Contribution à la connaissance de la préhistoire indo-malaise : Etude des industries lithiques entre 50 000 et 5 000 BP au Sabah

par David Codeluppi

Projet de thèse en Préhistoire

Sous la direction de Eric Boeda.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de École doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent , en partenariat avec Archéologies et Sciences de l'Antiquité (laboratoire) depuis le 04-11-2020 .


  • Résumé

    L'Asie du Sud-Est est un extraordinaire laboratoire de recherche pour la compréhension de l'adaptation de l'homme et de la biodiversité dans son ensemble à travers le temps. L'étude des changements techniques dans le domaine de la pierre taillée est un abord pertinent et original pour y décrypter la complexité paléo-environnementale et culturelle. En effet, au Paléolithique, période marquée par de grands phénomènes climatiques globaux, de nouvelles réponses techniques ont pu s'exprimer en regard des modifications du milieu et des conditions de vie imposées par la forêt tropicale humide. Entre la plateforme continentale indo-malaise et les archipels (Indonésie, Philippines, Bornéo), de grandes migrations terrestres fauniques ont été possibles lors des régressions marines. Durant les stades glaciaires, des régressions marines ont affecté les deux supercontinents (Sunda et Sahul) bouleversant les biotopes. Au-delà du phénomène insulaire, le changement le plus spectaculaire débattu est la contraction de la forêt tropicale. Par endroits, elle aurait pu laisser place à une végétation de type forêt/savane ouverte facilitant l'accès et l'occupation de certaines régions. Ces changements climatiques ont également été le prélude à des comportements adaptatifs spécifiques des populations du Paléolithique. A la transition Pléistocène/Holocène vers 10 000 ans, le contexte culturel de l'Asie du Sud-Est se diversifierait et se scinderait en deux les assemblages lithiques illustrant un fort contraste dans les choix techniques. D'une part, la partie continentale de l'Asie du Sud-Est (Chine, Laos, Thaïlande, Vietnam, Cambodge, Malaisie continentale, Sumatra) avec des productions sur galet dites Hoabinhiennes qui se manifeste entre -40 000 et -3 000 BP (Forestier et al. 2013, 2017 Ji et al. 2015, Zeitoun et al. 2019). Et, d'autre part, la partie insulaire (Est), où règne une grande hétérogénéité des productions lithiques pour la plupart réalisées sur éclats (Patole-Edoumba and Forestier 2000, Reynolds 2007, Marwick et al. 2016, Reynolds 2016, Brumm, et al. 2018). Dans ce contexte, Bornéo occupe une place « go-between » précisément entre ces deux mondes géo-techniques et pourrait être un lieu de transition ou de convergence technique en termes de production lithique (Forestier & Grenet 2020). Si pour l'instant Bornéo ne présente aucun assemblage Hoabinhien sensu stricto, quelques outils sur galet de type uniface ont été découverts dans l'ouest de Bornéo dans la grotte Gua Sireh, ce qui interroge la dispersion hoabinhienne plus à l'Est (Reynolds 2013). Bornéo occupe une position stratégique, car l'île se trouve géographiquement à la croisée d'un monde continental et insulaire et sa partie nord, le Sabah marque le bord septentrional du plateau continental Sunda offrant une grande variété morphologique floristique et faunistique sur une superficie de 76 115 km2. Problématique : Idéalement situé pour la compréhension des adaptations humaines en contexte de forêt tropicale, le territoire du Sabah est stratégique par ses connexions avec les archipels voisins que sont les Philippines au Nord et l'Indonésie au Sud-Sud/Est. Le Sabah présente l'avantage d'être riche en sites datés entre 50 000 et 9 000 BP qui présentent une diversité des productions lithiques et de l'outillage où se côtoie plusieurs systèmes comme : le façonnage de bifaces, des industries sur éclat, et même des productions (micro-) lamellaires sur calcédoine, silex et obsidienne. Les choix techniques adoptés par l'homme dans des environnements tropicaux sont susceptibles de montrer une récurrence dans les techniques utilisées comme c'est le cas pour le Hoabinhien en Asie continentale qui pendant cette période de temps opte pour des outillages peu variés sur galet. L'efficacité de certaines techniques, la pérennité ou l'abandon d'autres, moins adaptées, peuvent également être questionnées. Toutefois, à ce jour, les différentes entre ces industries lithiques de la fin du Pléistocène supérieur n'ont pas fait l'objet d'études exhaustives, et par conséquent de comparaisons ou d'analyses techno-typologiques croisées qui soient pertinentes mis à part les industries de Niah et de Gua Sireh dans le Sarawak (Barker 2015 ; Reynolds 2012) encore que ces études n 'abordent pas l'analyse techno-fonctionnelle. Longtemps restés en marge, ces systèmes techniques demandent aujourd'hui à être détaillés pour permettre d'identifier la diversité des comportements techniques, les innovations de productions « émergentes » et même, peut-être, leur diffusion à longue distance dans les archipels indonésien et philippin. L'approche technologique que nous envisageons de mener sur les industries lithiques du Sabah permettra de les caractériser puis d'en évaluer les différences ou changements en fonction de l'environnement. Des choix culturels et leurs conditions d'émergence seront alors quantifiables. Pour cela, nous évaluerons si des déterminismes géographiques ou écologiques apparaissent et/ou si des choix dans les matières premières accessibles pour la taille (silex, obsidienne, calcaire, quartz, etc.) sont déterminants. Objectif : L'objectif de la thèse consiste à réétudier, réévaluer et hiérarchiser sur un plan diachronique les productions lithiques régionales du Sabah selon une approche techno-typologique et techno-morpho-fonctionnelle. Ainsi, nous documenterons la diversité technique de ce territoire et réaliserons des comparaisons inter et intra sites. L'étude des industries lithiques du Sabah permettra aussi de créer un référentiel qui servira à des comparaisons au vu d'une synthèse sur les comportements et l'adaptation humaine en contexte tropical humide. Le Sabah est pris ici comme un laboratoire et les sites préhistoriques comme autant d'études de cas réunies dans un « finistère » tropical peu connu des études en