Charles Baudelaire chez Walter Benjamin. Lecture allégorique du fétichisme de la marchandise

par Yoann Loir

Projet de thèse en Philosophie

Sous la direction de Bruno Pinchard.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de École doctorale de philosophie (Lyon) depuis le 01-09-2012 .


  • Résumé

    Depuis ses traductions de jeunesse jusqu’aux débordements de la liasse du Livre des Passages consacrée au poète à la fin des années 1930, Walter Benjamin a dialogué sans interruption avec l’œuvre de Baudelaire. À partir de ce qu’aura été le Baudelaire, son dernier livre inachevé et fragmentaire (dont les manuscrits, confiés à Georges Bataille, ont été découverts par Giorgio Agamben en 1981), la thèse suit le mouvement de « convergence » des grands motifs de sa philosophie au contact de l’univers clos des Fleurs du mal. L’écriture matérialiste imprégnée de théologie interroge le chiffre du déclin de l’aura ainsi que le recours inactuel à l’allégorie et aux correspondances, conditions de survie du lyrisme dans le contexte historique du capitalisme qui aurait pu signer son arrêt de mort. L’opération critique de sauvetage séjourne dans les ambigüités politiques d’une œuvre qui apparaît à la fois comme symptôme et réponse à la réification. Pour dissiper l’apparence de répétition qui envahit la scène historique du Second Empire, elle indexe sa signature dans l’histoire des révolutions, par le deuil et la mélancolie, et déchiffre dans le Paris héroïque de Baudelaire le terrain d’une vaste conspiration poétique. Présenter pour le XIX° siècle « l’expression de l’économie dans sa culture » revenait pour Benjamin à montrer que la résurgence de l’allégorie et de ses secrets se fonde sur la dévalorisation spécifique du monde des choses par la marchandise. Les « subtilités métaphysiques » et les « lubies théologiques » tombées sous l’œil de Marx sont en effet déjà impliquées par Baudelaire dans l’énigme de la modernité et dans sa pratique du fétichisme qui s’approprie l’aura de la marchandise en la transformant en « objet poétique ». En rapportant l’expérience de la marchandise à l’expérience allégorique, le poète et le critique cultivent les germes d’une écriture chiffrée qui oppose sa puissance d’arrêt au temps infini du passage et des dépassements. La production lyrique trouve sa légitimité dans un monde plongé dans une rigidité cadavérique, devenu « magasin d’images et de signes », où il reste à chercher les bifurcations en mesure d’accomplir les fragments d’utopie qui gisent dans la mémoire. Le recueil des images dialectiques exhumées dans les Fleurs du mal trace ainsi les grands axes d’un poème du Capital qui acte le cours catastrophique de l’histoire sans renoncer à sonder ses suites et ses floraisons inespérées.

  • Titre traduit

    Charles Baudelaire in Walter Benjamin’s work. An allegorical reading of commodity fetishism


  • Résumé

    From his early translations to the overflowing of The Arcade Project’s convolute devoted to the poet at the end of the 1930s, Walter Benjamin had an uninterrupted dialogue with Baudelaire's work. Starting from what will have been the Baudelaire book, his last unfinished and fragmentary book (whose manuscripts, entrusted to Georges Bataille, were discovered by Giorgio Agamben in 1981), the thesis follows the movement of "convergence" of his main philosophical motifs within the closed universe of Les Fleurs du mal. Materialist writing impregnated with theology questions the figure of the decline of the aura as well as the untimely recourse to allegory and correspondences, both being the conditions for the survival of lyric poetry in the historical context of capitalism which could have signed its death warrant. The critical rescue operation lies within the political ambiguities of a work that appears both as a symptom and a response to reification. To dissipate the appearance of repetition that pervades the historical scene of the Second Empire, it indexes its signature in the history of revolutions, through mourning and melancholy, and deciphers in Baudelaire's heroic Paris the terrain of a vast poetic conspiracy. According to Benjamin, to present for the 19th century "the expression of the economy in its culture" was to show that the resurgence of allegory and its secrets is based on the specific devaluation of the world of things by commodity. The "metaphysical subtleties" and "theological niceties" that fell under Marx's eye are indeed already implicated by Baudelaire in the enigma of modernity and in his practice of fetishism, which appropriates the aura of commodity by transforming it into a "poetic object". By relating the experience of commodity to the allegorical experience, the poet and the critic cultivate the seeds of a ciphered writing that opposes its interrupting power to the infinite time of passage and sublation. Lyrical production finds its legitimacy in a world sinking into rigor mortis, which has become a "store of images and signs", where it remains to look for the bifurcations capable of accomplishing the fragments of utopia that lie in memory. The collection of dialectical images exhumed in Les Fleurs du mal thus traces the main lines of a poem of Capital that acts out the catastrophic course of history without giving up probing its aftermath and its unhoped-for blossoms.