence, the rap has had a crudely caricatured image pasted, far removed from the reality of underground concert scenes and the world of independent artists (Hammou, 2014). It's time to ask why the invisibility of female rappers continues for the general public. Because in spite of its critics and its detractors, the rap knows an important popular success and becomes a contemporary incarnation of the mass culture, by forgetting the women. Gender stereotypes in rap are therefore widespread and legitimized by the major national media. However, the female hip-hop music scene has always existed and continues by constantly renewing these codes. Some rappers reappropriate the misogynistic aesthetic massively promoted in the media and feed a female empowerment that takes on sexist stereotypes to display them as a banner of a social condition: the Female gaze questions and thus pushes back the norms (Sauvage, 2017). . But this artistic posture, like many others, is not promoted en masse. In fact, the general public has access to rap culture according to specific biases grouping together criteria of sex, race and social condition: men, non-white, from working-class suburbs. As such, women are automatically excluded from the national media scene. Only rappers who are not white and display “a masculine posture” seem to be favored by the media (Dalibert, 2018). In this sense, we perceive the many obstacles that separate an artist from a professional career geared towards the general public. While studying the world of jazz, Marie Buscatto had already highlighted this in her book Femmes du jazz: musicalités, feminités, marginalités. Thus, we can see that the world of music, including the musical industries and the media, is an extremely gendered space which does not make women stable and legitimate figures (Perrenoud, 2007). It therefore appears that the media invisibilization from which rappers suffer, and which is built on gender stereotypes, actively participates in the perpetual marginalization of women artists. And if a few female rappers manage to break through the screen over the course of a decade, the unequal representation of the sexes on the screen, on the radio or on the headlines, at best demonstrates a real ignorance of hip-hop culture and of its fundamental actors, at worst a desire to make women invisible and to withdraw their voice in public space.