La représentation de la maison close dans le roman dominicain contemporain : espace de transgression ?

par Carole Racon

Thèse de doctorat en Langues et littératures

Sous la direction de Maryse Renaud.

Thèses en préparation à Poitiers , dans le cadre de Lettres, pensées, arts et histoire « civilisation et littérature de l’antiquité à nos jours »Ed 525 depuis le 01-10-2006 .


  • Résumé

    Contrairement à Cuba ou à Puerto Rico, la critique, de façon quasi unanime, a souvent souligné l’absence d’une grande tradition littéraire en République dominicaine. L’ouvrage sur le genre romanesque en République dominicaine de Rita de Maeseneer, professeur de littérature hispano-américaine à l’université d’Anvers, et le récent intérêt des maisons d’édition espagnoles témoignent du fait que ce petit « pays de nulle part », comme le considérait le poète dominicain Pedro Mir, n’est pas pour autant dépourvu d’une histoire littéraire. En effet, nous avons pu constater non seulement sa richesse et sa diversité, mais aussi une singularité du roman contemporain dominicain, à savoir l’intérêt croissant des auteurs pour le roman de la maison close (la novela del prostíbulo). Une thématique récurrente qui, selon l’auteur Miguel Ángel Fornerín, révélait le caractère emblématique de ce lieu dont l’exploitation littéraire résulte bien plus de la lecture socio-historique de la nation que d’un lien hypertextuel. C’est donc à partir de ce premier constat, qu’a commencé notre réflexion. Dans le premier chapitre, intitulé : « les espaces de transgression en question », nous avons pris le parti de contextualiser les textes de notre corpus dans l’Histoire de la République dominicaine et dans la littérature hispano-américaine afin d’expliquer la singularité historique et culturelle de ce pays. Jusqu’en 1960, le roman dominicain se caractérise, en effet, à travers le roman « costumbrista » — en référence au « costumbrismo » espagnol du XIXe siècle — par son grand intérêt pour les affaires nationales. On observe jusque-là, le rôle prépondérant et significatif du contexte local dans l’écriture dominicaine qui, dès sa naissance donne à voir la réalité sociohistorique d’une nation soucieuse d’exister par elle-même à travers sa propre histoire et ses particularismes. Les premières manifestations littéraires, en rapport avec la thématique de la prostitution, s’inspirent ainsi de la réalité sociohistorique dominicaine qui, au début du XXe siècle, vit s’accroître le fait prostitutionnel au rythme de la migration interne. Ce trait les distingue de celles des autres nations hispano-américaines, d’abord influencées par la tradition naturaliste française. Ces premières observations, nous amenèrent à poser ensuite, la notion de la transgression en termes de morale, dans un deuxième chapitre intitulé : les espaces de clandestinité et de transactions morales. Après avoir analysé les représentations textuelles de la maison close en tant qu’espace physique, nous avons confronté les différentes approches des auteurs à la notion des tabous. Cette étape de notre réflexion laissait finalement apparaître qu’en dépit des apparences, la société dominicaine n’échappait pas pour autant à la condamnation morale, qui frappe généralement l’univers de la prostitution, malgré un regard plus tolérant, compréhensif, attendri, voire complice des auteurs dominicains. C’est ainsi que nous avons été amenée, au terme de cette dernière analyse, qui instituait la maison close comme un dispositif social — reconnu pour son utilité collective comme individuelle, parfaitement toléré, voire instrumentalisé par le pouvoir politique — à analyser le deuxième type d’espace qui s’imposait à notre étude, à savoir la maison close en tant que représentation relationnelle de la structure sociale dominicaine. Dans un troisième chapitre nommé : « La marginalité au centre du pouvoir, sens et métaphore de la maison close », la progression de notre réflexion nous faisait voir que par le biais de ce référent spatial se développait toute une rhétorique de l’espace à l’origine de métaphores multiples et significatives. Concept qui, au fil de notre analyse, a fini par transcender le binarisme Bien/Mal pour déboucher sur l’idée selon laquelle l’espace de transgression constituait un lieu libératoire pouvant conduire à l’émancipation ainsi qu’à la réalisation de soi. Pour en faire la démonstration, il nous a paru pertinent de commencer par noter que les œuvres qui constituent notre corpus nous