perspectivisme.leibniz, nietzsche, whitehead, deleuze

par Dorian Astor

Projet de thèse en Economie, gestion, sciences sociales

Sous la direction de Michaël Foessel.

Thèses en préparation à l'Institut polytechnique de Paris , dans le cadre de École doctorale de l'Institut polytechnique de Paris , en partenariat avec Laboratoire Interdisciplinaire de l'École Polytechnique en Sciences Humaines et Sociales (laboratoire) depuis le 01-10-2015 .


  • Résumé

    Le perspectivisme suscite aujourd'hui, en histoire de la philosophie comme dans la pensée contemporaine, un intérêt grandissant. C'est qu'il est une proposition à la fois épistémologique, ontologique et cosmologique : il désigne, en première analyse, une doctrine unifiée de la connaissance, de l'être et du monde modélisée par analogie avec la perspective picturale, qui, à l'âge classique, fut formalisée par la géométrie et mobilisée par la métaphysique. Toute réalité y est conçue comme conditionnée par l'interdépendance entre un point de vue toujours situé et une apparence toujours projetée sous un certain angle. On aurait pu penser que le perspectivisme donnerait lieu à des formes de subjectivisme radical : « chacun son point de vue » ou, pire encore : « chacun sa vérité », – mais c'est tout le contraire. La réalité apparaît sous une infinité de perspectives différemment situées, mais elle n'est rien d'autre que ce tissu de relations perspectives interconnectées. S'il est une formule qui puisse servir de fil conducteur, c'est bien celle, lapidaire, donnée par Deleuze dans son ouvrage sur Leibniz : « le perspectivisme comme vérité de la relativité (et non relativité du vrai) ». Et de fait, Leibniz est inaugural : contre les impasses du dualisme cartésien de l'esprit et de la matière, l'analogie avec les lois de la perspective lui a servi à décrire la convergence harmonieuse de tous les points de vue spirituels, dont les corps sont le site. Nietzsche quant à lui, revendique, contre le dualisme kantien et schopenhauerien de l'en-soi et du phénomène, un perspectivisme radical, dont il introduit le terme pour définir les conditions indépassables de l'existence. Whitehead enfin, contre la bifurcation moderne de la nature en qualités premières et secondes, s'appuie sur le modèle perspectif pour produire une véritable cosmologie. Deleuze, justement, a été le premier à évoquer un lien profond unissant les perspectivismes de Leibniz, de Nietzsche et de Whitehead, et à faire de leurs divergences même l'enjeu de sa propre logique du sens et de sa théorie de l'être. Or si cet enjeu est central pour lui, Deleuze n'a jamais explicité cette comparaison à trois éléments : il a brièvement comparé Leibniz et Nietzsche dans Logique du sens et, presque vingt ans plus tard, dans Le Pli, Leibniz et Whitehead, en des termes singulièrement semblables. Entre Leibniz d'une part, et Nietzsche et Whitehead d'autre part, Deleuze a observé et repris à son compte une transformation de l'harmonie des perspectives convergentes sur un même monde en synthèses paradoxales (disjonctives) de la pluralité virtuellement chaotique de perspectives divergentes. Mais il n'a jamais explicité, entre Leibniz, Nietzsche et Whitehead, la triangulation qui pourtant lui permettait de définir une « école un peu secrète » dans laquelle lui-même entendait s'inscrire. C'est d'abord à une telle explicitation qu'est consacré le présent travail comparatiste : on y entreprend de traverser l'aventure perspectiviste en multipliant les analogies et les hybridations entre Leibniz, Nietzsche, Whitehead et Deleuze, et d'en mesurer l'héritage. Car on y convoque également l'anthropologie contemporaine aux prises avec des ontologies perspectivistes non-occidentales, et même l'éthologie, attentive aux points de vue non-humains, en faveur d'une véritable écologie des relations perspectives. Le perspectivisme, conçu comme cette aventure et cet héritage, est susceptible non seulement de surmonter « tous les dualismes qui sont l'ennemi » (Deleuze), mais encore de faire émerger d'une cosmologie perspectiviste la cosmopolitique qui lui corresponde.

  • Titre traduit

    perspectivism.leibniz, nietzsche, whitehead, deleuze


  • Résumé

    There is an increased interest in Perspectivism in the history of philosophy and in contemporary thought today. This is because it is an epistemological position as well as an ontological and cosmological one. First of all, it refers to a unified doctrine of knowledge, of Being and of the World, modeled on the analogy with the pictorial perspective which, in the early modern era, received a geometrical formalization and was applied in metaphysics. Any reality is conceived as an interdependence between a point of view always located, and an appearance which is a projection under a certain angle. One could have thought that perspectivism would produce forms of radical subjectivism, claiming that each individual point of view is different, or more extremely, that “everyone has their own truth”. But it is not the case. Reality appears under an infinity of perspectives, each variously located, but reality is nothing else than this lattice of interconnected relations, or perspectives. The following words by Deleuze in The Fold: Leibniz and the Baroque can certainly serve as a common thread: “perspectivism as a truth of relativity (and not a relativity of what is true)”. As a matter of fact, Leibniz is a pioneer: against the dead-end of Cartesian dualism, separating mind and matter, the analogy with the laws of visual perspective allowed him to describe a harmonious convergence of all spiritual points of view located in bodies. On his part, Nietzsche claimed a radical perspectivism against Kantian dualism and Schopenhauer's view of the thing-in-itself. Nietzsche introduced the phrase in order to define the unsurpassable condition of existence. Finally, Whitehead turned to the perspectival model to elaborate a real cosmology, against the modern disjunction between primary and secondary qualities in Nature. Deleuze was the first to point out the profound link between those three versions of perspectivism. Leibniz's, Nietzsche's and Whitehead's divergent views on perspective were fundamentally at stake in Deleuze's development of his own logic of sense and his theory of Being. However, Deleuze never developed this three-fold comparison: he briefly compared Leibniz and Nietzsche in Logic of Sense, and about twenty years later, he compared Leibniz and Whitehead in The Fold, with remarkably similar terms. Between Leibniz on the one hand and Nietzsche and Whitehead on the other, Deleuze observed – and made it his own - a transformation of the harmony of the converging perspectives in a same world into paradoxical (disjunctive) synthesis of the virtually chaotic plurality of diverging perspectives. But he never explained the triangulation between Leibniz, Nietzsche and Whitehead, which yet allowed him to define this “school” which was “somewhat like a secret society”, of which he himself intended to be a member. The present comparative study is dedicated to such an elucidation: it follows the perspectival adventure, multiplying analogies and hybridizations between Leibniz, Nietzsche, Whitehead and Deleuze. It aims also at assessing its legacy, as the present research takes also into account contemporary anthropology grappling with non-Western perspectival ontologies, as well as contemporary ethology considering non-human points of view, favoring a real ecology of perspectival relations. Perspectivism, conceived as such an adventure and a legacy, allow, not only to overcome "all the dualisms that are the enemy", as Deleuze put it, but also to bring out the cosmopolitics corresponding to a perspectivist cosmology.