La construction de la réalité historique chez le chroniqueur Jean Froissart

par Vera Soukupova (Vejrychova)

Projet de thèse en Histoire médiévale


Sous la direction de Jean-Marie Moeglin et de Martin Nejedlý.

Thèses en préparation à Paris 4 en cotutelle avec l'Univerzita Karlova (Prague) , dans le cadre de École doctorale Mondes anciens et médiévaux (Paris) depuis le 18-11-2010 .


  • Résumé

    Jean Froissart est un chroniqueur des plus célèbres du bas Moyen Âge, reconnu généralement davantage pour les qualités littéraires de son œuvre historiographique que pour la fiabilité de son récit. Notre recherche s’est donnée pour but de se placer dans la continuité des travaux qui visent à réhabiliter cet auteur en l’étudiant non à partir des principes qui régissent notre compréhension actuelle de l’histoire en tant que discipline académique, mais à partir des mouvements conceptuels qui présidaient à l’écriture historique à l’époque du XIVe siècle, en prenant en compte les traditions sur lesquelles la conception médiévale de l’histoire s’était construite. En d’autres termes, il s’agit, pour nous, de scruter la « forge d’histoire » froissartienne. Le projet historique de Jean Froissart s’inscrit évidemment dans un discours particulier sur les genres historiques, sur les rapports entre la forme et la vérité que le récit des faits est censé véhiculer, sur la manière de construire l’autorité de l’histoire racontée. C’est au croisement entre, d’un côté, ce contexte et l’individualité de l’auteur, de l’autre, que nous avons voulu sonder les perspectives du chroniqueur sur l’écriture historique. Préoccupé dès le début par les questions de l’impartialité et de la crédibilité de son propos, Froissart met en place un système référentiel de plus en plus complexe qui a pour but d’authentifier son récit des grands événements qui secouaient les royaumes occidentaux depuis presqu’un siècle. Au début de sa carrière historiographique, tributaire qu’il est de son prédécesseur Jean le Bel, il ne s’introduit que de façon rarissime dans son texte en tant que témoin oculaire des événements, et les sources auxquelles il se réfère sont le plus souvent anonymes. Sa méthode historique connaît cependant des évolutions importantes au cours des décennies du travail et l’historien mûri qu’il devint se place au cœur de l’enquête pour mettre à nu devant ses lecteurs sa collecte d’informations, se présentant lui-même comme un gage à part entière de la véracité. Les passages intimement personnels ne rentrent dans le récit froissartien que dans la mesure où ils contribuent à forger l’autorité du texte. La réalité historique que Jean Froissart recrée dans ses Chroniques est de toute évidence dépendante des facteurs personnels qui conditionnaient son appréhension du monde, des manières dont il s’identifiait dans la société de son temps. Elle est recréée certes avec un grand talent de raconter, mais aussi – ce que l’on a trop souvent méconnu – avec un souci de plus en plus accru de découvrir et d’exposer les réseaux de causes qui sont à l’œuvre dans le cours des événements. Cependant, les moyens littéraires auxquels Froissart faisait appel et qui sont associés notamment à l’art du conteur qu’il était, participent eux aussi à la reconstitution textuelle de la réalité historique. La nature mimétique de tout récit se voit, chez Froissart, particulièrement élaborée : son sens du détail dramatique, sa volonté de reconstruire le circonstantiel n’ont autre but que de susciter « l’effet du réel » et de contribuer ainsi à l’authenticité de l’histoire. Car si le chroniqueur se veut celui qui éternise les faits dignes de mémoire, il se refuse en même temps à écrire une autre historique que véridique. Et cette préoccupation première de son écriture ne doit pas être obscurcie par le fait que son approche ne corresponde pas à nos critères contemporains de l’écriture de l’histoire.

  • Titre traduit

    The Construction of Historical Reality in Jean Froissart’s Chronicles


  • Résumé

    Jean Froissart, one of the most famous chroniclers of the Middle Ages, is generally recognized for the literary qualities of his work, less so for the credibility of his account. In my research I have endeavoured to follow those scholars whose aim has been to rehabilitate the author by studying him not on the basis of principles which govern our contemporary understanding of history as an academic discipline, but rather on the basis of conceptual movements which conditioned historical writing in the 14th century, taking into account the traditions upon which medieval conception of history was built. Put differently, this work seeks to examine closely the “historical forge” of Jean Froissart. Clearly, Froissart’s historical project falls within a specific discourse on historical genres, on relationships between form and truth which an account of deeds is expected to convey, on the manner in which the authority of a story being told is constructed. It is on the very intersection of this context, on the one hand, and the individuality of the author, on the other, that I based my search for the chronicler’s perspectives on the writing of history. Froissart was from the outset concerned with the issues of impartiality and credibility of his account and created a system of references, which grew more and more complex, designed to authenticate his version of important events which had been shaking the West for almost a century. In the early stages of his work, still owing much to his predecessor Jean le Bel, he but rarely introduced himself into the text as an eyewitness while the sources to which he referred typically remained anonymous. Froissart nevertheless evolved his historiographical method, gradually and significantly, throughout the decades of his writing and, having become a mature historian, began to place himself at the heart of his investigation in order to uncover in front of his readers the ways in which he gathered information, presenting himself personally as a guarantee of veracity in his own right. Intimately personal passages are let into the account only inasmuch as they can contribute to the authority of the text. The historical reality which Jean Froissart recreates in his Chronicles is, obviously, dependent on personal factors which determined his understanding of the world as well as his self-identification within the society of his time. It is undeniably recreated with great storytelling talent, but also – and this has often been overlooked – with growing desire to discover and expose the relations of causes which were at work in the course of the events. Nonetheless, Froissart’s literary means, which are often associated with his artistry as a storyteller, do contribute, for their part, to the textual re-composition of the historical reality. The necessarily mimetic nature of every account is particularly elaborated : Froissart’s sense of dramatic detail, his effort to reconstruct the circumstances have no other objective than to create the “effet du réel” and thus to support the authenticity of the story. For if the chronicler presents himself as the one who eternalizes deeds worthy of remembrance, he refuses at the same time to write any other history than the true and truthful one. This primary concern of his should not be obscured by the fact that his approach and methods do not correspond to our contemporary criteria of historical writing.