Le récit, le geste et le rythme : analyse des fondements épistémologiques et évaluation du potentiel applicatif de la méthode développée par Marcel Jousse (1881-1961)

par Titus Jacquignon

Projet de thèse en Etudes anglophones

Sous la direction de Jean-Rémi Lapaire.

Thèses en préparation à Bordeaux 3 , dans le cadre de Montaigne-Humanités depuis le 08-11-2011 .


  • Résumé

    L’anthropologie du geste et du rythme est à la fois une théorie et une méthode fondée par Marcel Jousse (1881-1961). Celle-ci suscita un intérêt considérable à son époque, avant de tomber dans l’oubli. En me fondant sur le corpus inédit des cours de Jousse en Sorbonne, à l’EPHE et à l’Ecole d’Anthropologie de Paris, entre 1931 et 1957 (72 volumes déposés au Collège de France et numérisés en deux CD), je propose d’exposer les bases complètes et les implications épistémologiques et méthodologiques de cette approche, mais aussi de nouer des relations avec des disciplines connexes comme, par exemple, la cognition incarnée et tous ceux qui étudient l’expression humaine dans son rapport avec le corps en action. L‘anthropologie du geste est une science transdisciplinaire qui cherche à connaître l’ensemble du phénomène de l’expression humaine, qui est enracinée dans l’activité vocale et corporelle. Marcel Jousse fut un pionnier dans l’exploration de la multimodalité et de la transmédialité de l’expression. L’anthropologie du geste croise la route des sciences du langage, de la médiologie ou encore des sciences cognitives – et tout particulièrement les récents travaux autour de l’énaction. L’anthropologie du geste n’est pas dualiste : il n’y a pas de division corps-esprit. Un des domaines d’application est l’étude des traditions non écrites, orales et gestuelles – les « Heritages Studies ». Comment ces milieux, que l’on a dit sans histoire parce que sans écriture, ont-ils organisé la construction et la transmission de leurs mémoires et de leurs connaissances par le geste et la parole ? Cette nouvelle approche rompt avec certains préjugés coloniaux qui ont empêché d’aborder objectivement ces cultures : l’anthropologie du geste anticipe et prépare la voie des études post, ou transcoloniales. Elle croise aussi la route des Subaltern Studies, nées en Inde, après la décolonisation de 1948. La question du récit traditionnel et le problème de la relation entre le geste, l’oral et l’écrit occuperont donc une place importante de mon travail, car c’est le terrain de prédilection de l’anthropologie du geste. J’ai pour projet de faire l’exégèse critique de cette œuvre « orale mise par écrit » du Professeur Jousse, et d’expliquer cette méthode originale, d’évaluer ce qu’elle peut apporter aux sciences humaines actuelles. Je montrerai les passerelles qui existent entre cette méthode et les disciples qui étudient le même sujet, mais différemment. L’anthropologie du geste, née dans la première moitié du XXe siècle, a des soubassements philosophiques spécifiques qui tiennent à la configuration épistémologique de cette époque et à l’état des recherches d’alors. Certains de ses aspects peuvent être dépassés, mais d’autres sont à redécouvrir – comme, par exemple, la philosophie de Bergson, la psychologie de Pierre Janet ou l’épistémologie d’Henri Poincaré. Marcel Jousse ne livre aucun système, ni aucune doctrine. Sa méthode est expérimentale. L’anthropologie du geste est une stratégie de la connaissance pour explorer l’expression humaine dans tous ses aspects ; ensuite, elle se concentre tactiquement sur tel ou tel de ces aspects afin de construire un savoir scientifique. Les disciplines actuelles qui travaillent sur le même sujet ont elles aussi leurs stratégies de connaissance et leurs tactiques méthodologiques pour construire un savoir positif. Je comparerai ces stratégies et ces méthodes et je les croiserai afin de faire progresser ensemble ces approches diverses de l’expression humaine. Cette étude aura un intérêt pour ceux qui étudient la philosophie des sciences, la cognition, l’histoire des peuples sans écritures, mais aussi le passage de l’oral à l’écrit. La méthode joussienne, parce qu’elle porte en elle une visée formative, aura une utilité certaine pour ceux qui sont concernés par le maniement du geste et de la parole en public, qu’ils soient enseignants, artistes, ou autres. Enfin, mon étude devrait intéresser les spécialistes de gestualité, et plus généralement d’éducation pour qui le corps sensible et mouvant est fondamentalement impliqué dans la construction et la transmission du sens, en un mot, pour quiconque estime que la cognition est foncièrement incarnée, dynamique et interactive.