renvoient, pour la plupart, aux derniers jours qui précédent l’assassinat de Trujillo. Le rapport entre la maison de prostitution, le dictateur et le peuple dominicain s’imposait, d’emblée. Aussi, avons-nous été amenée à considérer sous un autre angle les termes clés de notre sujet, en commençant par reconnaître à la notion de l’espace une dimension sociale, comme nous invitaient à le faire les diverses théories sociologiques. Cette approche de l’espace, en tant que « construction sociale », nous conduisait à transcender celui de la maison close pour observer plus largement la question sociale à l’échelle du peuple dominicain soumis à la dictature de Trujillo. La maison close, mais plus encore la figure de la prostituée constituaient finalement l’angle à partir duquel l’écrivain dominicain dénonçait les dynamiques internes d’une société décrite à travers des procédés métaphoriques. Nous constations ainsi que, dans les romans, la transgression ou l’infraction aux règles morales finissait par s’étendre au-delà des limites de la maison close qui constituait, de fait, un miroir de la société dominicaine sous Rafael Leonidas Trujillo, depuis sa représentation géographique jusqu’à son mode de fonctionnement et ses répercussions désastreuses sur une population silencieuse et apeurée. Dans ce grand « bordel » dominicain, le dictateur apparaissait comme le maître des lieux, tandis que la prostituée cessait d’être stigmatisée pour représenter l’archétype de la soumission dans la société. Les histoires personnelles, traitées dans les romans, constituent ainsi des contre-vérités face à une Histoire officielle, « littéralement » battue en brèche par les romanciers, au profit d’une aspiration fondamentale à la liberté. Cette déconstruction de l’Histoire ouvre la voie à la remise en question des fondements du pouvoir, des symboles et des règles auxquels les Dominicains ont été soumis jusqu’alors. L’écriture donne corps à des contradictions internes qui, à travers la démythification du dictateur, aboutissent à un effet cathartique, ainsi que nous l’avons montré dans le quatrième chapitre intitulé : « La transgression à l’œuvre ». Dans une première partie, nommée : « L’art et la manière de jouer la transgression », nous examinions la façon dont l’écriture permettait la réalisation de fantasmes fictionnels destinés à tirer vengeance du dictateur. Le roman de la maison close se présente alors comme l’espace fictionnel à travers lequel se conçoivent et se réalisent les desseins les plus fous, et devient lui-même espace de transgression en s’appuyant sur une poétique qui transcende l’opposition manichéenne entre le Bien et le Mal. Cette première conclusion nous conduisait à montrer, dans une deuxième partie, intitulée : « satanisme esthétique », les processus d’une écriture dont la finalité consiste à critiquer des systèmes établis et à provoquer la rupture des conventions élevées au rang d’institutions créant ainsi un ordre nouveau, qui consacrerait l’avènement d’une liberté confisquée. En passant par une écriture qui pratique autant l’outrance que la liberté créatrice, les intellectuels dominicains, désormais décidés à rejeter tous les absolutismes prônent les idées de pluralisme et d’hétérogénéité. L’espace littéraire dominicain s’ouvre alors sur un vaste horizon de créativité en s’ornant d’un langage nouveau qui admet volontiers la dissolution postmoderne. Chez certains comme Pedro Antonio Valdez, une telle démarche aboutit à une véritable « carnavalisation » du matériau linguistique, chez d’autres comme Marcio Veloz Maggiolo, elle acquiert une finalité didactique, en prenant des allures de rite initiatique permettant la réalisation de soi. La maison close, la prostituée et le boléro, qui figurent comme l’un des nombreux substrats culturels de la République dominicaine, réinvestissent l’Être dominicain dans son histoire et son identité. Un processus qui finit par associer plus généralement le roman de la maison close dominicaine à une démarche à la fois ontologique, mythique et culturelle. Au terme de cette étude, il apparaît que la « novela del prostíbulo », à travers l’espace symbolique que constitue la maison close, pose non seulement la question de la liberté, mais aussi celle des conditions de sa réalisation en réincorporant ce qui ressort d’une complexité née de la rencontre entre la culture espagnole originelle et le monde caraïbe, qui a préexisté à la colonisation.


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