Gongsun Long, des noms à la désignation: la pensée du langage en Chine à l'époque des Royaumes-combattants

par Monique Casadebaig (Demarle)

Projet de thèse en Philosophie (métaphysique, épistémologie, esthétique)

Sous la direction de Frédéric Wang.

Thèses en préparation à Sorbonne Paris Cité , dans le cadre de École doctorale Langues, littératures et sociétés du monde (Paris) , en partenariat avec Institut national des langues et civilisations orientales (Paris) (établissement de préparation) depuis le 01-09-2013 .


  • Résumé

    Gongsun Long, des noms à la désignation : la pensée du langage en Chine à l’époque des Royaumes-combattants. Gongsun Long (320-250) est connu pour ses paradoxes dont le célèbre « cheval blanc n’est pas cheval » alors que l’enseignement auquel ces paradoxes devaient servir d’exercice, a été très vite oublié. Pourtant, d’après sa biographie écrite par un disciple, il plaçait lui-même son enseignement dans la tradition de Confucius. Ses contemporains lui ont donné les traits saillants d’un conseiller des princes, reconnaissant l’efficacité de son éloquence dans le domaine diplomatique tout en condamnant son enseignement comme inutile et dangereux. Du contenu de cet enseignement, il ne reste que six textes qui, à l’époque des Sui (589-618), ont été rassemblés dans le Gongsun Longzi puis conservés dans le Daozang (1445). Le but de ce travail était d’abord d’en proposer une traduction annotée et un commentaire pour tenter d’en saisir la structure argumentative telle qu’elle se découvre progressivement au fil de la lecture de textes qui, de manière explicite ou implicite, ont la forme du dialogue. Mais ce travail préalable n’avait de sens que s’il permettait d’éclairer la méthode d’après laquelle la pensée de Gongsun Long se construit et ainsi de reconstituer ce qu’a dû être l’intention d’ensemble d’un enseignement sans doute moins hétérodoxe qu’il n’y paraît et certainement plus dialectique que sophistique. Car la question reste de comprendre sous, et contre, quelles influences culturelles ou philosophiques Gongsun Long a éprouvé le besoin d’ajouter à l’arsenal des procédés classiques de la langue chinoise, auxquels il a également recours, le scalpel du dialecticien. Or parmi les questions philosophiques qui constituaient le contenu de l’enseignement de ces écoles une question, celle de la rectitude des noms(zhengming正名), était devenue centrale dans les débats de l’époque, prenant selon les écoles une tonalité différente dont chacune reflétait la diversité des croyances qui ont configuré la vision du monde de cette époque. Paradoxalement ces débats ont eu pour effet de rejeter le courant qui a poussé le plus loin l’examen dialectique de la question de la rectitude des noms. Les critiques portées contre Gongsun Long, et plus généralement contre les « disputeurs », par ces courants révélaient surtout, pour chacune d’entre elles, le souci de faire valoir ses propres principes sur le plan moral et politique à l’égard desquels le Gongsun Longzi semble garder une neutralité axiologique peu courante à l’époque, se contentant de nous parler de chevaux, bœufs et coq ou encore de pierre, situant d’emblée son propos sur un autre terrain. C’est pourquoi on ne peut parler de réfutation au sens logique, des arguments de Gongsun Long, pas même de leur critique au sens philosophique. Et de fait Gongsun Long ne propose aucune doctrine, aucun modèle de vie, il se contente, usant de la brachylogie d’expliquer à son interlocuteur qu’il ne cesse de se contredire. Confucius, au grand étonnement de ses contemporains, avait fait de la rectitude des noms la première condition de la restauration de l’ordre politique. Supposant un principe régulateur entre l’ordre des réalités et l’ordre des noms, il ne l’avait justifié que par une formule assez laconique exigeant que, « le souverain soit souverain, le ministre ministre, le père père, le fils fils» (Entretiens, XII, 11) , ce qu’on peut ramener à la règle de la bi-univocité d’un nom et d’une réalité. Xunzi, dans un contexte social et intellectuel plus favorable à l’argumentation, propose une classification des noms dont la finalité est la cohésion sociale et le fondement la sagesse des anciens rois qui garantissait la rectitude des distinctions qu’ils opéraient entre les choses. L’argumentation ne vise pas à établir en la déduisant de propositions la valeur de vérité d’une conclusion mais à former ou réformer le comportement des hommes et leur manière d’habiter le monde, ce qui est aussi le programme annoncé par Gongsun Long qui, sans négliger ce but ultime, a jugé nécessaire de s’attarder sur les outils disponibles pour y parvenir. Ce n’est pas par un discours argumenté que Gongsun Long cherche à faire comprendre l’intuition qu’il a des règles de fonctionnement du langage mais par la mise en acte de cette intuition sous diverses formes dans des textes dont la brièveté n’a d’égale que la rigueur d’un style épuré de toute rhétorique. Un seul dialogue tente de rendre compte, de manière assez énigmatique il est vrai, de cette intuition, le Traité de la désignation des