  • Titre traduit

    Story, gestural action and rhythm. Revisiting the epistemological foundations and assessing the current applicative potential of Marcel Jousse’s method (1881-1961)


  • Résumé

    The anthropology of ‘geste’ (gestural action) and rhythm is both a theory and a method designed by Marcel Jousse (1881-1961) which attracted considerable attention in its own time but later fell into oblivion. I will attempt to uncover the foundations of Jousse’s approach as well as its methodological implications, by scrutinizing the unpublished collection of lecture notes at the Sorbonne, at Ecole Pratique des Hautes Etudes and at the Paris School of Anthropology between 1931 and 1957. (The collection totals 72 volumes which are currently held by the Collège de France in Paris, and stored on 2 CDs). I will also try to link Jousse’s method to related sciences, like embodied cognition or any subject that views human expression as a social process anchored in bodily action. Jousse’s anthropology of ‘geste’ and rhythm may be defined as a transdisciplinary science that seeks to describe the wholeness of human expression, which is rooted in the vocal and kinetic activity of the human body. Marcel Jousse was a pioneer in the exploration of multimodality and transmediality of expression. The anthropology of movement is cognate with linguistics, mediology, and cognitive science, as well as recent work in the field of enaction. Also, it is not dualistic, since there is no division between body and mind. Jousse’s objecive, in the Anthropology of ‘gest’ (gestural action), is to account for the totality of human expression - a process fundamentally rooted in vocal and bodily activity. Marcel Jousse was a pioneer in the exploration of multimodality and transmediality in human expression. The anthropology of gestural action is cognate with linguistics, mediology, and cognitive science, as well as more recent work in the field of enaction. It is non-dualistic since it posits that there is no division between body and mind. Jousse’s theory sheds light on oral and gestural cultures, and is thus of special interest and relevance to Heritage studies. How did pre- or non-literate societies - which were thought to have no history because they had no writing systems - organized the transmission of memory and knowledge through gesture and speech? Jousse’s novel approach radically departs from the deep-seated colonial prejudice that once prevented pre-literate cultures from being looked at and understood for what they actually are. This is why Jousse’s anthropology of gestural action both foreshadowed and paved the way for post- and trans-colonial studies. Jousse’s theories are also cognate with Subaltern Studies, which emerged in India in 1948, after decolonization. Traditional forms of narrative and cultural expression, the relation between orality, gestural action and writing will thus occupy a central place in my work, just as they did in Jousse’s anthropology of gestural action. I will attempt to perform the critical exegis of Jousse’s “transcribed oral production,” explain his original method and assess what it might contribute to our modern humanities. I will show that it is linked to other fields and theories that share an interest for the same topics, but treat them differently. Jousse’s anthropology of ‘geste’ was born in the first half of the 20th century. It has specific philosophical foundations which owe much to the epistemological configuration and research findings of the times. Some aspects are clearly obsolete, but others deserve to be rediscovered, like Bergson’s philosophy, Pierre Janet’s psycholgy or Henri Poincaré’s epistemology. Marcel Jousse does not lay out any system or doctrine. His is a truly experimental method. The anthropology of ‘geste’ (gestural action) is a knowledge strategy for exploring all the facets of human expression. Selected aspects are set aside for closer scrutiny and the elaboration of scientific descriptions. Other branches of modern science which work on the same subject have their own methods and strategies for the construction of positive knowledge. I will compare them and attempt to integrate them, so as to achieve a richer understanding of human expression. My research should be of interest to scholars in science studies, gesture studies, linguistics, and cognitive science. It should equally appeal to historians of oral cultures, and anyone interested in the transition from oral to written forms of expression. Jousse’s method has always included a marked training component, and this practical aspect of his method should be of interest to actors, teachers, and more generally to public speakers. Finally, my study should be of interest to language and gesture specialists, and also to educators who claim that the sensing and moving human body is crucially engaged in meaning-making, and hold the view that cognition is not only embodied but dynamic and interactional.