Georges Bataille et Alexandre Kojève : la blessure de l’Histoire

par Nicola Apicella

Projet de thèse en Histoire et civilisations

Sous la direction de Perrine Simon-Nahum et de Philippe Sabot.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 20-11-2012 .


  • Résumé

    Notre travail se propose d’interroger généalogiquement le pouvoir formateur que la philosophie de Hegel a exercé sur la pensée de Georges Bataille. À partir de la fin des années 1920, le système du Savoir Absolu n’a cessé de nourrir l’œuvre de cet intellectuel qu’on a souvent qualifié, trop hâtive-ment, d’anti-systématique, et pour qui la rencontre décisive d’Alexandre Kojève, l’un des premiers exégètes de Hegel en France, a joué un rôle exceptionnel dans la redéfinition des limites et des en-jeux de la connaissance discursive quand elle se heurte à la souveraineté du « non-savoir ». Néan-moins, cette opération n’a pas été linéaire : depuis l’époque de la revue Documents et jusqu’à sa mort, Bataille a calibré son hégélianisme (ou anti-hégélianisme) de façon très différente selon les circons-tances intellectuelles, en réagissant d’abord aux suggestions du surréalisme, puis à l’impulsion des nouvelles doctrines « bourgeoises » telles que la psychanalyse et la sociologie, et enfin à l’enseignement d’Alexandre Kojève. On a donc au moins trois trajectoires critiques qui traversent et bouleversent la doctrine hégélienne, laquelle sera progressivement rejetée, mais aussi récupérée avec des réserves et finalement réélaborée de façon originale. Trois étapes qui montrent un Bataille ca-pable d’intégrer à sa pensée des modèles discursifs qui n’en diminuent pas la puissance mais qui, au contraire, en sortent enrichis d’un nouvel élan qui leur soustrait tout schématisme à la faveur d’une structure plus fluide qui en bouscule les points cardinaux. Dans ce travail d’histoire intellectuelle, il est donc apparu nécessaire d’adopter une démarche diachronique plutôt que synchronique. La litté-rature secondaire qui s’est penchée sur l’apport de la philosophie de Hegel à la pensée bataillienne a souvent commis l’erreur de rapprocher des textes très éloignés dans le temps afin d’en tirer des ana-logies et des convergences qui, dans le but d’élucider une certaine cohérence interne à cette pensée elle-même, en banalise toutes les aspérités et les « fausses routes ». Ce qui en ressort est l’idée qu’il existe un bloc « Hegel-Bataille » ou « Kojève-Bataille » plus ou moins bien défini et difficilement questionnable. La faiblesse de cette approche ne saurait être plus flagrante : ne prenant pas en con-sidération l’articulation très riche des enjeux que ces binômes mettent en place à des époques diffé-rentes, marquées par des exigences qui ne sont pas toujours superposables, elle sclérose un rapport intellectuel qui s’est fait et défait durant vingt ans environ. Ainsi, nous tâchons de suivre l’évolution structurelle d’une posture, celle de Bataille, qui fait de la fluidité et de l’hésitation son style argu-mentatif. C’est pour cette raison que nous nous sommes appuyés davantage sur ses textes, édités et inédits, que sur les références secondaires, cherchant à limiter les lectures croisées et les anachro-nismes pour comprendre pourquoi, en 1950, Bataille avouait être de « formation hégélienne », lui qui depuis 1929 avait pris le parti de l’informe, et pourquoi Kojève lui témoignera un respect et une proximité intellectuelle toujours grandissants.

  • Titre traduit

    Georges Bataille and Alexandre Kojève : the wound of History


  • Résumé

    This thesis proposes to genealogically question the formative power that Hegel's philosophy ex-erted on Georges Bataille's thought. From the end of the 1920s, the system of Absolute Knowledge constantly nourished the work of this intellectual who is often described, too hastily, as anti-systematic, and for whom the decisive meeting of Alexandre Kojeve, one of Hegel's first exegetes in France, played an exceptional role in redefining the limits and the stakes of discursive knowledge when confronted with the sovereignty of "non-knowing". Nevertheless, this operation was not line-ar: from the time of the review Documents and until his death, Bataille calibrated his Hegelianism (or anti-Hegelianism) very differently depending on the intellectual circumstances, by reacting first to the suggestions of surrealism, then to the impulse of new "bourgeois" doctrines such as psychoanal-ysis and sociology, and finally to the teaching of Alexandre Kojève. We therefore have at least three critical trajectories that cross and disrupt the Hegelian doctrine, which will emerge gradually as re-jected, then recovered with reservations and finally reworked in an original way. Three stages that show a Bataille capable of integrating into his thinking some discursive models that do not diminish its power but which, on the contrary, emerge enriched by a new impetus that removes any schema-tism from them towards a more fluid structure that shakes up their cardinal points. In this work of intellectual history, it has therefore been necessary to adopt a diachronic rather than a synchronic approach. The secondary literature that has focused on the contribution of Hegel's philosophy to Bataillian thought has often made the mistake of bringing together texts that are far removed in time in order to derive analogies and convergences that, with the aim of elucidating a certain inter-nal coherence to this thought itself, trivialize all its asperities and "wrong turns". What stands out is the idea that there is a block "Hegel-Bataille" or "Kojeve-Bataille" more or less well defined and dif-ficult to question. The weakness of this approach cannot be more blatant: not taking into considera-tion the very rich articulation of the issues that these pairs put in place at different times, marked by requirements that cannot always be staked, it paralyzes an intellectual relationship that was made and undone over the course of about twenty years. Thus, we try to follow the structural evolution of a posture, Bataille’s one, which makes of fluidity and hesitation its argumentative style. For this reason, we relied more on his texts, published and unpublished, than on the secondary references, seeking to limit cross readings and anachronisms to understand why, in 1950, Bataille confessed be-ing an "Hegelian by training" (de « formation hégélienne ») – a confession coming from someone who since 1929 had sided with the formless (informe) – and why Kojève will show him a growing respect and intellectual proximity.