La saignée dans l'Occident médiéval : images, textes et pratiques

par Marine Valla

Projet de thèse en Histoire des sciences et des techniques

Sous la direction de Maaike Van Der Lugt.

Thèses en préparation à université Paris-Saclay , dans le cadre de Sciences Sociales et Humanités , en partenariat avec Dynamiques Patrimoniales et Culturelles (Antiquité, Moyen-Âge, Temps Moderne) (laboratoire) et de Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (référent) depuis le 01-11-2020 .


  • Résumé

    Vers la fin du XIIIe siècle, le geste de la saignée a acquis une grande place dans la vie quotidienne occidentale. Ses indications sont multiples et elle est pratiquée dans toutes les couches de la société, quelle que soit la religion, chez les hommes et chez les femmes, même chez le bétail. Cette utilisation très répandue fait de la saignée une importante voie d'abord pour l'analyse de la société médiévale occidentale tardive. La saignée n'est pas qu'une simple pratique. Avec l'assimilation de la pensée médicale gréco-arabe à partir du XIIe siècle, elle fait l'objet d'une attention nouvelle des médecins savants qui l'inscrivent dans la physiologie hippocratico-galénique et en précisent l'usage préventif et curatif. Ces textes peuvent être accompagnés d'images qui la représentent. Dans les manuscrits médicaux médiévaux, la saignée est principalement représentée de deux manières : soit en montrant le geste en lui-même, de façon plus ou moins réaliste, soit sous forme de diagrammes. Ces images et ces textes encore peu explorés se trouvent au coeur du présent projet de thèse. Les diagrammes représentant la phlébotomie sont intitulés « Homme Veineux » (homo venarum ou des équivalents vernaculaires) et permettent de déterminer le lieu de la saignée selon des indications thérapeutiques inscrites autour de l'image d'un corps nu. A ce jour, aucune analyse rigoureuse de ces types de représentation n'a encore été entreprise. Dans le cadre de cette thèse, il s'agira de répertorier et analyser ces diagrammes dans les manuscrits médiévaux et les incunables, et de suivre leur évolution et diffusion au cours du temps et dans l'espace. L'« Homme Veineux » semble apparaître au XIVe siècle. Les rapports avec des représentations anatomiques plus précoces (série des cinq et série des neuf figures) devront être précisés. Une attention particulière sera apportée à la matérialité de ces images (qualité de l'exécution, coût, taille, mise en page, etc.) et des manuscrits qui les comportent, ainsi qu'au contexte codicologique des diagrammes, en étudiant avec quels autres textes et quels autres diagrammes l'Homme Veineux était transmis dans les manuscrits et les premiers imprimés. Les liens entre l'Homme Veineux et l'Homme Zodiacal (homo signorum), un diagramme qui semble lui être fortement associé, mérite une attention particulière. Une première analyse des diagrammes de l'Homme Veineux a en outre montré que seuls des mâles sont représentés, avec des traits de plus en plus sexualisés au fil du temps. Pourtant, les diagrammes anatomiques de la série des cinq et des neuf figures n'ont pas de sexe déterminé. Il s'agirait de comprendre le sens et les effets potentiels de cette dimension de plus en plus genrée des images médicales. Reflète-t-elle le mouvement général dans l'art médiéval vers un plus grand naturalisme, ou suggère-t-elle une prise en charge différente des hommes et des femmes dans la pratique de la saignée ? Les deux hypothèses ne sont d'ailleurs pas mutuellement exclusives. Le recensement et la classification des images représentant l'acte lui-même apportera d'autres informations sur la pratique de la saignée. Ces images, principalement des enluminures de traités médicaux et de régimes de santé, sont nombreuses et ont traversé les cultures, puisqu'elles sont retrouvées au moins dans des manuscrits hébreux. Il s'agira de constituer un corpus de ces images et d'identifier de manière systématique quels types de praticiens ont pu être représentés, qui étaient les patients soignés (sexe, statut social) et quels étaient les cadres de réalisation du geste. Le corpus pourra être élargi aux images d'actes proches, comme l'application de sangsues et des ventouses. La prise en compte de l'emplacement des représentations de l'acte de la saignée dans les manuscrits médicaux permettra de tester l'hypothèse que l'importance de la saignée fut telle qu'elle en venait à représenter la médecine et/ou la chirurgie en tant que telles, comme c'était le cas pour l'uroscopie et la prise de pouls. Les deux types d'images seront systématiquement étudiées en rapport avec les textes qui les accompagnent, ainsi que d'autres textes médicaux consacrés à la saignée. L'un des objectifs de cette thèse sera d'obtenir une meilleure vision d'ensemble du corpus sur la saignée en réalisant un inventaire de ces textes, qu'ils soient en latin ou en vernaculaire. De nombreux chercheurs se sont intéressés à la saignée ; pourtant aucun travail de ce type n'existe à ce jour. Un premier travail comparatif réalisé dans le cadre d'un mémoire de Master montrait une certaine uniformité des textes portant sur les indications de la saignée au XVe siècle. L'inventaire qui sera réalisé, bien plus complet, permettra de dégager quelles étaient les théories de la saignée et retracera l'évolution de ces théories. Enfin, afin d'approfondir la réflexion sur les conditions de la pratique de la saignée, les images et les textes médicaux seront confrontés à d'autres sources, notamment des statuts urbains, des réglementations des corps de métiers des médecins, des chirurgiens et des chirurgiens-barbiers et des apothicaires, et des contrats conclus entre des praticiens et leurs patients. Ces sources permettront entre autres d'avoir une meilleure idée de la répartition du travail entre les différents métiers autour de la saignée et de la pratique de la saignée par et sur des femmes. Dans la mesure où la saignée fait partie intégrante du mode de vie des religieux et religieuses qui ont l'obligation de sa faire saigner de manière périodique, des sources monastiques (statuts, comptabilités) pourront également être mis à profit. Des sources narratives (chroniques, textes littéraires) compléteront le tableau.