préhistoire, car excentré des grands centres de peuplement dans la région (Java, etc.) mais qui pourrait tout autant, à rebours, avoir été un foyer d'émergence technique original. L'analyse d'un corpus d'environ 12 000 pièces lithiques provenant de sept sites servira de support pour identifier une ou plusieurs lignées techniques spécifiques avec des changements ou des adaptations depuis la fin du Pléistocène supérieur final chez les derniers chasseurs-cueilleurs des forêts du Sabah. Afin de créer un modèle de comparaison intra sites nous opterons pour une étude des sites selon une vision à la fois synchronique et diachronique dans un environnement similaire. Nous intégrerons ensuite des sites dont le paléo-environnement est différent. La recherche s'articulera autour de trois axes principaux : – Construction d'une nouvelle typologie lithique propre à l'aire d'étude (élaborer un référentiel des types d'outils rencontrés : travail qui manque encore dans la zone pour effectuer des comparaisons inter/intra sites). – reconnaissance des différentes chaînes opératoires au Sabah (façonnage, débitage d'éclats, de lamelles, etc.). – étude techno-morpho-fonctionnelle de l'outillage : outil et support-outil, – discussion autour d'un référentiel et d'un modèle pour de futures comparaisons et évaluations. Méthodologie : Cette recherche sera basée sur une étude des systèmes de production lithiques d'un point de vue technologique : -Techno-typologique, techno-fonctionnel, et techno-économique. Approche Typologique : catégorisation et regroupement selon des caractères morphologique, technique et fonctionnel. Approche Technologique : reconstruction du savoir-faire grâce à l'établissement de faits techniques (Inizan, et al. 1995). Approche Techno-fonctionnelle : analyse structurelle de l'objet permettant de déterminer les critères requis et nécessaires au bon fonctionnement de l'outil (Boëda 2013). Approche Techno-économique : relation entre les systèmes techniques et les phénomènes socio-économiques. Ces relations peuvent être mises en évidence par l'étude de la gestion des matières premières, des supports et des outils (Inizan, et al. 1995, Geneste 2010). La compréhension des modes de production lithique est une facette de la recherche préhistorique qui n'a que peu été employée en Asie du Sud-est, en particulier au Sabah. Cette approche vise à déterminer à la fois la finalité (but recherché pour répondre à des besoins) en termes d'outils et l'ensemble du comportement technique des Hommes au travers des différentes chaînes opératoires. La première étape sera, d'individuer, spécifier et de comprendre les objets (Boëda 2013). Puis, nous mettrons en perspective, d'un point de vue synchronique et diachronique, les différents assemblages avec les données des paléo-environnements variés et/ou similaires issues de la littérature. La mise en perspective diachronique des modes de production et de leurs intentions permettra d'ouvrir une discussion sur la présence d'une ou plusieurs lignées techniques régies par des lois d'évolution propres ou non au Sabah. Ainsi, nous estimerons la longévité de tel ou tel système technique i.e en termes d'efficacité, de transmission, de pérennisation et parfois de mutation. Dans cette perspective, nous nous proposons aussi d'évaluer les mécanismes et les causes de l'arrêt de certaines techniques au profit d'autres (ex. : dualité façonnage/débitage) sans ignorer les facteurs extérieurs (environnement, symbolique, etc.) voire des changements de population… Cette approche nous amènera à discuter des limites ainsi que des possibilités d'évolution visibles au travers des lignées techniques comme cela est couramment fait en Europe de l'Ouest et au Proche-Orient (Boëda 2005), mais cette fois en Asie du Sud-est. Si notre travail s'ancrera principalement dans la réétude de collections archéologiques (environ 12'000Pcs) qui se trouvent actuellement au musée du Sabah et à l'Université de Sains Malaysia, Penang, il pourra également faire l'objet de fouille (2x2m) afin de préciser les chronostratigraphies issues de fouilles datant des années 1980 à Tingkayu, Baturong et Madai, de complémenter les datations disponibles. Matériaux de l'étude Les sites et ensembles de sites ci-dessous ont été retenus pour cette étude. Ils ont été sélectionnés en fonction du potentiel de leur assemblage lithique ainsi que de leur paléo-environnement particulier. Ils sont classés en deux catégories nous permettant de définir les variations au sein de leurs assemblages. 1/ Des ensembles de sites ayant les mêmes particularités d'occupation : sites de plein air localisés sur les berges d'un paléo-lac (occupations les plus anciennes) avec une continuité chronologique des occupations dans les massifs adjacents (abris-sous-roche, occupation en grotte) : 1.1 Tinkayu/Baturong, Madai 1.2-Mansuli/Gua Samang 2/Des sites caractérisés par des paléo-environnements différents : Un site de grotte proche des côtes : 2,1 Balambagan et un site de plein air proche des côtes : 2,2 Bukit Sagang (Site non étudié, Comm. Pers. S. Gelet, 2015) Conclusion Grâce à une grande diversité géomorphologique, floristique, faunistique et culturelle, le Sabah est un exceptionnel laboratoire de recherche pour comprendre les modes d'évolution et/ou adaptation des systèmes techniques des industries lithiques durant le Pléistocène final et le début de l'Holocène. Riches d'implantations humains dans des milieux variés, les aires d'occupations continues choisies porteront sur Tingkayu/Baturon, Madai (environ 60 km2) et Mansuli/Gua Samang (environ 5 km2) qui sont caractérisées par une pluralité de comportements techniques. Ces occupations sont affectées par les grandes variations climatiques de la fin du Pléistocène permettant de faire un lien avec une possible adaptation rapide des modes de subsistance. Il sera alors envisagé de questionner le rôle moteur des changements environnementaux dans l'évolution des solutions techniques mises en évidence ou bien de déterminer d'autres influences en croisant données techniques et paléo-environnementales en intégrant les sites côtiers de Blamabagan et Gua Sanang. In fine, le projet questionnera dans quelle mesure il existe un déterminisme géographique sur les choix culturels exprimés via les systèmes techniques.

