La réception de l'oeuvre de Lautréamont entre 1870 et 1916

par Kévin Saliou

Projet de thèse en Littératures française et francophone

Sous la direction de Marie-France David-de Palacio.

Thèses en préparation à Brest en cotutelle avec l'Université de Montréal. Département d'études françaises , dans le cadre de École doctorale Arts, lettres, langues (Rennes) depuis le 25-10-2012 .


  • Résumé

    On attribue généralement la redécouverte de Lautréamont aux surréalistes, et notamment à André Breton, Philippe Soupault et Aragon, qui l’ont porté aux nues. Cependant, on sait depuis les travaux de Maurice Saillet que la véritable redécouverte des Chants de Maldoror s’est faite en 1885, quinze ans après la mort de l’auteur, dans les milieux symbolistes belges et plus précisément auprès des auteurs de la revue La Jeune Belgique. La première réédition a fait l’objet d’une querelle entre Léon Genonceaux et Léon Bloy, qui revendiquait Maldoror comme sa propre découverte, et dans la dernière décennie du siècle, le Mercure de France, en la personne de Rémy de Gourmont, d’Alfred Jarry et de Rachilde, a relancé la vogue maldororienne. Dans les milieux fin-de-siècle, la réception de Lautréamont ne va cependant pas de soi : elle crée débat, elle suscite des réactions contrastées, des désapprobations. Ainsi, si l’on constate que l’œuvre circule, qu’elle est lue et discutée, on s’est moins penché sur la question de sa réception et des problèmes qu’elle soulève. Maldoror est au cœur des préoccupations esthétiques de ceux qu’on appelle les décadents. Pendant toute la période, il est sans cesse comparé à son double, Rimbaud, qui n’a pas encore pris le pas. Au tournant du siècle, l’engouement pour Lautréamont s’estompe, mais pourtant sa présence est encore souterraine et elle accompagne les avant-gardes : l’Esprit Nouveau cher à Apollinaire, le futurisme de Marinetti ou encore le dadaïsme naissant en Allemagne et en Suisse, sont autant de mouvements qui vont forger une modernité par des moyens radicaux, en interrogeant le fondement même de la poésie et le rôle de l’Art, comme Isidore Ducasse avait pu le faire dans son œuvre. Ce n’est pas un hasard si 1913 voit la réimpression de quelques strophes des Chants, strophes qui seront célébrées par Valéry Larbaud, mais surtout lues par les jeunes gens qui formeront bientôt le surréalisme. L’objectif de cette thèse sera donc de montrer qu’il existe un mythe de Maldoror avant 1917, date présumée de la rencontre du livre avec André Breton. On interrogera les différentes lectures qui ont été faites tout au long de ces quarante-cinq années où Lautréamont n’a pas été relégué dans l’oubli, mais au contraire lu abondamment et méthodiquement au point de marquer fermement la réflexion des écrivains qui ont cherché à sortir d’un siècle de romantisme finissant. Comme il y a un Maldoror surréaliste, comme il y en a un structuraliste, il se dessine la figure d’un Maldoror décadent et moderniste dont les contours sont encore à délimiter avec précision. Il s’agira de se demander quelle vision de l’auteur domine (c’est l’époque où la thèse de la folie est véhiculée avec force), mais aussi ce que l’on retient de l’œuvre, ce que l’on extirpe, et ce que l’on en fait. Ce projet de thèse ne concernera pas uniquement la littérature française. En grande majorité, les lecteurs d’Isidore Ducasse dans cette période sont français, mais l’œuvre circule aussi en Hollande et en Italie. Plus important encore, le livre est rapporté dans son pays natal par le poète Ruben Dario, et il sera l’un des fondements du mouvement moderniste sud-américain. Il s’agira donc d’adopter un angle d’approche assez large et international.


  • Résumé

    It is common to assign the discovery of Lautréamont to the surrealist group, especially André Breton, Philippe Soupault and Aragon, who constantly celebrated his work. However, since Maurice Saillet’s contribution, we now know that the true rediscovery of Les Chants de Maldoror was made in 1885, fifteen years after its author’s death, in Belgian symbolist cenacles and specifically among the writers of the Jeune Belgique review. The first reissue has been the subject of a quarrel between Léon Genonceaux and Léon Bloy, who both claimed to be the first one to have spoken about Maldoror. Through the fine critic Remy de Gourmont, the young Alfred Jarry and the worldly Rachilde, in the last decade of the 19th century, the famous Mercure de France, turned Maldoror back in fashion. But in the fin-de-siècle environment, Lautréamont’s reception is quite problematic: it created a debate, aroused contrasted reactions and even disapproval sometimes. For this reason, the critics often noticed that the book was read and discussed, but didn’t really consider the question of its reception and the problems it could generate. Maldoror is at the center of the aesthetic concerns of those we usually call the decadent writers. All throughout the period, Lautreamont is often compared to his alter ego, Rimbaud, who had not yet taken precedence over him. At the turn of the century, the interest for Lautréamont fades out but his presence is still in the mind of some avant-garde artists: Apollinaire’s Esprit Nouveau, Marinetti’s futurism, and even the awakening Dada in Germany and Switzerland, are all new aesthetics which contribute to forge modernity by radical ways and by asking the role of poetry and art like Isidore Ducasse did in his writings. It is not a coincidence if 1913 is the year of reissue of some Maldoror stanzas which would be celebrated by Valéry Larbaud and above all read by young artists who would soon invent Surrealism. The aim of this thesis will be to show the existence of a Maldoror myth before 1917, year of the reading of the book by André Breton. Different readings have been made all throughout these forty-five years, where Lautréamont was not relegated to oblivion but on the contrary amply read, with method, and where he firmly impregnates the thinking of some writers who were looking for a way to leave a century of dying romanticism. There is clearly a surrealist Maldoror, a structuralist Maldoror, but we still have to draw the portrait of a decadent and modernist Maldoror, whose lines are blurred. We have to ask which version of the author dominates (at the time, people think that it is the work of a madman), what the readers select in the book and how they transform it. This thesis project will not be only about French Literature. Isidore Ducasse’s readers at the time were mostly French, but the book circulated in Holland and Italy. Moreover, the book was brought back to Uruguay by the modernist poet Ruben Dario, and it would become the bases of the modernist movement in South America.