Soigner la Patrie. La fabrique des plantes médicinales suisses.

par Julie Perrin

Projet de thèse en Anthropologie

Sous la direction de Jean-Louis Tornatore et de Ellen Hertz.

Thèses en préparation à Paris, EHESS en cotutelle avec l'Université de Neuchâtel (Suisse) , dans le cadre de École doctorale de l'École des hautes études en sciences sociales depuis le 29-09-2010 .


  • Résumé

    Dans les démocraties occidentales, la remise en cause depuis la fin des années 1970 du rôle de l’État dans la régulation économique se traduit par diverses reconfigurations institutionnelles et l’apparition de nouveaux collectifs d’acteurs publics et privés. Cette recherche explore la fabrique des « plantes médicinales suisses », en tant que celles-ci deviennent l’objet de nouvelles pratiques gouvernementales et entrepreneuriales ayant comme objectif commun de préserver « l’intérêt national » face à une concurrence étrangère accrue. Elle se consacre ainsi à l’étude des différentes pratiques qui, dans un contexte de forte compétition internationale, composent et encadrent la fabrication et la commercialisation de produits de santé à base de plantes en Suisse. Basé sur une enquête ethnographique multisite menée pendant quatre ans et enrichie par l’analyse d’un corpus de sources iconographiques et écrites, ce travail vise à rendre compte des transformations et de la diversité des conceptions et des utilisations des plantes médicinales en Suisse, à partir des points de vue de divers professionnels et expert-e-s des administrations culturelles. Plus précisément, ce travail s’attache à restituer ces diverses conceptions et utilisations dans leurs dimensions politiques et transnationales mouvantes et particulières. Ainsi, cette recherche examine les « plantes médicinales suisses » en tant qu’elles sont au cœur de diverses réformes de politiques publiques (agricole, régionale, sanitaire, culturelle, commerciales et de l’innovation) qui témoignent à la fois de l’adaptation du droit suisse au normes européennes et internationales et de l’extension du droit fédéral. Plusieurs éléments se dégagent de l’analyse de ce phénomène. Tout d’abord, cette recherche met en évidence comment des acteurs publics et privés mobilisent diverses prescriptions légales et normes volontaires pour qualifier les produits de santé à base de plantes en fonction de leurs finalités (usage culinaire, diététique, thérapeutique, cosmétique, relaxant ou répulsif) et des publics cibles auxquels ils sont destinés. Elle analyse de manière détaillée comment les normes légales et volontaires sont intégrées dans les produits de santé non seulement au moment de la conception du produit ou à travers son emballage et étiquetage, mais également dans la matière même des plantes médicinales à travers la sélection des variétés, l’organisation sociale de la filière de production et le choix des techniques culturales. D’autre part, cette recherche contribue à mettre en lumière l’articulation complexe et dynamique entre les intérêts des coopératives de producteurs et des industries relatives aux « plantes médicinales suisses » d’une part, et l’« intérêt commun » d’autre part, articulation mobilisée tant par les gouvernements à l’échelle fédéral et cantonale que par les industries pharmaceutiques, cosmétiques, alimentaires et touristiques, locales et nationales. Ainsi, c’est à travers la création discursive et symbolique d’une communauté de destin entre le secteur privé des plantes médicinales et la population nationale, qu’il faut comprendre la consécration par les administrations culturelles cantonales et fédérales de certains usages économiques de plantes médicinales en tant que « patrimoine culturel immatériel » (ci-après PCI) d’importance nationale. En effet, l’analyse détaillée de la mise en œuvre de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco met non seulement en évidence comment le recours à des formulaires standardisés d’inscription pour l’inventaire du PCI en Suisse invisibilise les rapports de force, les enjeux et les controverses entourant la fabrication et la commercialisation des produits à base de plantes, mais aussi comment cet inventaire produit des images épurées des pratiques qui y sont inscrites. Ces images sont dès lors mobilisées par les acteurs gouvernementaux comme instrument de relations publiques afin de susciter d’une part un sentiment de fierté parmi la population locale et/ou nationale et de promouvoir d’autre part l’image à l’étranger d’une Suisse attrayante, ouverte, respectueuse de l’environnement et démocratiquement exemplaire, image qui favorise l’économie nationale par l’afflux d’investissements étrangers, de main-d’œuvre qualifiée et de touristes en direction de la Suisse. À la croisée de l’anthropologie de l’action publique, de l’anthropologie des marchés et de l’anthropologie du patrimoine, cette recherche éclaire les enjeux multiples qui se dessinent à travers la fabrique des « plantes médicinales suisses ». Elle démontre que soigner la Patrie, consiste tout autant à : garantir la sécurité sanitaire des produits à base de plantes ; favoriser la « prospérité nationale » par l’intégration des agriculteurs de montagne dans la filière de plantes médicinales et par le soutien de l’industrie nationale à travers la recherche agronomique publique ; promouvoir les intérêts de la Suisse dans l’arène internationale en tant que place économique attractive ; ou encore renforcer la fierté de la population nationale et capter l’intérêt de l’étranger pour la Suisse à travers une image épurée de sa diversité culturelle nationale.

