Chaos et création dans le Voyage en Orient de Gérard de Nerval

par Vincent Mugnier

Projet de thèse en Littératures française et francophone

Sous la direction de Françoise Sylvos.


  • Résumé

    « Chaos et création dans le Voyage en Orient de Gérard de Nerval » « L’Orient, l’orient, qu’y voyez-vous poètes ? » s’interroge Victor Hugo dans le « Prélude » des Chants du crépuscule. Pour la génération des premiers et surtout des seconds romantiques, L’Orient dans son sens large et en raison même de son indétermination géographique et culturelle relative, représente un sujet de fascination. Pour Gérard de Nerval, l’intérêt pour ce lieu complexe (géographique, certes mais aussi mythique voire eschatologique) est à la fois très précoce mais aussi constant (d’un projet d’opéra intitulé « La Reine de Saba » à Aurélia, œuvre ultime où le narrateur affirme à l’entame de son expérience hallucinée vouloir se diriger « Vers l’Orient » ). Ce domaine très riche recouvre en effet des enjeux complexes, tant politiques, historiques qu’identitaires et religieux. L’objet de notre recherche portera sur l’usage particulier, effectué par Nerval, de ce genre à la fois kaléidoscopique et protéiforme que représente le récit de voyage en Orient romantique dont la forme moderne a été inaugurée par Chateaubriand avec l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Dans quelle mesure les virtualités génériques de ce type de récit sans règles explicitement établies permettent-elles à Nerval de composer un récit rhapsodique et poreux pour lequel le déplacement géographique et culturel correspond à une série de tentatives de redéfinition identitaire ? En projetant son moi éclaté dans l’univers oriental, le diariste protéiforme envisage toute une série de possibilités de recomposer son identité, à la fois élan fusionnel vers la civilisation autre mais aussi retrait, dans la mesure où une fin de non recevoir est affichée à l’égard de l’étranger imprudent qui s’est hasardé hors de l’Oecumenia. Entre le chaos du monde réel qui est « ce qu’il peut » et l’aspiration eschatologique à percevoir la plénitude du sens dans un monde oriental où est adoré « l’éternel féminin », se trouve la place pour la création littéraire, sans que jamais la dialectique qui met en regard une forme de réalisme particulière et la tendance à ordonner le chaos du monde ne puisse être dépassée. L’écrivain se nourrit du matériau culturel exotique au sens large pour proposer de manière foisonnante, excentrique, dans une Babel des races et des langues, des possibilités de redéfinition du moi et du monde –avec en contrepoint et implicitement les normes occidentales. Nous envisagerons ainsi dans une première grande partie en quoi ce type de récit utilise les virtualités et les caractéristiques du récit excentrique –dans la définition proposée par Daniel Sangsue – pour composer un récit poreux, semé de crevasses et tendu de fils dressés vers le hors-texte, ménageant donc à l’intérieur d’un récit qui se veut « sentimental » et qui joue avec l’excentricité une place pour une recomposition, une redéfinition pathétique ou tragique. Incidemment, il s’agira aussi de s’interroger sur le processus de création mis en jeu dans Le Voyage en Orient : l’utilisation métonymique du réel et de l’intertexte afin d’alimenter la richesse d’une histoire complexe et mutante –à la fois identique et différente, sans cesse déclinée et modulée. Si le récit excentrique se définit selon une définition de Charles Nodier comme un récit écrit le plus souvent sans « but » , il nous sera aisé de montrer que ce jeu avec le hasard est sans cesse chez Nerval travaillé par la volonté de transformer ce dernier en destin. Quelques « tropismes » nervaliens pourront à ce titre être étudiés : ainsi, l’aspiration vers l’amour adelphique ou la tentative de sublimation d’un désir entaché de culpabilité. Nous tâcherons ensuite d’envisager en quoi cette projection du moi-éclaté dans l’univers oriental correspond à une tentative de redéfinition identitaire : glissement du point de vue enrichissante ou aliénante pour un moi qui s’orientalise et qui se projette dans toute une série d’avatars. En quoi la projection d’un moi-éclaté sur la scène orientale permet-elle une possibilité de régénération par différenciation avec ce qui s’érige en norme en Occident ? Nous nous pencherons en particulier sur l’usage du déguisement, du surnom, sur le rapport du narrateur à la femme orientale « voilée ». Nous serons sensibles à toutes les formes de « bizarrerie », étrangeté supposées culturelles mais dont l’évocation permet de redéfinir par rapport à l’Occident les lignes de la norme, ainsi ces états-limites que sont le demi-sommeil mais aussi l’extase du consommateur de haschisch ou celle des derviches tourneurs. Nous nous interrogerons aussi sur la place accordée dans le récit au fou ou à l’artiste. Il pourra être pertinent, dans le cadre de cette même seconde partie, de comparer les représentations de Nerval à celles de certains de ses contemporains ou prédécesseurs en Orient : ainsi Chateaubriand, mais aussi Lamartine, Jean-Jacques Ampère, Théophile Gautier, etc.


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