Fabriquer le politique, instituer l’autochtonie : les indigènes du Haut Amazone péruvien en mouvement

par Thomas Mouries

Projet de thèse en Anthropologie

Sous la direction de Philippe Descola et de Irène Bellier.

Thèses en préparation à Paris, EHESS , dans le cadre de Ecole doctorale de l'Ecole des hautes études en sciences sociales ED 286 depuis le 21-09-2010 .


  • Résumé

    Le mouvement indigène n’a pris son essor que récemment au Pérou – surgi d’une Amazonie considérée parfois encore comme territoire à coloniser et réservoir de ressources naturelles à exploiter. Mais ces dernières années, une conjonction de changements internationaux et nationaux a projeté les organisations et leaders autochtones au premier plan de la scène politique nationale : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a développé une jurisprudence favorable à leurs revendications (2001), les Nations Unies ont adopté une importante Déclaration sur les droits des peuples autochtones (2007), tandis qu’au Pérou le Congrès a voté une loi obligeant l’État à consulter les populations indigènes (2011), lesquelles étaient parvenues quelques années plus tôt à faire déroger des lois qui leur portaient atteinte (2008, 2009). Dans ce contexte complexe et mouvant, j’ai réalisé un travail de terrain de plus de deux ans qui m’a permis d’analyser en profondeur comment les populations indigènes de l’Amazonie péruvienne fabriquent des instruments politiques nouveaux, des dispositifs identitaires originaux, et déploient une stratégie à la fois d’adaptation et de résistance face notamment à l’État. J’étudie ce faisant la confrontation sous-jacente entre la perspective de l’État et celle des indigènes qui font l’objet de mon ethnographie, observant comment les dirigeants indigènes se font guerriers et diplomates, comment ils traversent les frontières – aussi bien physiques qu’intangibles – afin d’entrer dans l’arène politique et tisser des liens avec l’État, les collectivités locales, les ONG, les compagnies pétrolières et les institutions internationales. À travers la combinaison d’une ethnographie sédentaire au siège d’une fédération indigène de dimension régionale (CORPI), et d’une ethnographie multi-sites du leadership indigène nord-amazonien au Pérou, j’explore les formes originales de représentation et d’action politique par lesquelles les dirigeants indigènes portent une volonté politique propre et en même temps appellent les institutions de la démocratie représentative péruvienne à se transformer. Cette remise en cause de la démocratie ne réside pas tant dans les revendications indigènes elles-mêmes que dans ce que les dispositifs institutionnels et discursifs indigènes traduisent en termes de contenus ontologiques. En ces temps de gouvernance multi-échelles et de sensibilité écologique exacerbée, c’est donc la capacité même des systèmes politiques en vigueur à représenter adéquatement non seulement les hommes mais aussi des entités non humaines fondamentales – que nous rangeons sous les catégories du naturel et du surnaturel – que la politique indigène questionne. Mon travail consiste à restituer la logique complexe de ce questionnement et à interroger ses fondements ontologiques, ses formes institutionnelles et son inscription dans l’histoire.

  • Titre traduit

    Manufacturing Politics, Making Indigeneity : indigenous Movement in the Upper Peruvian Amazon


  • Résumé

    The indigenous movement has recently taken off in Peru—not from the Andes but from the Amazon rainforest, where indigenous leaders are opposing, sometimes violently, the State's policies around natural resource exploitation. This research will take a deep look at how the indigenous peoples of the Peruvian Amazon are becoming political actors, how they are creating¬—literally “manufacturing”—new political tools, original identity arrangements, and deploying a strategy of both resistance and adaptation. It will show the underlying confrontation between the State and the indigenous perspectives, exploring how indigenous leaders become both warriors and diplomats, crossing tangible as well as intangible boundaries to enter the political arena and establish strategic relationships with the State, local governments, NGOs, oil companies and international organizations. Through a multi-sited ethnography of indigenous leadership in Peru, this research will examine these original forms of political agency and representation. In these times of multi-level governance and extreme ecological sensitivity, they question the capacity of our political systems to properly represent not only the people but also some crucial non human entities—“nature”, for example, of which the indigenous peoples of the Amazon are said to be the legitimate “guardians”, according to a revealing rhetoric.

  • Titre traduit

    Fabricar política, instituir indigenidad : indígenas del alto Amazonas en movimiento


  • Résumé

    El movimiento indígena en el Perú ha llegado recientemente a cobrar cierto auge –pero no desde los Andes, sino desde la Amazonía donde los dirigentes indígenas se oponen a veces violentamente a las políticas gubernamentales de explotación de recursos naturales. Este proyecto de investigación propone observar en detalle cómo los pueblos indígenas de la Amazonía peruana se vuelven actores políticos, cómo fabrican instrumentos políticos, dispositivos identitarios originales, y desarrollan una estrategia a la vez de adaptación y de resistencia. Se trata de mostrar la confrontación subyacente entre las perspectivas del Estado y de los indígenas amazónicos, y de ver cómo los líderes indígenas se vuelven guerreros y diplomáticos, cruzando fronteras –tanto físicas como intangibles– para entrar en la arena política y establecer vínculos estratégicos con el Estado, administraciones locales, ONGs, empresas petroleras e instituciones internacionales. A través de una etnografía multi-situada del liderazgo indígena en el Perú, se trata de explorar estas formas de representación y de acción políticas. Éstas cuestionan, en nuestros tiempos de gobernanza multi-niveles y de sensibilidad ecológica exacerbada, la capacidad que tienen los sistemas políticos vigentes de representar adecuadamente no sólo a sus ciudadanos, sino también a ciertas entidades no humanas determinantes –la “naturaleza”, por ejemplo, de la que los indígenas serían los “guardianes”, según una retórica reveladora.