Pour une prise d'inconscience

par Anne-sophie Mazars

Projet de thèse en Psychanalyse

Sous la direction de Bernard Salignon.

Thèses en préparation à Montpellier 3 , dans le cadre de Langues, littératures, cultures, civilisations - ED 58 depuis le 12-10-2010 .


  • Résumé

    "Pour une prise d'inconscience" se propose de présenter, à travers diverses lectures croisées (sociologiques, économiques, psychopathologiques et psychanalytiques), ce que le libéralisme galopant de l'économie mondialisée et la technologisation des échanges entre sujets imposent aux relations inter humaines et à la construction de la subjectivité. en effet, l’état moderne et ses procédés de légitimation soulèvent de nombreuses interrogations, voire de nombreuses incompréhensions (pensons aux camps de concentrations, à ce véritable tournant de l'histoire humaine, qui, nous semble t'il, subsiste, inexplicable et inquiétant, marquant d'ailleurs pour certains le commencement d'un ‘ état de tension intolérable ‘ au sein de l'humanité, état déjà annoncé par Freud dans le malaise de la civilisation). Ces recherches sont menées au plus près de la clinique quotidienne de ceux qui prennent en charge la « souffrance psychique » et se trouvent confrontés aux modifications de symptômes actuels : présence massive du corps et des agirs, généralisations des pratiques de consommation, changement des demandes de soins soutenues par un souhait de ‘ bien jouir ‘ etc.… qui fait le lot des demandes psychothérapeutiques actuelles, comme auprès de penseurs du lien social , s'efforçant de rendre compte des mutations profondes qu'il subit et d'en analyser les conséquences majeures telles que la prévalence accordée à la jouissance par rapport au désir, le rejet de la nécessité de se confronter à la dimension de la perte, le refus du recours au tiers au profit de simples situations duelles, l'illusion d'une nouvelle autonomie subjective et même une tentative, à terme, de vivre ensemble sans autrui. En bref, il s'agit de découvrir le monde dans lequel nous nous inscrivons aujourd'hui ; en s'appuyant sur des présupposés psychanalytiques, ( textes de Freud, comme de psychanalystes contemporains tels que Eugène Enriquez ,jean pierre Lebrun ou pierre legendre) et d'étudier si il est possible, comme le prétendait le père de la psychanalyse, que nous assistions actuellement au déclin prévisible d'une humanité à bout de souffle, ou plus justement à bout de lien, inscrite dans la lutte perpétuelle des appétits et la méconnaissance de l'altérité. Pour ce faire, il s'agira d'étudier les postulats de Freud et d'en effectuer une relecture contemporaine notamment à travers les écrits d’Eugène Enriquez, d'évaluer ensuite les principales caractéristiques du lien social actuel et leurs conséquences aussi bien à l'échelle de la psyché individuelle qu'au point de vue collectif comme nous le propose par exemple jean pierre Lebrun, afin d'envisager, si il en existe, les solutions qui se présentent à l'homme. C'est ainsi une véritable généalogie du processus civilisateur qui se trouve suggérée, genèse que retrace pierre Legendre, réinscrivant ainsi la science de l'inconscient dans ses véritables enjeux : décrypter la « latence », le refoulé qui vient faire symptôme chez le sujet comme dans le social. Autant dire que ce mémoire s'engage dans le combat mené par certains psychanalystes et philosophes actuels, combat pour la reconnaissance de la légitimité d'une science à laquelle on oppose encore aujourd'hui de nombreuses résistances, résistances qui mettent en jeu la compréhension de l'humanité et de ses manifestations, comme les conditions même de sa pérennité. en ce sens nous explorerons les différentes recherches menées en psychanalyse, science qui s'inscrit dans l' élan d'une prise d'inconscience face aux échecs de la suprématie de la conscience rationnelle, échecs avérés lors de la première guerre mondiale fournissant la preuve de l'incapacité de la culture à éradiquer la violence, véritable pulsion de mort, toujours prête à s'emparer d'eros. Il s'agit alors de révéler le caractère illusoire des présupposés cartésiens, c'est-à-dire invalider l'idée que l'homme puisse se rendre ‘ comme maître et possesseur de la nature ‘ conformément au postulat d'une suprématie de la conscience, et reconnaître la part obscure de la constitution subjective, cet inconnaissable constitutif de l'homme et du monde , invalidant la possibilité même d'une humanité aux fondations transparentes et compréhensibles par le seul pouvoir de la raison. l'illusion des discours de vérité jalonnant l'histoire des civilisations (religion, systèmes philosophiques totalisant etc.