choses, Zhiwulun, qui semble nous dire que si les choses ont un sens pour nous, l’acte donateur de sens ne peut devenir lui-même objet de discours. Manifester cette vérité nécessite un usage paradoxal des noms pour montrer, sans le démontrer ou même le dire ce que sont les conditions de leur fonction de désignation. Éclairant les noms sous ce nouvel angle, il les analyse pour en comprendre la puissance et la limite mais ce faisant, il les a libérés, du moins provisoirement, de la politique et de la morale.. C’est par la mise en acte dans un dialogue du langage le plus simple que doit se comprendre le mouvement même de ce qui est visé par la pensée sans recours à un métalangage ou à une logique explicite. Il n’y a pas d’autres moyens de lire les textes du Gongsun Longzi que de suivre leur progression. Chaque texte illustre, sous un angle différent la manière dont un paradoxe cesse d’être un paradoxe pour celui qui comprend enfin ce vers quoi on lui fait signe et qui pour lui était encore une vérité méconnue. C’est le même usage didactique du paradoxe auquel ont recours Zénon d’Élée et Socrate. Gongsun Long ne nous donne aucune explication conceptuelle de sa pratique du discours : c’est un discours qui se donne silencieusement, et en toute connaissance de cause, une limite à ne pas franchir : celle du langage ordinaire. A la conviction confucéenne qu’il existe une correspondance réglée entre les noms et des réalités, répond la détermination de Gongsun Long d’en établir la nécessité. Pour ce faire, il essaye résolument de suivre le chemin qui va directement du nom aux signes, évitant le détour par la médiation des anciens sages, et s’éloigne ainsi, en apparence, de la Voie suivie, selon des modalités différentes, par ses contemporains. Au cours de son enquête, il est amené à ajouter à l’exigence confucéenne de la bi-univocité des noms et des réalités, une deuxième exigence à la fois linguistique et logique. Puisqu’il a écarté la médiation des sages et que les noms ne sauraient par la seule convention se substituer aux réalités dans l’ordre du discours, ils doivent être subsumés sous une même désignation qui ne peut pourtant s’exprimer qu’à travers les noms. Tous les embarras de langage viennent de la confusion des deux niveaux de langage. Il y a un langage dans le langage: les unités de langage que sont les noms ne peuvent dénoter correctement les réalités si elles ne sont pas subordonnées à des unités logiques, les signes, qui sont et restent séparées. C’est pourquoi les noms ne peuvent fusionner entre eux et former des syntagmes comme « cheval blanc » mais, devenant des termes, ils peuvent être juxtaposés dans une proposition selon un ordre analogue à celui des réalités au moment où, selon différentes modalités, elles affectent l’esprit, c’est-à-dire là où, de fait, tous les penseurs de l’époque ont situé le lieu de formation de nos pensées, qui ne sont autres pour Gongsun Long que des signes et des combinaisons de signes. A l’exigence de Confucius, Gongsun Long en ajoute une deuxième, celle de soumettre la logique des noms à la logique des signes qui délimite rigoureusement les possibilités de liaison des termes dans un énoncé, devenant ainsi une « logique des propositions » dont se trouve exclues toutes les fleurs de la rhétorique. Le style du Gongsun Longzi est l’illustration, poussée à l’extrême de cette exigence. Gongsun Long découvre ainsi des problèmes analogues à ceux qui, en Occident, à partir de Platon et d’Aristote n’ont cessé de nourrir ce qui, au Moyen-Âge, deviendra la « querelle des Universaux ». Si on tient à chercher, dans un autre registre et une autre tonalité, des échos du statut du signe tel qu’il apparaît dans le Zhiwulun, c’est sans doute, parmi toutes les nombreuses versions qui ont fleuri à cette époque visant à éclairer la relation d’un particulier concret à un universel abstrait, dans la version nominaliste ou conceptualiste, au sens que ces termes prennent à cette époque, qu’on pourra le trouver. Cependant pas plus qu’il ne serait légitime d’affubler Gongsun Long de l’étiquette de sophiste, il ne serait légitime de l’assimiler aux grandes figures des disputeurs de la scolastique du Moyen-Âge. Avant d’être vu comme une intuition ou une anticipation de débats qui auront lieu ailleurs et en d’autres temps, le Gongsun Longzi doit être considéré comme un miroir des débats de l’époque des Royaumes-combattants. Mon travail a cherché seulement à montrer comment Gongsun Long a su trouver dans les ressources et richesses de la langue chinoise le moyen de faire comprendre par des paradoxes linguistiques l’importance de problèmes que l’Occident traitera par l’invention d’un métalangage, celui d’une logique savante puis de la linguistique. On peut voir là un bel exemple de l’universalité des questions et de l’idiosyncrasie des réponses, toujours particulières selon les époques et les lieux, comme le soulignait W. von Humboldt dans ses considérations sur le génie de la langue chinoise dont le style du Gongsun Longzi aurait pu être une illustration.


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