Jean-luc Marion : apologie de l'inexistence

par Stephane Vinolo

Projet de thèse en Théologie catholique

Sous la direction de Yannick Courtel.

Thèses en préparation à Strasbourg , dans le cadre de École doctorale Théologie et sciences religieuses (Strasbourg) depuis le 29-09-2011 .


  • Résumé

    Jean-Luc Marion : Apologie de l’inexistence « L’aveuglement ne met pas en cause la lumière » [Jean-Luc Marion, Le visible et le révélé,Paris,Cerf,2005,p.11] Le travail de doctorat que nous souhaitons entreprendre en théologie s’inscrit dans la suite logique de notre thèse en philosophie défendue le 28 janvier 2009 à l’Université Michel de Montaigne de Bordeaux III [Stéphane Vinolo : « La société de méconnaissance : de la différance du lien social » (Université Michel de Montaigne de Bordeaux III), sous la direction de Monsieur le professeur Charles Ramond. Membres du jury : Monsieur Jean-Pierre Dupuy, Monsieur Guillaume Le Blanc, Monsieur Frédéric Lordon, Monsieur Jacques de Saint Victor. Mention très honorable avec les félicitations du jury]. Nous y défendions alors l’idée paradoxale selon laquelle le lien social humain repose depuis la modernité (et le renversement de l’allo-organisation des systèmes politiques antiques en systèmes politiques modernes auto-organisés) sur sa non-apparition dans le monde, sur un mouvement de différance de l’intention individuelle de collectif qui ne peut déplier son efficacité qu’à la seule condition que tout le monde s’en détourne. La relation sociale entre individus est d’autant plus forte que celle-ci est méconnue (méconnue et non pas ignorée, c’est-à-dire que les individus font « comme s’ils » ne savaient pas) par les individus qui y sont pourtant soumis. Ainsi, tout comme dans un tableau c’est autour d’un point de fuite que sont organisés tous les éléments et qu’ils tiennent ensemble en dessinant un sens autour de lui, c’est paradoxalement autour d’une volonté individuelle de sortir du collectif que se construit celui-ci. Ce point de fuite inapparent et structurant, nous disions alors – en utilisant le vocabulaire construit par Alain Badiou dans sa lecture de Jacques Derrida [« La méthode est toujours de trouver ce qui identifie un lieu comme territoire d’un point de fuite, au regard de l’opposition qui certifie prématurément le lieu comme division, comme partition, comme classification. », Alain Badiou, Jacques Derrida, in Petit panthéon portatif, La fabrique éditions, Paris, 2008, p. 128] mais aussi dans ses deux livres majeurs [Alain Badiou, L’être et l’évènement, Paris, Seuil, 1988, et Alain Badiou, Logiques des mondes, L’être et l’évènement 2, Paris, Seuil, 2006] – qu’il inexiste [Alain Badiou, Logiques des mondes, L’être et l’évènement 2, Paris, Seuil, 2006, pp. 146-152 (pour la présentation philosophique du concept), et pp. 180-184 (pour sa formalisation logique)]. Cela nous obligeait alors à opérer des distinctions précises entre le non-être ontologique, la non-existence métaphysique et l’inexistence phénoménologique. Nous utilisions le concept d’inexistence (que nous préférions à ceux de non-existence et de non-être) parce que nous souhaitions présenter de façon positive une absence qui structure ce qui se donne comme présent. En effet, ce point de fuite, loin de « ne-pas-être » puisque son effet réel est la création du collectif lui-même, se contente d’inexister en ce que sa non-apparition phénoménale dans le monde des individus structure la totalité de l’être qui se donne à voir pour eux, à savoir le collectif lui-même. Précisons qu’avec Alain Badiou, nous reprenons une différence entre être et exister qui ne soit pas basée sur le Dasein heideggérien, ni même sur la seule réalité humaine sartrienne. Contre les philosophies de l’existence faisant parfois de celle-ci le mode d’être de la seule réalité humaine ou tout au moins d’être d’un existant spécifique, nous optons délibérément avec Badiou pour une définition de l’existence comme simple apparaître dans le monde : « Je vais proposer en revanche un concept de l’être-là et de l’existence sans faire le moins du monde référence à quelque chose comme la conscience, l’expérience ou la réalité humaine. […] « Existence » n’est pas un prédicat particulier du sujet libre ou de l’action morale. » [Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie, Paris, Fayard, 2


