Mark Twain tardif : un corpus illisible?

par Alicia Tromp

Projet de thèse en Langue et cultures des sociétes anglophones

Sous la direction de Mathieu Duplay.

Thèses en préparation à Paris 7 , dans le cadre de Langue, Littérature, Image, civilisations et sciences humaines depuis le 19-09-2012 .


  • Résumé

    Depuis plusieurs décennies, la critique américaine bouscule les limites traditionnelles du concept de "canon": prospèrent désormais canons alternatifs et contrecanons. Les "grands" auteurs n'ont pas pour autant été congédiés et la notion de canon semble bel et bien avoir la peau dure. Ce phénomène double, parfois contradictoire, qui comprend la recherche de ce qu'on pourrait appeler l'envers du canon (les écrits oubliés, tus, marginalisés, ratés), mêlée à la persistance tenace d'une canonicité marquée, est particulièrement frappant chez Mark Twain. Le corpus illustrant le mieux ce mélange d'hypercanonicité et d'obscurité totale est sans doute celui qui regroupe les textes composés après l'œuvre twainienne canonique par excellence, les célèbres "Adventures of Huckleberry Finn" (1884): Mark Twain tardif. Force est de constater qu'on lit de plus en plus cet "autre" Twain, auteur de romans, nouvelles et essais souvent inachevés et pour la plupart jugés médiocres, tels "No. 44, The Mysterious Stranger", "3,000 Years among the Microbes", "Tom Sawyer Abroad", "My Platonic Sweetheart" et "The Secret History of Eddypus". Toutefois, si ces textes sont de plus en plus lus et accessibles, l'effort d'analyse critique achoppe presque invariablement sur une problématique lancinante et déroutante: celle de leur marginalité ou plus spécifiquement encore, de leur illisibilité. Cette thèse se propose d'interroger la notion d'illisibilité en conjonction avec la question de la "tardiveté" de ces écrits, notamment à travers les travaux d'Edward Said et de Theodor Adorno sur le style tardif. L'illisibilité du corpus twainien tardif commence dès l'époque de la rédaction de ces écrits (1884-1910), par une illisibilité dans son acception la plus matérielle et littérale (des textes que Twain refusait à la publication, des manuscrits par la suite relégués à des archives poussiéreuses; des écrits peu connus, peu fréquentés – "unread"). Jusqu'à l'entreprise philologique du Mark Twain Project lancée par l'université de Berkeley à partir des années '60, nombre de ces écrits n'étaient tout simplement pas accessibles (et de ce fait, illisibles au sens d'accès matériel aux signes: "illegible"). Cette illisibilité s'est d'entrée de jeu accompagnée d'un autre type d'illisibilité, fondé sur le jugement et l'appréciation esthétiques (des textes illisibles car mal écrits; acception pour laquelle l'anglais emploie un terme distinct – "unreadable"). Comme l'écrit Adorno dans son essai sur le style tardif de Beethoven, la tardiveté, ce reste ou surplus dans la production d'un auteur canonique, redonne voix à ce qu'on avait tenté de bannir: le mauvais goût, amer et fade, d'une écriture qui ne s'offre aucunement à la délectation. Pour de nombreux critiques, Twain tardif est le corpus qui dérange, ennuie, fait défaut. La problématique de la thèse repose de ce fait sur un projet qui peut sembler à première vue contradictoire: lire l'illisible, sans pour autant chercher à réhabiliter le corpus, sans même entreprendre de confirmer l'existence pleine de l'objet d'étude choisi, de ce corpus tardif en tant qu'ensemble de textes unifiables à l'intérieur d'une catégorie chronologique close et évidente. Loin d'ignorer l'ennui, l'exaspération et la déception que ces textes ont pu provoquer, il s'agira de problématiser la notion d'illisible. Par effet de retour, celle-ci réfléchit sur la manière dont la critique a pu aborder l'envers du canon twainien, mais aussi plus généralement sur les nombreux corpus illisibles qui ont malgré tout hanté (au sens de spectralité derridéenne: des corps / corpus habités par ce que l'on a tenté de bannir et d'oublier; une présence latente) les textes les plus connus, célébrés et canoniques de la littérature américaine. La thèse cherche à cerner l'illisible twainien en interrogeant les divers métarécits critiques qui ont pu conférer cohérence, homogénéité et lisibilité à ces écrits à travers les décennies. Comment éviter de rendre ces textes trop "lisibles", si l'on prend également en compte un troisième sens du binôme lisible-illisible, éminemment herméneutique: intelligibles/interprétables, aptes à entrer dans un métarécit critique – qu'il repose sur le réalisme, sur le modernisme ou sur le postmodernisme – et ce malgré leur fragmentation, répétitivité, non-clôture, hétérogénéité et la prédominance du mode parodique? Dans le cas du postmodernisme, ce sont ces mêmes caractéristiques appartenant traditionnellement au domaine de l'illisible qui se voient soudain érigées en critères de lisibilité, délaissant du même coup le pouvoir troublant de l'illisibilité twainienne. Si l'illisible décrit, au départ presque intuitivement, l'expérience de lecture de Mark Twain tardif, comment transformer cette notion en catégorie critique à part entière, dans toute sa teneur privative, ambiguë, voire rébarbative?

