Les adoptions en France de 1789 à 1923 : rêvées, instituées et vécues

par Christiane Dol (Canel)

Projet de thèse en Histoire et civilisations

Sous la direction de Jean-Paul Zuniga et de Séverine Mathieu.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 20-11-2012 .


  • Résumé

    L’adoption est apparue en France pendant la Révolution. Idéalisée et rêvée, elle a été l’objet d’un véritable engouement à travers des formes familiales comme dans des expressions politiques. La norme imposée par le Code civil de 1804, permettant d’adopter uniquement des adultes s’est appliquée jusqu’en 1923, tandis les formes politiques ont connu des résurgences épisodiques. Ce travail de recherche entend démontrer que de 1789 à 1923 ces filiations ont mis en cause des fondements de la place des personnes dans la famille et la société et ont ainsi constitué des enjeux dont la portée continue à résonner. L’adoption est définie ici comme la création par le droit d’un lien juridique individuel de filiation, établissant une filiation parentale dans un cadre familial et une filiation métaphorique dans un cadre politique. Des adoptions, imprégnées de réminiscences antiques et chrétiennes, ont été exaltées au cours de la Révolution. Dans le cadre familial, l’institution a reçu mission de faire évoluer la société vers des formes d’égalitarisme. Au niveau national, elle a été investie d’une vocation politique à la fois universaliste et patriotique. Ces ambitions qui se voulaient généreuses ont été rapidement tempérées puis abandonnées. Les adoptions politiques par la nation, ressurgies lors des révolutions qui ont scandé l’histoire nationale au XIXe siècle, ont été sacralisées avec l’adoption par la France de centaines de milliers d’orphelins de guerre à partir de 1917. Les adoptions familiales, mettant en cause des valeurs de liberté et d’égalité, ont été considérées comme menaçantes pour un ordre social hiérarchisé et paternaliste. Aussi le Code civil de 1804 les a-t-il inscrites dans le statut le plus restrictif jamais imaginé, autorisant uniquement l’adoption d’adultes par des personnes âgées d’au moins cinquante ans et sans descendance légitime. Ainsi limité, ce dispositif familial a été peu utilisé. Pratiqué dans un entre-soi par des membres de catégories sociales privilégiées, il a souvent servi des fins successorales ou de préservation du nom de famille. Les exclusions que les usages mettent en évidence ont traduit des refus, des peurs et des hantises qui se reflètent dans les œuvres de feuilletonistes et de romanciers de l’époque. Les échos de controverses judiciaires et des traces retrouvées dans des archives font cependant apparaître des pratiques ayant transgressé l’ordre établi. L’infériorité des enfants naturels et adultérins a été contournée ; quelques femmes ont eu accès à un statut social honorable en dehors du mariage ou du couvent ; une pluralité de liens de filiation juridique a été inventée avec la possibilité d’avoir, en droit, deux pères et, ou deux mères. Cette adoption du XIXe siècle a ainsi ouvert des horizons inattendus. Une approche, parfois valorisante de l’adoption, peut être retrouvée dans des œuvres d’auteurs tournés vers la jeunesse. Au XXe siècle, l’évolution du cadre économique, des sentiments et des pratiques a favorisé l’acceptation de l’adoption familiale en cultivant le secret sous l’égide de l’administration. Ces évolutions ont été accélérées dans le contexte de la Grande Guerre qui a exalté les adoptions par la nation et a favorisé une normalisation de la place de l’adoption familiale en France dans le sillage de l’évolution internationale de l’institution Ces débuts de l’histoire de l’adoption en France mettent en lumière le poids des déterminismes dans l’inscription des personnes dans la société, rendent visibles des contraintes et des pouvoirs sur la transmission au sein de la société. Les avatars de l’institution en France depuis les débuts de la Révolution jusqu’en 1923, ont été des signes d’ouverture du champ du possible en pesant sur la conception de la parenté et de l’appartenance sociale. Significative est l’invention d’une filiation additive dont la portée continue jusqu’à nos jours à résonner dans le droit, dans l’intime et dans l’imaginaire.

  • Titre traduit

    Adoptions in France from 1789 till 1923 : dreamed, instituted and lived


  • Résumé

    Adoptions appeared in France during the Revolution : idealized and dreamed, it generated great enthousiasm througth her family forms and her state sponsered political forms. The family standard imposed par the Civil Code from 1804 till 1923, admitted only adults to be adopted, while political expressions had experienced episodic resurgences. This thesis intends to show that these relationships which involve the issue of individual belonging in society, constitute challenges which still resound to day. Adoption, in defined in this text, as the creation by law, of an individual’s legal bond, proving a parental link, in the family context, and a metaphorical filiation in a political framework. Adoption, imbued with the values of Antiquity and Christian ideals, was written into legislation in France during the Revolution. Emotionally valued, it received the mission of changing society by promoting liberty and equality and was vested with a universal and patriotic vocation. These ambitions, that were meant to be generous, were quickly tempered and put aside. Political adoptions by the nation, endured during the XIXth century was even consacreted throughout the population with the nation’s adoption of its war orphans beginning in 1917. Family adoptions involving the values of liberty and equality had been seen as posing a threat to the hierarchical and paternalistic society. As a result the Civil Code of 1804 enshrined it in the most restrictive statute imaginable, allowing only adoptions of adults, by poeple over the age of fifty and having no legitimate descendants. So restrictive, this mecanism, used rarely by privileged social categories, served estate purposes or family name preservation. The exclusions that the practices highlight reflected the refusal and obsessive fears echoed in the works of many novelists of the time. Traces of legal controversies and indications found in archives show that many adoption practices had nonetheless transgressed the established order. Theses transgressions bypass the inferiority of illegitimate and adulterous filiations. They showed examples of honorable women family status outside of being married or the joining a religous order. The legal processus also created the concept of plural lines of legal descent with the possibility of having two fathers and/or two mothers. These XIXth century adoption rules, thus, initiated new practices and opened up unexepected horizons. This rewarding approach to adoption can be search in some of the litterature for the young readers. In the XXth century, the evolution of the economic environment, of feelings and of practices favored the normalization of family adoptions. The process became more established but a culture of secrecy was developped under the sponsorship of the administration : the aim became to be integrated in legitimacy. This evolution, that had accelerated in the context of the first World War, favored a normalisation and greater integration of adoption in France following the developpement of the institution in many countries. These beginnings of the history of adoption in France highlighted the burden placed upon the individuals in society, showed the constraints and influences imposed on the human entity to be included as a member of society. The avatars of adoption between 1792 and 1923 had participated in transforming the legal definitions of parental standards and registration in human groups, showing that the possibilities were opened. Most notably is the inventing of a plural adoptive descent which still reverberates to this day, in family laws, in intimate lifes and in dreams.