La "sprezzatura" : enjeux et concepts.

par Roderick-pascal Waters

Projet de thèse en Esthétique


Sous la direction de Yves Hersant.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 26-09-2007 .


  • Résumé

    Dans le "Livre du Courtisan" (Venise, 1528), Baldassare Castiglione (1478-1529) évoque « une certaine "sprezzatura", qui cache l'art et qui montre que ce que l'on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser », d'où « dérive surtout la grâce », tant « chacun sait la difficulté des choses rares et bien faites, si bien que la facilité en elles engendre une grande admiration » (I, XXVI, trad. Pons). Nous en proposons d'abord une analyse conceptuelle en contexte, qui nous mène à en élaborer les termes structurants : grâce et beauté, nature et travail. Puis, par un examen généalogique, nous entreprenons une traduction de la grâce théologico-anthropologique (augustinienne) en termes esthétiques, témoignant d'une profonde cohérence du système de la "sprezzatura" ; nous confrontons alors Castiglione au « naturel » antique (Horace, Cicéron, Pline l'Ancien) et à la formation de la Doctrine Classique (Boileau, Rapin, Bouhours, Gracián). Dans une enquête ensuite contextuelle, nous exposons le système de la Cour, découvrons un certain nombre de penseurs contemporains de la Beauté et de la Grâce (Ficin, Alberti, Bembo, Diacceto, Varchi, Firenzuola, Della Casa, Romei, Sardi, Accetto) et confrontons enfin la "sprezzatura" à l'univers de la "Maniera" (spécialement chez Bronzino et Giambologna). Nous concluons par quelques éléments de discussion de la "Distinction" telle que l'a conceptualisée Bourdieu. La "sprezzatura" n'est pas une simple pensée classique de l'"ars est celare artem", et ne réduit pas plus la grâce au simple lustre de la beauté ; elle constitue au contraire une dramatique de l'imminence, et fait reposer son effet sur des usages esthétiques de l'imagination qui capitalisent sur l'imaginaire chrétien de la grâce. Dès lors, la "mediocritas" que revendique Castiglione n'est pas réductible à ce qu'en laisserait penser l'amalgame avec Della Casa et Accetto : elle est un juste milieu et un point d'équilibre entre le simplement naturel et le ridicule affecté (propre à une certaine tentation du sublime). Véritablement, la "sprezzatura" « s'avance à la frontière de la générosité » (Baltasar Gracián, "El Héroe", XIII, trad. Pelegrín). Diverses Annexes sont jointes, en particulier : une enquête sur les racines du concept d'« Ange » chez Ficin et Diacceto ; une revue de différentes cours de la Renaissance italienne et de leurs valeurs tant esthétiques que culturelles.

  • Titre traduit

    "Sprezzatura'" : stakes and concepts.


  • Résumé

    In his 'Book of the Courtier' (Venice, 1528), Baldassare Castiglione (1478-1529) touches on 'a certain Recklessness ('sprezzatura'), to cover art withall, and seem whatsoever [the Courtier] does and says to do it without pain, and (as it were) not minding it', of which 'grace is much derived', 'for in rare matters and well brought to pass every man knows the hardness of them, so that a readiness therein makes great wonder' (I, XXVI, modern-spelling Hoby translation). Our study begins with a contextual analysis of 'sprezzatura''s main concepts : grace versus beauty, nature and artlessness versus labour. From a genealogical point of view, we then offer a fresh aesthetical translation of Augustine's theological (and anthropological) concept of grace, which turns out to strongly support 'sprezzatura''s conceptual frame ; we thereupon investigate Castiglione's relationship to the 'classical' value of artlessness, as found both among Ancients (Horace, Cicero, the Elder Pliny) and Moderns (Boileau, Rapin, Bouhours, Gracián). Setting back the focus on context, we then expound the inner workings of the Court, become acquainted with a number of contemporary theorists of Beauty and Grace (Ficino, Alberti, Bembo, Diacceto, Varchi, Firenzuola, Della Casa, Romei, Sardi, Accetto), and set 'sprezzatura' within the realm of 'Maniera' (especially Bronzino and Giambologna). Conclusions are eventually drawn while discussing Bourdieu's concept of 'Distinction'. We hold that 'sprezzatura' should not be reduced to the classical scheme of 'ars est celare artem', neither does it shrink grace to the mere lustre of beauty ; much to the contrary, it accounts for the very drama of imminence, thus making an aesthetical use of imagination inspired by the Christian understanding of grace. Neither should the 'mediocritas' claimed by Castiglione be reduced to its lesser self, inspired by the likes of Della Casa and Accetto : it strives for a perfect balance and a virtuoso equilibrium between the merely natural and the ridicule of 'affettazione' (which may be linked to the pursuit of the sublime). Truly, 'sprezzatura' 'reaches to the edge of generosity' (Baltasar Gracián, 'El Héroe', XIII, personal translation). Various Appendices are attached, especially : an enquiry into the roots of the concept of 'Angel' wielded by Ficino and Diacceto ; a review of various courts of the Italian Renaissance outlining their main aesthetical and cultural values.