L'innovation par retrait : reconfiguration des collectifs sociotechniques et de la nature dans le développement de techniques culturales sans labour

par Frederic Goulet

Thèse de doctorat en Sociologie

Sous la direction de Dominique Vinck.

Thèses en préparation à Grenoble , dans le cadre de École doctorale sciences de l'homme, du politique et du territoire (Grenoble) depuis le 01-10-2005 .


  • Résumé

    La remise en cause d’un modèle moderniste et productiviste en agriculture, bâti sur le développement des sciences et des techniques, se traduit par l’éclosion de formes originales de pratiques et de collectifs. Nous interrogeons ici les processus sociotechniques qui accompagnent ces transformations, à partir du développement en France de techniques sans labour et d’une agriculture de conservation, en tant qu’ « innovation par retrait » basée sur la suppression d’un artefact et des actions qui lui sont associées (la charrue et le labour), au profit d’objets de la nature sensés les supplanter (le sol, son activité biologique). Cette recherche montre tout d’abord que cette actancialisation de la nature ne se traduit pas dans l’activité des praticiens par une simple transformation du « rapport » de ces derniers à la nature. Les objets de la nature sont en effet engagés au sein de différents collectifs et régimes d’action, et participent d’une évolution des cadres de socialisation des praticiens et de leurs identités. L’analyse révèle également que le retrait d’objets et de pratiques techniques va de pair avec la construction de collectifs originaux où agriculteurs, acteurs de la recherche et du développement agricole mais aussi firmes privées, s’associent sur un mode renouvelé. Ce retrait traduit surtout pour les acteurs, en quête de sens et de nouvelles pratiques, une volonté de se dissocier au travers d’objets et de pratiques dont ils soulignent le caractère symbolique, de catégories prédéfinies d’acteurs et de modes d’organisation qu’ils assimilent au modèle moderniste et à ses échecs. Ainsi l’innovation par retrait révèle les tensions professionnelles et épistémiques qui prennent forme dans les rangs des agriculteurs et des acteurs de la recherche agronomique, et les recompositions sous forme de segments ou de communautés qui s’y opèrent. Elle rend compte également de la façon dont des acteurs du secteur privé, les firmes de l’agrofourniture, se dégagent de ces tensions et deviennent des acteurs essentiels des processus d’innovation. Nous montrons en particulier comment ils se font les porte-parole, au travers notamment de stratégies d’encastrement, d’une innovation qui viendrait de la base, et comment la mise en avant d’objets de la nature contribue à rendre invisible d’autres artefacts ainsi que les controverses ou dynamiques marchandes auxquelles ils sont associés.


  • Résumé

    The modernist and productivist model of development in agriculture was built on the expansion of science and technologies. Challenging it implies the emergence of original forms of practices and of collectives. We question in this research the sociotechnical processes which accompany these transformations, based on the development of no-tillage and conservation agriculture as a case of « innovation by withdrawal ». The latter is based on the suppression of an artifact and of actions associated with it (the plough and tillage), to the benefit of natural objects which may substitute them (the soil and its biological activity). Our results shows that this « actancialisation » of nature does not simply translate into a transformed relationship of practitioners with nature. Natural objects are engaged within various collectives and regimes of action, and therefore take part in an evolution of the frameworks of socialization of practitioners and their identities. Our analysis also shows that withdrawing objects and technical practices goes together with constructing original collectives in which farmers, agricultural research and development actors but also private sector firms associate with each other in a renewed manner. This withdrawal corresponds moreover, for actors searching for meaning and new practices through objects and practices with a symbolic character, to a willingness to dissociate themselves from predefined categories of actors and modes of organization which they associate with the modernist model and its failures. Thus innovation by withdrawal reveals professional and epistemic tensions that take place among farmers and actors of agronomic research, and the corresponding recompositions in the form of segments or communities. It also explains how private input providers free themselves from these tensions and become essential actors of the innovation processes. In particular, we show how they become, through “embedding” strategies, the spokesmen of a supposedly bottom-up innovation, and how putting to the forefront natural objects contributes to making invisible other artifacts, controversies or business dynamics to which they are associated.