Circulation de savoirs et pratiques dans la gestion d’une catastrophe complexe : le cas du séisme de 2010 à Haïti

par Jan Worlein

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Elisabeth Claverie.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de Ecole doctorale Economie, organisations, société (Nanterre) , en partenariat avec Isp (laboratoire) depuis le 10-04-2013 .


  • Résumé

    Bien que les débats sur les « Etats faillis », les « interventions humanitaires », les « nouvelles guerres » et « l’édification de la nation » soient en déclin, la recherche sur le travail humanitaire ou sur « l’humanitarianism » dans des pays de crise gagne une attention croissante dans les travaux d’anthropologie anglo-saxonne, mais aussi dans la sociologie politique et la sociologie des acteurs internationaux (surtout francophone). Les interventions de la « communauté internationale » au Sudan, au Timor Oriental et en Indonésie après le séisme dans l’océan Indien ont constitué dans ce contexte des laboratoires pour une institutionnalisation plus forte une telle coordination entre agences humanitaires. Si le « monde humanitaire » s’est professionnalisé et institutionnalisé pendant les années 1980 et 1990, accompagné par une « division du travail et concurrence interne », il est confronté aujourd’hui à un défi nouveau : la coordination d’une action humanitaire fragmentée dans le cas des « urgences complexes », dans lesquels un grand nombre d’acteurs humanitaires de différents types doivent interagir et le fait qu’ils peuvent, par la même, entraîner la reproduction des conditions de crise. Mon travail s’intéresse aux modes de gouvernement dans un cas d’urgence complexe : le cas d’Haïti après le séisme de 2010. Le cas d’Haïti L’engagement international et transnational humanitaire est ancien en Haïti (depuis les années 1960) et il s’est accru dans les années 1990 et 2000 ; il existe donc des interactions intenses sur le long terme entre ces acteurs et l’Etat haïtien. Haïti qu’on appelait déjà une « république des ONG » avant la catastrophe de 2010 est devenu le pays avec la plus grande densité d’organisations humanitaires per capita du monde. Cette situation persiste étant donné la multiplication des crises comme l’épidémie du choléra à partir de 2010 ou l’ouragan Sandy en 2012. En même temps, l’Etat haïtien ne reçoit qu’une infime partie de l’aide humanitaire, ce qui le marginalise dans le gouvernement du pays, particulièrement depuis la mise en place d’une forme de structure de gouvernement parallèle après le séisme de 2010. L’ONU a en effet créé en Haïti des structures partiellement analogues à une structure étatique avec ce qui a été appelé les « tables sectorielles », puis le « système cluster ». Ces clusters rassemblent des fonctionnaires de l'Etat haïtien et des salariés d’ONG et organismes internationaux présents sur place, spécialistes d’un secteur de gouvernement (cluster alimentation, cluster santé, cluster, etc.). Il existe de plus des institutions hybrides, comme la Commission Intermédiaire pour la Reconstruction d'Haïti, au sens où elles regroupent des acteurs actifs à différentes échelles (nationale, internationale, transnationale). Ce qu’on peut appeler un « gouvernement humanitaire » est donc composé d'un enchevêtrement de différents types d'acteurs avec des relations complexes entre acteurs, échelles d’action et situations d’interaction. L’analyse de ce gouvernement humanitaire rencontre de multiples contraintes méthodologiques et théoriques, qui amènent à repenser les outils conceptuels développés dans le contexte de recherches effectuées à l’échelle locale ou nationale uniquement. Tout d’abord, ce mode de gouvernement fait que la prise de décision n'est pas nécessairement coordonnée et qu'elle transgresse des limites sectorielles et professionnelles. Ensuite, les structures parallèles sont mises en œuvre pour être opérationnelles à court terme et elles canalisent une partie des ressources financières de l'aide internationale. Enfin, une grande partie des décisions est prise d'une manière décentralisée dans des projets ou organisations autonomes. Par ailleurs, les arènes de coordination du secteur humanitaire sont rarement codifiées ou formalisées. Le champ est structuré par des réunions dans un espace et selon une temporalité et des participants instables. La légitimation légale de ses acteurs se fonde sur des lois, règles et procédures, qui sont en même temps nationales et internationales. Les posit


  • Résumé

    Ions et fonctions des acteurs sur ces échelles sont variables pour cette raison. Les acteurs circulent avec une grande vitesse entre des positions formelles et informelles, entre le niveau national haïtien, national étranger, international (ONU, Banque mondiale) et transnational (ONG). Comment penser les modes de gouvernement humanitaires ? Comment dès lors penser le « monde humanitaire » dans un espace spécifique de mise en oeuvre de programmes coordonnés de gouvernement ? Ma thèse propose d’opérationnaliser la recherche sur le gouvernement humanitaire à l’aide d’une analyse fondée sur l’étude de la circulation des savoirs et des connaissances, en choisissant d’effectuer une enquête de type ethnographique complété par des entretiens systématiques avec plusieurs types d’acteurs (gestionnaires de projet, coordinateurs, chargés de l’information – information officer, médecins…). Les savoirs et pratiques concernés sont conceptualisés comme produits en situation, et circulant de manière multidirectionnelle, contradictoire et complexe (Dobry 2009). La circulation n’est pas conceptualisée comme un phénomène à part de la production des savoirs et de ses porteurs, mais les acteurs les coproduisent dans le processus de transmission entre les micro contextes dans lesquels ils interagissent. Cette focalisation sur la circulation des connaissances me permet de penser ensemble les subjectivités de mes interlocuteurs sur un niveau « micro » et les modes de gouvernement « macro » dans lesquelles ils s’inscrivent. Je m’intéresse particulièrement à l’usage stratégique de leurs savoirs dans le contexte haïtien. Ma question de recherche est la suivante : Comment les acteurs de la gestion de désastre en Haïti (re)produisent-ils les conditions de leurs actions en utilisant des éléments de leur environnement (fragmenté et extrêmement changeant)?