Figures et écritures du maître ignorant dans les oeuvres de Platon, Montaigne et Rancière

par Stéphanie Péraud-Puigségur (Puigségur)

Projet de thèse en Philosophie

Sous la direction de Martine de Gaudemar.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de Ecole doctorale Connaissance, langage et modélisation (Nanterre) depuis le 09-11-2012 .


  • Résumé

    Le projet initial consistait à étudier le paradoxe du maître ignorant, récurrent dans la philosophie occidentale, à travers différentes figures typiques, notamment celle de Socrate, déclinées dans plusieurs champs problématiques. Il s'agissait surtout de comprendre la nature et les usages de ces figures de maître ignorant à partir d'entrées aussi différentes que la théorie de la connaissance, la philosophie politique, la théologie et la psychanalyse, puis de voir comment ces figures de maître ignorant et leurs multiples contre-figures permettent de saisir les questions philosophiques propres à chacun de ces penseurs d'une façon particulièrement efficace. Le corpus initialement proposé était très large puisqu'en plus des trois auteurs finalement retenus, il comprenait également les textes de Nicolas de Cues et de Lacan (déclinaison théologique et psychanalytique de la figure du maître ignorant). Une première étape du travail a consisté, après lecture plus approfondie des œuvres en question, à redéfinir ce corpus à partir d'un affinement de la problématique qui a également conduit à renommer la thèse et à la recentrer sur l'articulation entre l'analyse des figures de maître ignorant chez Platon, Montaigne et Rancière et celle de leurs textes. L'hypothèse que vise à explorer ce travail étant que le rapport des figures de maîtres ignorants avec leurs disciples dans chacune de ces œuvres serait analogue au rapport que le texte philosophique s'efforce d'entretenir dans chaque cas avec ses lecteurs. Ceci s'expliquerait par le fait que cette figure de maître ignorant joue pour chacun de ces philosophes le rôle de support au travail réflexif sur sa propre activité philosophique et son adresse au lecteur. Elle lui permet de construire de façon explicite ou codée le récit d'une « aventure intellectuelle »1 déterminante ayant précipité son entrée en philosophie et l'affirmation d'une parole singulière. Elle l'amène ainsi à élaborer un discours sur l'écriture philosophique (et donc indirectement sur la philosophie, sur ce qui la distingue d’autres pratiques ou d’autres discours) en général et sa propre écriture en particulier. Le premier temps de la thèse vise à explorer systématiquement les figures de maître ignorant dans ces différentes oeuvres après avoir justifié cette appellation qui, comme telle, n'apparaît que chez Rancière. Dans une première sous-partie, nous précisons ce que nous entendons exactement par figures et personnages, puis pourquoi nous utilisons plutôt l'un ou l'autre terme selon les cas. Ceci nous conduit à examiner de façon plus générale le statut des personnages ou figures dans les textes philosophiques à partir de différents travaux, notamment ceux de Deleuze (la notion de « personnages conceptuels » développée dans Qu'est-ce que la philosophie ?) et de Martine de Gaudemar. Nous nous efforçons ensuite d'expliquer pourquoi le paradoxe de la « docte ignorance » est, chez ces trois philosophes, décliné sous la forme de figures ou de personnages, pris dans un jeu d'opposition avec d'autres figures ou personnages sur la « scène » philosophique créée par l'auteur. On peut ainsi trouver dans chacune de ces œuvres des contre-figures du maître ignorant : les sophistes ou les poètes chez Platon, les pédants ou les « plus excellents hommes » chez Montaigne, les maîtres « explicateurs » ou les experts chez Rancière. Nous verrons qu'existent aussi des figures intermédiaires qui pourraient ressembler par certains traits au maître ignorant mais se révèlent en réalité des impasses ou de contrefaçons dangereuses (les éristiques chez Platon, Caton ou Pyrrhon chez Montaigne, Socrate