Pourquoi pousser des oh et des ah ? Les fonctionnements interjectifs à l'oral : de la grammaire à l'approche interactionnelle. L'exemple des interjections vocaliques en situation de procédure de service

par Laurent Fauré

Thèse de doctorat en Sciences du langage

Sous la direction de Jacques Bres.

Thèses en préparation à Montpellier 3 , dans le cadre de École doctorale 58, Langues, Littératures, Cultures, Civilisations (Montpellier ; ....-2014) , en partenariat avec Praxiling (laboratoire) .


  • Résumé

    Ce travail vise à rendre compte des fonctionnements discursifs et interactionnels des interjections oh et ah en français parlé contemporain. À la lumière de la linguistique interactionnelle et de la praxématique, on étudie ces vocalisations sur la foi de données recueillies en oral ordinaire, en interaction de travail. Un premier survol du cours historique de la notion d'interjection permet de réfuter l'orientation traditionnelle tenace qui en fait des marques pulsionnelles à des degrés divers : on assignera plutôt à ces particules un rôle de simulacre affectif dans la spectacularisation linguistique, qui en fait des pseudo-cris, lesquels travaillent intersubjectivement l'empathie. Syntaxiquement, le soubassement exclamatif, le fonctionnement discordantiel des interjections les apparient aux formes de détachement et autres fonctionnements parataxiques, tout en les en dissociant, pour en faire des segments autonomes sans actance explicite. En effet, ces mots-phrases procèdent d'une forme de prédication impliquée. Interactionnellement, on peut lire aussi sous cette dimension holophrastique des changements de mode : les vocalisations exhibent un changement d'état (avéré ou simulé) dans la pensée du locuteur (Heritage) mais elles signent également le glissement d'une position subjective à une autre (Goffman). Sous ce marquage métadiscursif, on décèle la raison du caractère préféré du placement initial ou post-rhématique des interjections primaires dans le tour du parleur en exercice et de son importante récurrence en piste de guidage. L'apport de la praxématique ajoute à cette contribution conversationnaliste la prise en compte des processus d'actualisation des métapraxèmes interjectifs, c'est-à-dire en tant qu'organisateurs des articulations internes du discours et comme interfaces avec le réel. Ces particules tendent en effet à marquer pour autrui l'intégration d'informations issues de la survenue de phénomènes dans l'environnement interactionnel ou dans la pensée du locuteur. L'hypothèse défendue dans ce travail est qu'elles indexent un décrochage dans le flux langagier et actionnel en cours tout en formant suture du dire, avant redémarrage énoncif. Ce dynamisme métadiscursif procède du jeu des attentes mutuelles telles que, selon les normes participatives, la gestion de l'inattendu, précisément, peut en susciter. Ainsi, l'indice de surprise que, traditionnellement, on décèle sous le oh et le ah, est–il à relire comme manifestation d'un affect conversationnel distribué, qui participe de la formation de l'image de l'autre en discours et en cours d'action (allogénèse). Cette portée intersubjective explique, dans le même mouvement analytique, le rapport singulier des vocalisations à la contextualisation et au formatage interprétatif. Sur la base de ces croisements théoriques, l'approche transversale des données (plus particulièrement en fonction des règles de placement en premier, deuxième et troisième tours de parole) permet de dégager les propriétés différentielles des vocalisations par rapport aux autres particules interjectives afin de mieux spécifier leurs traits définitoires. Dans le même sens, pour contribuer à résoudre les problèmes classiques relatifs à la sémantique des interjections vocaliques, on avance l'hypothèse monosémique des valeurs de base respectives de ah et de oh qui les spécifient vis-à-vis des autres morphèmes interjectifs et les dissocient entre elles (plus particulièrement à travers leur portée prospective/rétrospective). Leur appariement à d'autres particules (du type ah bon, oh là là), syntagmes (ah ! la carte bleue !) et propositions (oh ! j'ai pas dit ça hé) vient infléchir en discours ce schème de base, que les marques voco-prosodiques – auxquelles un examen est consacré – contribuent également à actualiser. Ces observations concourent à ancrer ce travail à l'articulation revendiquée de l'analyse du discours et de la grammaire-pour-l'interaction.

  • Titre traduit

    Why do we shout oh and ah ? Interjective processes in oral speech: from grammar to interactional approach. The case of vocalic interjections in service encounters situation


  • Résumé

    This work aims at reporting discursive and interactional functionings of the interjections oh and ah in contemporary spoken French. In the light of interactional linguistics and of Praxematics, we study these vocalizations on the evidence of ordinary speech data collected in interaction at work. A first skimming over the historic course of the notion of interjection allows to refute the firm traditional trend which makes it more or less impulsive marks: we shall assign rather to these particles a role of emotional enactments in the linguistic spectacularisation, which makes them pseudo-shouts, and shape intersubjectively the empathy. Syntactically, the exclamatory base and the inconsistency functioning of the interjections are similar in the forms of separation and other parataxis functionings, quite there by distinguishing them, to make them autonomous segments without explicit syntactical actantial relationships. Indeed, these sentences words are truly a case of implied predication. We can also see under this holophrastic dimension an interactional key switching: the vocalizations show a change of state (turned out or feigned) in the speaker's mind (Heritage) but they also indicate a participatory footing (Goffman). This metadiscourse marking reveals the reason of the preferred initial or post-rhematic places of primary interjections in the turn of the current speaker and their significant recurrence in back-channel. The contribution of the Praxematics adds to this conversationalist one the consideration of the processes of actualization of the interjectional metapraxemes (metadiscursive particles), that is as organizers of the internal joints of the speech and as interfaces with the reality. These particles indeed tend to mark for others the integration of information stemming from the arisen of phenomena in the interactional environment or in the speaker's mind. Our hypothesis is that they index a disconnection in the linguistic flow and in the current activity while stitching of to say, before an enunciative restart. This metadiscursive dynamism is based on the set of the mutual expectations such as, according to the participation norms, the management of the unexpected, precisely, can arouse it. So, the surprise cue that, traditionally, we reveal under oh and ah, is to be reviewed as appearance of a distributed interactive affect, which pertains to the formation of the image of other in talk and in the course of action (allogenesis). This intersubjective scope explains, in the same analytical movement, the specific relationship between vocalizations and contextualization or interpretative formatting. With the help of these theoretical assumptions, a transverse approach of the data (more particularly according to the placement in the first one, the second and third turn-at-talk) allows to draw the differential features of the vocalizations with regard to the other interjectional particles to specify better their own defining features. In the same sense, to contribute to solve the classic problems in semantics of the vocalic interjections, we put the monosemic hypothesis of the respective basic values of ah and of oh which specify them towards the other interjectional morphemes and separate between each other (more particularly through their forward-looking / retrospective scope). Their association to other particles (like: ah bon, oh là là), syntagms (ah! La carte bleue!) and clauses (oh ! j'ai pas dit ça hé) bends in speech this basic schema, that the voco-prosodical marks – to whom an examination is dedicated – also contribute to actualize. These observations contribute to anchor this work in the joint claimed between the discourse analysis and the interaction in grammar.