La musique comme identité nationale : tanabe hisao et la musicologie japonaise moderne

par Seiko Suzuki

Projet de thèse en Histoire des sciences et des techniques

Sous la direction de Annick Horiuchi.

Thèses en préparation à Paris 7 depuis le 06-11-2009 .


  • Résumé

    La décision du ministère japonais de l'éducation de désigner le gagaku comme « jûyô mukei bunkazai (bien culturel immatériel) » du japon en 1955, a largement contribué à présenter ce dernier comme la musique la plus ancienne du japon, restée immuable au cours des siècles. la continuité et l'invariabilité du gagaku « authentique » étaient la preuve de la pérennité et de l'immutabilité de l'identité culturelle du peuple japonais. notre travail de thèse portera sur la définition de la musique de style gagaku dans une perspective historique. plus précisément, on analysera le processus suivant lequel cette musique a accédé au rang de « bien culturel immatériel » dans le japon moderne. on insistera en particulier sur le rôle de tanabe hisao (1883-1984). physicien acousticien et musicologue, ce dernier, en effet, a systématisé les recherches sur les musiques japonaise et asiatique. au début du xxe siècle, en un temps d'impérialisme et de colonialisme japonais, il a élaboré une histoire de la musique japonaise dans laquelle le gagaku était présenté comme une musique originale non seulement du japon, mais aussi de tous les pays asiatiques. en construisant une linéarité historique entre (1) kuniburi-no-utamai (musiques, chants et danses « proprement » japonais) ; (2) tairiku-kei gakubu (musiques et danses inportées d'autres pays de l'asie, à partir du ve siècle, et celles imitées au japon) et (3) saibara, rôei (chants accompagnés d'instruments de tairiku-kei gakubu, créés à partir du ixe siècle au japon), il a catégorisé le gagaku en trois genres qui sont également perçus comme trois étapes de son évolution, et peut légitimer le gagaku comme musique originelle du japon, ce qui s'accorde avec l'idéologie impériale. c'est sur la base de ces matériaux que l'on reconsidèrera le processus suivant lequel la musicologie japonaise a été fondée, et notamment la place centrale occupée par le gagaku dans cette construction identitaire. ce mouvement a été sensible dès l'ouverture de l'ère shôwa (1926-1989) célébrée par la reconstruction des morceaux du gagaku, puis à l'époque où le gagaku a été proposé comme musique représentative de la « sphère de coprospérité de la grande asie orientale » (l'asie orientale dominée par le japon) pendant l'époque coloniale, jusqu'à son accession au rang de « bien culturel immatériel » du japon en 1955 (tanabe était membre de jury du bien culturel). le gagaku, en effet, se voit accorder le statut de « musique de la grande asie orientale » puis de « bien culturel immatériel » du japon, un statut qui fait reposer l'identité culturelle du pays sur les deux pôles que sont le nationalisme et l'universalisme. le gagaku « immuable » et « authentique » sera ainsi éternellement conservé dans la liste du patrimoine japonais pour contribuer à former la mémoire collective. en général, on a tendance à voir une rupture de pensée entre l'avant-guerre et l'après-guerre. en réalité, après la défaite, le japon a commencé à avancer dans la voie d'un « nationalisme culturel » qui a succédé au nationalisme d'avant-guerre, et ce au nom même de la démocratie. c'est donc ce contexte historique qui est à l'origine à partir de 1950, du processus de nomination du gagaku comme patrimoine national par le comité pour la protection du bien culturel sous la dépendance directe du ministère de l'éducation en 1955. de même que d'autres intellectuels qui sont devenus des forces conservatrices après-guerre, tanabe a servi à la reconstruction de la culture japonaise impériale d'après-guerre, et de fait, à l'établissement de ce « nationalisme culturel ». et ce sont ses élèves qui ont assuré le développement de la musique japonaise après-guerre. on peut dire qu'ils ont lutté pour « sauvegarder » la musique japonaise en cherchant à affirmer son identité culturelle contre le risque de la nouvelle société sous occupation américaine d'abandonner la tradition japonaise. dans le même temps, la patrimonialisation du gagaku a permis au japon d'oublier l'histoire de la colonisation musicale au profit d'une relecture plus positive, décrivant le gagaku comme vestige culturel du continent eurasiatique. in fine, l'analyse de la valorisation du gagaku comme pqtrimoine à l'époque moderne devrait permettre de mieux comprendre par quel processus un style de musique a pu être légitimé en tant que lieu de mémoire officiel en même temps que matrice identitaire.


  • Pas de résumé disponible.