  • Titre traduit

    Caring for Homeland. The Production of Swiss Medicinal Herbs.


  • Résumé

    In Western democracies, the questioning of the role of the state in economic regulation since the late 1970s has resulted in various institutional reconfigurations and the emergence of new groups of public and private actors. This research explores the production of “Swiss medicinal herbs”, as these become the object of new governmental and entrepreneurial practices aiming to preserve “the national interest” in the face of increased foreign competition. It inquires into the various practices which compose and frame the production and the marketing of herbal health products in Switzerland in a context of economic liberalization. Based on four years of multi-sited ethnographic fieldwork, enriched by the analysis of iconographic and written sources, this work aims to account for the diversity of conceptions and uses of medicinal herbs in Switzerland, and to examine the transformations they underwent over the course of the twentieth century. It does so from the points of view of diverse professionals and experts of cultural administrations. Paying particular attention to the political and transnational dimensions, this study foregrounds how “Swiss medicinal herbs” have been at the heart of various public policy reforms (agricultural, regional, sanitary, cultural, trade and innovation) reflecting adaptations of Swiss law to European and international standards and the extension of federal law. Several findings stand out in this analysis. Firstly, it highlights how public and private actors mobilize various legal requirements and voluntary standards to qualify herbal health products according to their ends (culinary, dietetic, therapeutic, cosmetic, relaxing or repellent use) and target audiences. It analyzes in detail how the legal and voluntary standards are integrated into health products not only at the time of product design or through packaging and labeling, but also in the materiality of medicinal herbs through the selection of the varieties, the social organization of the production chain and the choice of cultivation techniques. Secondly, this research sheds light on the complex and dynamic articulation between, on the one hand, the interests of producers’ cooperatives and the “Swiss medicinal herbs” industries, and, on the one hand, the construct of a “common interest”. This articulation is mobilized by federal and cantonal governments as well as by local and national pharmaceutical, cosmetic, food and tourism industries. The discursive und symbolic creation of a common destiny between the private sector of medicinal herbs and the national population is key to understanding the consecration, by the cantonal and federal cultural administrations, of certain economic uses of medicinal herbs as “intangible cultural heritage” (hereinafter ICH). Indeed, the detailed analysis of the implementation of the Unesco Convention for the Safeguarding of the Intangible Cultural Heritage brings to light not only how the use of standardized application forms for the ICH inventory in Switzerland renders invisible power relations, challenges and controversies surrounding the production and the marketing of herbal products. It also shows how this inventory produces purified images of the practices listed therein. These images are subsequently mobilized by state actors as an instrument of public relations to arouse a feeling of pride among the local and/or national population, and to promote abroad the image of an attractive, open, eco-friendly and democratically exemplary Switzerland. At the crossroads of the anthropology of public action, the anthropology of markets and the anthropology of heritage, this research disentangles the multiplicity of practices involved in the production of “Swiss medicinal herbs”, identifying a common thread revolving around the Care for the Homeland, which signifies: ensuring the sanitary security of herbal products; favoring “national prosperity” by integrating mountain farmers into the production chain of medicinal herbs and by supporting the national industry through public agronomic research; promoting the interests of Switzerland in the international arena as an attractive economic center; or strengthening the pride of the national population and capturing the abroad interest in Switzerland through a purified image of its national cultural diversity.