…) est dénoncée contre la vénération de l'humanité pour la technologie et la science, promettant la totalisation de soi, l'immortalité, la toute-jouissance et toute-puissance, soit l'abolition de l'incomplétude. c'est donc l'abolition du dualisme pour ‘ un monisme du ça ‘ inspiré des présupposés psychanalytique ,libérant le sujet humain du rationalisme aliénant et de la machinisation technologique qui se voit suggérée ,afin de retrouver ce qui en l'homme témoigne de sa nature propre, ce qui fonde sa subjectivité et son vivre-ensemble, soit envisager un vivre-ensemble attentif aux pulsions latentes qui nous constituent pour qu'advienne un agir libéré et que l'avenir de l'humanité ne tende pas vers un ‘ désepècement ‘, vers une sortir de l'espèce. En effet, l'organisation de la preuve dans les sociétés postmodernes s'appuie nécessairement sur le discours de l'argumentation scientifique. Le discours de la preuve scientifique est un discours sans sujet, composé d'énoncés qui se doivent de tenir par leur cohérence interne. La démonstration scientifique exige que n'importe qui puisse répéter à l'identique le même protocole, le même énoncé, le sujet parlant ne doit y être pour rien dans la preuve démonstrative au risque de voir son énoncé taxé d'irrationalisme, voire être rejeté. Du coup cela constitue un mode d'organisation social où toute parole subjective, et donc non randomisable, est contestable. Seul tient un énoncé qui peut-être répété identique à lui même par n'importe qui, on assassine ainsi le subjectif pour un objectif idéal. Les enfants de la postmodernité sont pris dans cette logique organisationnelle du monde, et comme le montre par exemple les discours publicitaires dans lesquels ce sont les enfants qui savent1, ils n'ont en face d'eux aucune référence, aucune incarnation imaginaire d'un autre qui ordonne la parole et les lois du monde et à qui il serait donc possible de se plaindre de notre incomplétude. or ne pas avoir connu une parole qui tienne empêche le sujet de se reconnaître comme existant dans et par la parole de l'autre, il lui revient d'assumer seul la lourde charge de la finitude. Or comment être soutenu par un vide de sens, comment combler le manque de la subjectivité sans figures imaginaires de l'autre se chargeant de proposer au sujet un lieu où la réalisation pleine du bonheur serait possible, un lieu imaginaire qui permettrait de supporter la rencontre avec l'incomplétude qui est le lot de l'espèce humaine ? C'est pourtant ce que nous connaissons peu ou prou aujourd'hui. les liens sociaux anciens, depuis l'aube de l'humanité, avaient parfaitement compris les enjeux de la subjectivité et proposaient aux individus une ritualisation qui permettait ce temps de rencontre avec le manque constitutif de l'être. quelles que soient les figures imaginaires de l'autre, éminemment variées, qu'ont pu construire les différentes civilisations, de la préhistoire à l'âge moderne, toutes se chargeaient d'indiquer les conditions de possibilité de l'ataraxie, du bonheur, comblant ainsi les trous béants de l'existence. Plus tard, un jour, il serait ainsi possible de sortir de l'incomplétude. cette promesse du lien social à même structure que la promesse Oedipienne. La promesse Oedipienne (quand je serai grand…) permet au sujet d'attendre la survenue de la réalisation sexuelle qui est espérée encore totale en ce temps infantile. Ce sont les religions, au sens étymologique du terme ce qui relie, qui avaient la charge de supporter la promesse sociale de réalisation du bonheur. Toutes les religions ont d'ailleurs construit une solution quasi-identique, pour maintenir active cette promesse de jouissance absolue, cette solution est celle du paradis. ainsi jouir sera possible, mais avant, le sujet devra être mort. Si les sociétés anciennes ont construit ce mythe d'une vie après la mort, c'est bien pour reporter à plus tard la réalisation pleine du bonheur. le plaisir total, perdu depuis l'origine sera réalisable au delà de la vie. La construction d'un paradis promis induisait dans le fonctionnement psychique une tension vers l'avenir et vers la réalisation, toujours en devenir, du bonheur. pour reprendre cet aspect en termes doltoïens, l'allant venant du sujet2 était soutenu par le mythe du paradis perdu, forçant le sujet à l'idéalisation. la mort prenait ainsi la place de la vie, non comme terme, fin et incomplétude radicale, mais comme promesse, comme devenir. Ce mode de traitement du manque de jouissance change à l'aube du xxème siècle quand la promesse de réalisation du bonheur passe de l'après mort aux ‘ lendemains qui chantent ‘. Le capitalisme naissant comme promesse de satisfaction temporelle (opposé ici à spirituelle), la technologie médicale débutante comme espoir de vaincre la mort, le communisme comme réalisation terrestre (immanente) du bonheur, inscrivent ce basculement dans les modes d'organisation du social. Il ne s'agit plus d'espérer rejoindre la béatitude de l'autre et la complétude dans un ‘ après la mort ‘, mais bien de réaliser ici bas le bonheur et la jouissance. ce changement d'organisation de l'ordre social, constructeur des possibles jouissances, change le rapport du sujet à l'organisation de ses plaisirs. En effet, le sujet de l'inconscient est effet du discours, il est ‘ parlêtre ‘ comme le dit lacan pour souligner la dépendance de l'humain au langage et sa construction dans le langage, du