  • Titre traduit

    Bloodletting in the later Middle Ages. Images, texts, and practices


  • Résumé

    Towards the end of the 13th century, the practice of bloodletting had become widespread in European society. Its indications were various and every layer of society used it, regardless of religion or gender. Bloodletting was even used to treat life stock. This widespread use makes bloodletting a major tool to study later medieval society. Bloodletting was not merely a practice. With the assimilation of Greco-arabic medical thought from the 12th century on, it became the focus of attention from learned physicians, who integrated it into the framework of hippocratico-galenic physiology and detailed its curative and preventive uses. Some of these texts were accompanied by images. In medieval medical manuscripts, there were two ways to visualize bloodletting: by showing the act itself, in a more or less realistic manner, or through diagrams. The latter are called « Bloodletting Men » (homo venarum or vernacular equivalents) and depict bloodletting points and their therapeutic indications, which are inscribed around the image of a naked body. To date no rigorous study of these representations has yet been undertaken. This project will take stock of the evolution and diffusion of the Homo venarum diagram in medieval manuscripts and in early prints. The earliest known examples of the Homo venarum seem date to the 14th century. Possible links with earlier anatomical representations (notably the five figure and nine figure series) need further exploration. The material aspects of the diagrams (quality, cost, size, lay-out, etc.) and of the manuscripts that contain them, as well as their codicological context in manuscripts and early editions will receive special attention. The Boodletting Man seems closely associated with the Zodiacal Man (homo signorum). A preliminary analysis has further shown that only males are represented, whereas the anatomical diagrams of the five and nine figure series had been mostly gender neutral. Moreover, over time, the figures of the Bloodletting and Zodiacal Men became more and more gendered. This raises the question of the meaning and potential effects of this shift. Is this merely an instance of the general movement towards greater naturalism in later medieval art, or do the images suggest or participate in gendered attitudes with respect to bloodletting ? These hypothesis are not mutually exclusive. The inventory and the classification of the images of the bloodletting act itself will provide more information about the practice of bloodletting. These images, mostly illuminations in medical treaties and regimens of health, are legion and crossed disciplinary, cultural and religious boundaries, as evidenced, for instance, by their presence in Hebrew manuscripts. The project will involve constituting a large corpus of these images and determine systematically the kind of practitioner they represent, the gender and social status of their patients and the technicality and practical conditions of the gesture. The corpus can be broadened to include representations of cupping and the application of leaches, acts that are often closely associated with bloodletting in medical texts. By taking into account where in medieval medical manuscripts images of bloodletting occurred, it will be possible to test the hypothesis that bloodletting had become so central in the later Middle Ages that it came to represent medicine and surgery as such, as was the case for uroscopy and pulse-taking. Both types of images will be systematically studied with the related texts. One of the goals of this thesis will be to get a better global view of the bloodletting corpus by creating an inventory of the texts consecrated to it, whether in Latin or the vernacular. Despite the fact that existing scholarship recognizes the importance of bloodletting in medieval culture and society, no such study exists to date. A preliminary investigation suggested a certain uniformity in texts dealing with bloodletting indications during the 15th century. The much more developed inventory which will be realised in this project will allow us to trace medieval theories of bloodletting and their evolution. Finally, in order to deepen and further contextualize the study of the practice of bloodletting in later medieval society, the images and medical texts will be confronted and complemented with other sources, such as urban statutes, statutes of the guilds of physicians, surgeons, barber-surgeons and pharmacists, as well as contracts between practitioners and patients. These sources will allow us to better grasp the division of labour around bloodletting between the different kinds of medical practitioners and the extent to which bloodletting was practised by and on women. Since bloodletting was an integral part of the monastic life, monastic sources will also be included, as well as narrative sources, such as chronicles and literary texts.