L'être et l'écrire: pour une poétique de l'aliénation dans l'oeuvre de Janet Frame

par Manon Morand

Projet de thèse en Études anglophones

Sous la direction de Claire Bazin.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de Ecole doctorale Lettres, langues, spectacles (Nanterre) depuis le 19-12-2012 .


  • Résumé

    Davantage célébrée pour son autobiographie en trois volumes que pour sa fiction et ses poèmes, Janet Frame est aujourd’hui reconnue comme le plus grand auteur néo-zélandais du 20ème siècle, l’adaptation cinématographique de Jane Campion (An angel at my table, 1990) ayant largement contribué à sa notoriété internationale. C’est donc initialement par son existence extraordinaire que Janet Frame fut propulsée au-devant de la scène, avant même que son talent d’écrivaine ne soit proprement reconnu. L’histoire personnelle de Janet Frame se place toutefois au cœur de sa fiction, imprégnant cette dernière du drame vécu, si bien qu’il est souvent difficile pour la critique d’en ignorer la texture fortement autobiographique et de traiter son œuvre comme pure création artistique. La tragique fatalité, à dix années d’intervalle, de la mort de deux sœurs par noyade, l’enfermement pour schizophrénie, les traitements par électrochocs, la marginalisation due à la pesante étiquette de la maladie dont elle ne se délestera qu’après avoir fui sa terre natale, ne sont que les grandes lignes d’une histoire exceptionnellement touchante où le génie de la création littéraire est salutaire, car c’est bien grâce au prix remporté pour son recueil de nouvelles The Lagoon and other stories, (1951) que Janet Frame échappera de justesse à la lobotomie et continuera d’écrire, mêlant allègrement, mais non sans poésie, l’autobiographie et la fiction. L’œuvre de Janet Frame, tout comme sa vie, se voit donc marquée au sceau de la souffrance et de l’isolement personnels qui font paradoxalement de la marge un locus grandiose offrant une perspective inédite sur soi et autrui, sur l’écriture et le langage, mais également sur une hypocrite société coercitive qui cherche à dissimuler et normaliser l’autre, soit celui qui déroge à la règle. En d’autres termes, l’aliénation dans l’œuvre de Janet Frame donne un éclairage poétique et novateur sur l’antagonisme entre le je et l’altérité traité sur les modes divers de la subversion, la tragédie ou encore l’ironie. Janet Frame fera en effet de son existence, et particulièrement du diagnostic erroné de schizophrénie, la force même de son écriture, jouant avec les divers masques de la folie et la déconstruction de l’identité qui en sont les tropes fondateurs. L’identité au sens large, toujours instable et sujette à caution, se reconstruit pourtant au gré de l’écriture et des mots, car c’est tout autant la femme, l’enfant en soi, le poète et l’auteure qui émergent paradoxalement de l’oppression, faisant de la folie au sens large, le vecteur de la création. Dans cette optique, l’aliénation, prise dans toute sa polysémie, devient l’essence même de l’écriture poétique, donnant au je l’opportunité d’être au monde par son truchement. Aussi, il importera peu dans cette étude que la folie soit avérée ou imaginée, car elle ne prend sens qu’au regard de la norme établie qui en crée le contraste, et c’est justement à déjouer les pièges de cette binarité antinomique que s’attache Janet Frame. Aussi l’aliénation sera essentiellement envisagée pour sa fertilité littéraire, mais aussi dans sa duplicité : sa double force destructrice et créatrice participant d’un mouvement perpétuel de construction, déconstruction, reconstruction, voire d’a-construction de soi en tant que femme, auteure et poète. J’étudierai donc ce parallèle converse entre aliénation et création, qui s’inscrivent en fait dans une relation d’échange fécond. Loin d’être stérile, la marginalisation dont fut victime l’auteure et qu’elle met en scène dans la quasi-totalité de sa fiction, constitue en fait une source intarissable d’expression poétique, la marge se métamorphosant en un monde alternatif d’imagination et de création dans lequel le sens et la finesse des mots s’en voient décuplés, un espace de jeu où le je s’exprime enfin selon les modalités qui lui sont propres. L’apparence simpliste du langage de Janet Frame est de ce fait trompeuse. L’écriture euphémique, enfantine et parfois singulièrement a-littéraire, truffée de clichés et de truismes qu’elle feint d’adopter, se joue au contraire de la candeur qui s’en dégage, prenant le contrepied d’une tendance au langage normalisant visant à masquer les tabous et annihiler l’être. L’écrire est donc primordial dans l’œuvre de Janet Frame, tant il constitue les ressorts de l’identité, ou la parade aux attaques du monde extérieur. Aussi c’est par l’introspective, le repli sur soi et sur l’imagination, que le processus d’écriture prend tout son sens, et il s’agira donc d’en étudier la relation à l’être, et surtout la manière singulière par laquelle l’émergence de l’écriture est tributaire du rejet et de l’aliénation, aussi bien dans l’autobiographie que dans la fiction qui s’attachent toujours à poser les questions d’identité et l’autorité (ou auteur-ité) dans un contexte d’institutions psychiatriques ou d’enfermement réel ou symbolique dont on détaillera la nature. Les onze romans, les deux recueils de nouvelles et les poèmes seront tous considérés dans cette étude, et l’on s’attachera à ne convoquer l’autobiographie que dans la mesure où elle constitue un artefact littéraire en soi permettant d’éclairer les questions de l’identité et de l’écriture dans l’œuvre au sens large.


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