  • Résumé

    009, pp. 54-55] Ainsi l’existence détermine seulement le degré d’apparition de toute chose singulière dans le monde, dans une double relation, non seulement avec elle-même mais aussi avec les choses singulières qui l’entourent. Comme Badiou, nous croyons cette différence essentielle non seulement à sa philosophie et à celle de Marion, mais peut-être aussi plus simplement à toute philosophie : « La philosophie n’existe qu’à tenir ferme sur la double consistance de l’être et de l’être-là, sur la double rationalité de l’être en tant qu’être et de l’apparaître, sur la valeur intrinsèque et la séparation de la mathématique et de la logique. » [Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie, Paris, Fayard, 2009, p. 52] Notre thèse de théologie ne sera certes pas inspirée par le système mathématico-ontologie et logico-phénoménologique de Badiou ; néanmoins, nous irons chercher chez celui-ci les concepts dont parfois nous aurons besoin. Ainsi, bien que Marion soit toujours très dur avec Badiou – notamment avec sa conception de l’être dans L’être et l’évènement [« […], L’assertion d’Alain Badiou sur le « non-être absolu de l’évènement » (L’être et l’évènement, Paris, 1988, p. 337) ne peut guère aider ici, tant le concept d’être qu’elle invoque manque de précision et d’ampleur. », Jean-Luc Marion, Etant donnée, Essai d’une phénoménologie de la donation, Paris, PUF, 1997, 3ème édition corrigée, Paris, PUF, 2005, p. 218] ou encore avec sa lecture de Saint Paul [Alain Badiou, Saint Paul, La fondation de l’universalisme, Paris, PUF, 1997], il nous est nécessaire de lui emprunter le concept d’inexistence afin de le libérer de toute construction par une conscience humaine. C’est seulement avec ce concept que nous pourrons étendre notre thèse de l’inexistence au-delà de l’Homme et du lien social humain. Nous pouvions et nous pourrons dès lors penser un inexistant, c’est-à-dire un inapparaissant, qui pourtant, soit puisqu’il structure la totalité du champ phénoménal. Nous affrontions alors dans notre thèse et sur le terrain limité du lien social, le paradoxe de l’inexistence phénoménale qui structure et organise les éléments existants, en un collectif apparaissant pleinement.La thèse que voulons défendre maintenant dans le domaine de la théologie s’inspire directement de cette problématique philosophique, et vise à en étendre la portée au-delà du seul lien social humain, afin d’en tester la validité en la plaçant au cœur d’un système philosophique. En réalité, nous souhaitons étendre cette thèse de l’inexistence structurante à la totalité de l’être et des apparaissants. C’est lors de la rédaction de notre thèse de philosophie – et plus précisément lors de nos analyses du système social du don et de la nécessaire méconnaissance qu’il suppose afin que l’articulation systémique du phénomène de la réciprocité puisse se mettre en place – que nous avons rencontré cette possibilité dans les textes phénoménologiques de Jean-Luc Marion ainsi que dans ses interprétations de Descartes en histoire de la philosophie. Pour ce, afin de défendre le caractère phénoménalisant de l’inexistence, nous voulons nous aider de la philosophie développée par Jean-Luc Marion et proposer une lecture cohérente, précise et parfois critique de celle-ci afin d’analyser la possibilité d’une théorie de l’existence reposant totalement et paradoxalement sur l’inexistence (c’est-à-dire, rappelons-le, sur une non-existence positive en ce qu’elle donne à exister). Ce sera alors non seulement l’occasion de poser la question de la phénoménalité (et de la décision moderne de limiter celle-ci aux objets) mais aussi de repenser d’une façon théorique les liens entre philosophie et théologie, puisque l’inexistence ainsi conçue est un pont entre les deux disciplines. Nous savons en effet que Jean-Luc Marion, en phénoménologue s’inscrivant dans la grande tradition de réception française de la phénoménologie husserlienne et heideggérienne (de Levinas à Henry, en passant par Sartre, Merleau-Ponty et Derrida), se propose de redessiner et de repenser les marges de la phénoménalité en pe