coup l'expression de l'incomplétude et des ratages de la construction subjective se fera dans les formes recevables par les discours organisateurs du lien social dans lequel il est pris. Dans les organisations anciennes, celles qui sont constituées par les discours, tels que les a définis lacan, participer au bonheur éternel, dépendait certes du sujet, mais surtout du jugement que portaient sur lui les incarnations imaginaires de l'autre (le jugement des morts égyptien, le jugement dernier chrétien etc…). La promesse de paradis s'inscrivait dans la dépendance à la référence. La complétude n'était pas directement le fait du sujet. Celui-ci acceptait son impuissance en renonçant à la jouissance au nom de l'autre (la castration), et la transgression de l'interdit énoncé par l'autre entraînait la culpabilité. Or, dans l'organisation postmoderne du monde, celle qu'inaugure le début du xxème siècle et qui ordonne les rapports actuels de notre société, ce n'est plus une référence externe mais l'homme, pris collectivement et individuellement, qui gère les rapports des sujets à la jouissance et à la complétude. les discours capitalistes prônent un mode de rapports à la jouissance qui n'est plus borné par l'interdit, mais par l'impossible. dans ce champ, le sujet, confronté à l'irréalisable de la pleine jouissance, ne renoncera pas à sa réalisation au nom de l'interdit posé par la référence. Le sujet attribuera l'impossible jouissance, soit à son impuissance personnelle, ce qui produira potentiellement des dépressions ou des dévalorisations subjectives, soit à la malveillance de l'autre, son semblable, ce qui activera angoisse et sentiment de persécution. D'où, entre autre (c'est ce que ce mémoire se propose d'approfondir), le ‘ malaise dans la civilisation ‘ contemporaine plutôt préoccupant, ce sentiment d'avoir atteint un point de non retour, évoqué par freud. en effet celui-ci estime que ‘ (…) comme la civilisation obéit à une poussée érotique interne visant à unir les hommes en une masse maintenue par des liens serrés, elle ne peut y parvenir que par un seul moyen : en renforçant davantage le sentiment de culpabilité. ce qui commença par le père, s'achève par la masse. Si la civilisation est la voie indispensable pour évoluer de la famille à l'humanité, ce renforcement est alors indissolublement lié à son cours, en tant que conséquence du conflit d ‘ambivalence avec lequel nous naissons, et de l'éternelle querelle entre l'amour et le désir de mort. Aussi, un jour peut-être, grâce à la civilisation, cette tension de culpabilité atteindra t'elle un niveau si élevé que l'individu le trouvera difficile à supporter. nous serions là situés aux sources de la répression politique sous l'égide de l'etat. Voici en résumé ce vers quoi nous tendrons, comme nous l'avons rapidement explicité : une compréhension du monde humain contemporain et de ses manifestations (les écrits sociologiques de freud constituant notre point de départ, écrits qui seront ensuite soumis à la relecture d'enriquez) , suivie d'une analyse précise de ses conséquences directes sur la subjectivité et la collectivité (à travers les écrits de lebrun, legendre et autres psychanalystes contemporains s'efforçant de rendre compte de l'évolution de la clinique actuelle et des demandes de soins comme la modifications des symptômes concernant la souffrance psychique). Ce qui revient à savoir si une prise d'inconscience, soit la fin de la toute-puissance de la raison et une légitimité rendue à la psychanalyse, saurait prévenir du discours messianique de freud concernant l'humanité, discours effrayant annonçant un point de non retour que nous semblons atteindre de plus en plus rapidement. Il nous parait important de préciser ici l'inscription de cette thèse dans des recherches qui nécessiteront d'être approfondies, qui envisageraient éventuellement les conditions de possibilité d'une éthique ou politique inspirée de la psychanalyse. Aussi ce mémoire est-il à considérer comme le préambule d'une réflexion à poursuivre, préambule traitant des présupposés freudiens et de leurs relectures actuelles (concernant le lien social), étape nécessaire à la compréhension des problèmes contemporains et leurs conséquences directes. Voilà pourquoi cette première section de recherche se voudra volontairement théorique, l'apport psychanalytique concernant le lien social se montrant riche et complexe, il nous semble fondamental de parvenir à maîtriser ses enjeux, et l'avenir qu'il lui est potentiellement offert afin de pouvoir prétendre nous inscrire légitimement dans ses prolongements, dans cette recherche passionnante qu'est la psychanalyse du lien social. nous invitons donc le lecteur à l'exploration des principales théories de la culture, de freud jusqu'aux contemporains, lebrun et legendre, afin d'établir les fondations même de nos prochaines recherches, qui nous l'espérons, nous permettrons de participer activement à cet effort de compréhension de la modernité.


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