  • Titre traduit

    Mark Twain's Later Writings : an Unreadable Body of Works?


  • Résumé

    Over the past few decades, American criticism has been redefining the boundaries which traditionally policed the concept of the literary canon. Alternative canons, queered canons, countercanons such as those inspired by postcolonial theory flourish, and yet the idea of the "great" American author has maintained a strong foothold. Though deconstructed, challenged and decentred, the idea of the canon seems to have survived, awkwardly coexisting with its harrying and haunting counterparts. This ambiguous phenomenon – combining a (re)discovery of forgotten, silenced, marginalised or failed texts and a stubborn persistence of extreme canonicity – has affected approaches to Mark Twain's work to a profound degree. Looking at Twain's writings, the group of texts most aptly illustrating this odd interlacing of hypercanonicity and complete obscurity is that which follows what is undoubtedly the most canonical of all of Twain's novels, "Adventures of Huckleberry Finn" (1884): the later writings of Mark Twain. This "other" Twain – Theodore Dreiser spoke of Twain's darker, Rabelaisian "double" – is certainly no longer simply a figure of the shadows. More and more critics have turned to these novels, short stories and essays, of which some were published during his lifetime whilst others remained unfinished and fragmentary: "No. 44, The Mysterious Stranger," "3,000 Years among the Microbes," "Tom Sawyer Abroad," "My Platonic Sweetheart," "What Is Man?" and "The Secret History of Eddypus," among others. And yet, although these texts have garnered a larger readership and given rise to a substantial body of critical analyses, they invariably call up the disturbing question of their marginality and their unreadability. Why were they left unread for so many years, and why do they continue to be so marginal, when compared to the immense success of the "Adventures"? Are they intrinsically unreadable, or can some of the manuscripts be salvaged by means of certain literary approaches and at specific times in the history of aesthetic moods? This PhD on Mark Twain's later writings aims to explore the idea of unreadability by combining it with theoretical and critical accounts of lateness, such as Edward Said's and Theodor Adorno's work on late style. "Unreadability" as a central notion to Twain's later work starts with the most material and literal meaning of the word – that which cannot be read – and began as early as the moment of composition of these texts: many manuscripts remained unpublished, incomplete, or were rejected by the publishers Twain approached. Until the philological endeavour undertaken by the Mark Twain Project at the University of Berkeley in the 1960s, quite a few of these texts were virtually inaccessible. In that sense, the idea of an inaccessibility to the material signs can best be described by the Latinate term of illegibility. This illegibility combined, from the start, with the texts' frequently decried unreadability: that which is "too dull or distasteful to read" (OED), too "vulgar," as George Orwell once put it. An interesting, less damning light on this unreadability can be cast by the study of lateness: in his essay on Beethoven's late style, Adorno shows how lateness, this "remnant," or mute and unproductive "leftover" (Said) enables that which exponents of the canon had attempted to forcefully cast aside to reappear: bad taste, a "bitter and spiny" kind of writing which does not surrender itself to mere delectation. As for Twain, his late works are indeed the unreadable Twain, the body of works that bores, troubles and exasperates. The aim of this PhD is to read the unreadable, in the sense of reading late Twain without necessarily attempting to rehabilitate these texts, without even confirming the full existence of the idea of "late" Twain. Instead of ignoring the exasperation, boredom and disappointment many critics and readers have experienced, this thesis will attempt to work with this unreadability, but not without questioning, redefining and extending the notions of unreadability, illegibility and their contraries. Unreadability is as much a question of writing as it is of reading: thus, late Twain will, in turn, haunt Twain criticism and reflect on other "unreadable" late texts of fiction which have inhabited the canon, a haunting that will be explored through Derrida's writings on spectrality's ambiguous combination of presence and absence. How can we avoid rendering these texts too "readable" (aesthetically pleasing, welcoming to the reader), too "legible" (too interpretable/intelligible, making them adhere to one or another critical metanarrative, such as realism, modernism or postmodernism)? Postmodernism for instance has created the conditions for a paradoxical readability/intelligibility: the texts' fragmentation, repetitiveness, lack of closure, antihumanism, heterogeneity and parodical mode had long been seen as the reason for their mediocre quality and lack of coherent meaning (unreadability and illegibility), yet the postmodern mood suddenly welcomed these characteristics and led them to an ambiguous form of legibility, intelligibility and readability. The question however remains as to whether this perhaps occludes a certain dimension of the unreadability of Twain's later writings. If the unreadable appears as a useful, powerful concept to describe the experience of "late Twain," then how can we transform this notion into a critical category whilst maintaining its full negative, ambivalent and forbidding intensity?