chez Rancière). Le second temps de la thèse s'efforce de présenter et d'analyser le jeu de miroir qui existe dans chacune de ces œuvres entre la figure du maître ignorant et le philosophe écrivant son texte. Il ne s'agit pas d'aller chercher dans la biographie intellectuelle du philosophe ce qui permettrait de comprendre sa proximité avec cette figure de maître ignorant. Mais plutôt d'analyser dans le texte lui-même ou, parfois, dans le paratexte écrit par le philosophe la mise en récit explicite ou parfois beaucoup plus implicite de son parcours intellectuel et les liens qui se tissent ainsi avec les figures de maître ignorant. Ceci peut se présenter comme une rencontre avec un personnage singulier qui vient en quelque sorte expliciter ou rendre évident ce qui ne parvenait pas à se dire ou à se penser dans le parcours intellectuel du philosophe (c'est le cas de Jacotot pour Rancière) ou encore prendre la forme d'un rapprochement progressif avec une figure d'abord jugée inaccessible ou lointaine puis petit à petit reconsidérée et reconstruite pour faciliter le travail réflexif du philosophe (voir le Socrate des Essais. Dans le cas de Montaigne, on pourrait même, dans une certaine mesure, parler du « devenir-personnage » du philosophe lui-même). Enfin, nous examinerons le cas particulier de la disparition progressive de la figure du maître ignorant incarnée par Socrate, permettant une forme d'émancipation intellectuelle et d'affirmation d'une philosophie singulière par Platon.Ainsi, nous essayons de comprendre l'apparition, l'omniprésence ou la disparition du « maître ignorant » dans le discours philosophique selon les cas en fonction de l'évolution de la pensée de l'auteur mais aussi de son histoire intellectuelle et institutionnelle laquelle questionne également sa place dans l'espace social et politique de son temps, au regard de ce qu'en dit voire de ce qu'en théorise lui-même le philosophe. La troisième partie nous amène ainsi à examiner de plus près ces trois corpus philosophiques comme des « écritures de maître ignorant », obéissant à un « éthos 2 bien particulier, lié dans chaque cas au sens accordé à ce paradoxe du maître ignorant par le philosophe. Il s'agit de mettre explicitement en rapport les opérations de mise en forme du texte via un genre (le dialogue platonicien, les Essais de Montaigne et l'essai rancièrien) et un style bien particuliers et les déploiements conceptuels et spéculatifs propres à ces philosophies. Nous examinons d'abord comment ces textes présentent explicitement une certaine conception du langage en général et de l'écrit en particulier (mythe de Theuth chez Platon, nominalisme de Montaigne et « poétique du savoir » de Rancière). Puis nous travaillons sur des exemples de textes précis pour mettre ce projet d'écrire en maître ignorant explicitement ou implicitement affiché à l'épreuve des textes effectivement produits et adressés aux lecteurs. Nous nous appuyons pour mener ces lectures détaillées sur les travaux de Frédéric Cossutta portant sur l'analyse du discours philosophique. 1 Cette expression est récurrente dans les textes de Jacques Rancière, notamment dans Le maître ignorant. 2 Nous reprenons ce terme à Dominique Maingueneau qui l'emprunte lui-même à Aristote. « Les philosophes privilégient tout naturellement la cohérence de leur argumentation, mais l'autorité qui émane de leur énonciation résulte pour une part d'une correspondance réussie entre le dit et sa source, à travers une scénographie et la manière de dire qu'elle implique. Le déploiement textuel de la doctrine ne fait ainsi qu'un avec l'élaboration de l'instance qui le porte : l'énonciation doit à la fois produire la doctrine et l'instance qui en est le garant. Ce qui fait que le texte a besoin de trouver le « ton juste », l'éthos qui lie comme il convient un contenu et une certaine figure de l'énonciateur. » D. Maingueneau, La philosophie comme institution discursive, Limoges, Lambert-Lucas, 2015, p. 93.


  • Pas de résumé disponible.