« Creative Europe » ou l’action publique par projets : enquête sur une modernisation des politiques publiques en Europe

par Mehdi Arfaoui

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Ève Chiapello.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 20-10-2014 .


  • Résumé

    Cette thèse prend pour objet la mise en œuvre d’un programme européen de financement de projets culturels intitulé Europe Créative, adopté en 2013 par l’Union européenne (UE). La recherche donne à voir les conditions de la réforme des politiques européennes pour la culture et montre comment celle-ci s’inscrit dans un processus au long cours de métamorphose de l’action publique en Europe. La littérature académique portant sur les réformes récentes de la politique culturelle de l’UE décrit souvent un « tournant néolibéral » associé à un « tournant créatif ». La redéfinition des politiques culturelles européennes au nom de la « créativité » s’accompagne en effet d’une généralisation du financement par projets et de l’introduction d’un lexique entrepreneurial et d’outils propres au nouveau management public pour encadrer le subventionnement de la culture. Ces travaux se limitent néanmoins généralement à traiter le changement de politique sous l’angle conceptuel, discursif ou strictement formel des transformations engendrées. Notre enquête cherche a contrario à questionner l’hypothèse d’un « tournant » en explorant les traductions pratiques de ces transformations. Ce faisant, l’étude de la réforme de la politique européenne permet d’aborder les processus concrets à l’œuvre dans ce que l’on a coutume de présenter comme une « néolibéralisation » des politiques publiques. Nous mettons en lien trois niveaux d’observation : celui des cadres cognitifs qui justifient une politique publique et sa réforme, celui de l’élaboration des instruments politiques qui lui donne corps et celui de la mise en œuvre concrète de ces instruments. Notre cadre théorique mêle la sociologie de la justification, la sociologie politique des instruments de l’action publique et des outils de gestion ainsi que la sociologie de la traduction. Notre matériau se fonde sur une analyse de la littérature académique traitant du « tournant créatif » et de la littérature grise produite par les institutions européennes, ainsi que sur une série d’entretiens et d’observations ethnographiques – dont plusieurs semaines au sein des points de contact du programme Europe Créative, et de nombreux mois au sein d’un lobby pour la culture à Bruxelles. Cette thèse contribue à montrer que l’entreprise réformatrice induit une appropriation plurielle et contradictoire des politiques par les acteurs concernés. Nous préférons alors, au terme homogénéisant de « néolibéralisation », celui de « modernisation » pour souligner les conflits et les compromis émergeant de ces appropriations dissonantes. À chacun des trois niveaux d’observation, nous révélons les efforts réalisés par les acteurs pour interpréter, modeler et renégocier localement le sens des réformes. Nous donnons à voir les disputes relatives à ce que serait une « bonne » politique culturelle et le travail d’interprétation du programme réalisé au guichet des institutions européennes, ou encore la malléabilité du sens donné à la notion de « projet ». Nous mettons en exergue la façon dont le financement par projets transforme non seulement les modalités de travail des organisations culturelles financées, mais également leur capacité à élaborer une prise de position critique vis-à-vis de la politique menée par l’UE.

  • Titre traduit

    « Creative Europe » or public action as projects : an investigation on the modernisation of public policies in Europe.


  • Résumé

    This thesis examines the implementation of Creative Europe, the European cultural funding programme that was adopted in 2013 by the European Union (EU). The research reveals the context and what made possible the reform of european policies for culture, showing how this process is inscribed within a long-term metamorphosis of public action in Europe. Scholarly literature focused on recent EU cultural policy reforms often describes a "neoliberal turning point" associated with a "creative turn". The redefinition of european cultural policies in the name of "creativity" is accompanied by a generalisation of project-based funding as well as the introduction of an entrepreneurial lexicon and tools specific to new public management to oversee the process of subsidising culture. However, this work tends to be limited to analysing the policy changes that are generated by these processes from a conceptual, discursive or a strictly formal perspective. On the contrary, our analysis seeks to question the hypothesis of a "turning point" by exploring the practical implictions of these changes. In doing so, the analysis of the reform of european policy makes it possible to identify the concrete processes that are at work in what tends to be discussed as the "neoliberalisation" of public policies. We connect three levels of analysis: the cognitive frameworks that justify a public policy and its reform, the elaboration of the political instruments that give it substance, and the concrete implementation of the latter. Our theoretical framework combines sociology of justification with political sociology of the instruments of public action and management tools, and sociology of translation. Our material is based on an analysis of the academic literature on the "creative turn" and grey literature produced by the european institutions, as well as a series of ethnographic interviews and observations – including several weeks in the context of a contact desk of the Creative Europe programme and many months in a cultural lobbbying organisation in Brussels. The thesis contributes to demonstrating that this reforming enterprise induces a plural and contradictory appropriation of policies by the involved actors. Rather than the homogenising term of "neoliberalisation", we therefore prefer that of "modernisation" to underline the conflicts and the compromises that emerge from this incongrous process of appropriation. At each of the three levels of observation, we reveal the efforts made by actors to interpret, model and renegotiate the meaning of the reforms locally. We show the disagremeents around what a "good" cultural policy is and the work of interpreting the programme at the desks of european institutions, or even the malleability of the meaning that is given to the notion of "project". We highlight how project-based funding is transforming not only the working arrangements of cultural organisations that receive such funding but also their ability to develop a critical stance towards EU policy.