  • Titre traduit

    Contribution to the knowledge of the prehistory of the Indo-Malaysian archipelago: a study of the lithic industry between 50,000 and 5,000 BP in Sabah


  • Résumé

    To what extent did the geographic determinants and the cultural choices influence the technical lithics systems? The particularity of the south-east Asia prehistory is connected to the fragmented geography of the area and the large number of biotopes concerned. This resulted in a multiplicity of forms of human settlement, which ranged from strategies related to the establishment of sites and preferential areas for the acquisition of raw material to those associated with the diversity of the flora and fauna of each island, hunting area, etc. (Forestier and Patole-Edoumba 2000). Lithic industries emerged from these variations and the Palaeolithic groups had to adapt their knapping techniques according to these parameters. The Malaysian part of Borneo, especially Sabah, is rich in sites from the Palaeolithic period ranging between 50,000 and 5,000 BP. However, the different lithic industries have not been the topic of comprehensive studies or crossed techno-typological analyses. Only the lithic industries of Niah and Gua Sireh in Sarawak have been the subject of such studies (Barker 2015; Reynolds 2012). The Palaeolithic of Sabah requires a detailed overview of the chronology of the cultures present and the time periods, the typologies and the lithic technologies, as well as the cultural movements and their influences. So, while considerable progress has been made in the area of paleo-environments (Abdullah, et al. 2014; Barker, et al. 2002; Louys and Meijaard 2010; Majid, et al. 1998). At present, the culturalist approach to the topic needs to be reinforced for the island of Borneo, particularly Sabah. As yet, present studies do not provide a chrono-typological framework in the light of the persistence of certain "simple" systems of lithic production. Often overlooked, these systems need to be detailed, evaluated and prioritised in order to obtain a comparison between different sites on a similar time scale. Although the objective of this study is to highlight the diversity of technical behaviours and thus to determine differences between inter- and intra-groups, it will also provide a technological approach to the lithic industries that demonstrating the way in which the adaptation to the environment impacted knapping techniques. The Sabah reveals specific industries, depending on the type of the site. The choice of techniques imposed by humans in various types of environments should demonstrate not only the recurrence of the techniques used, but also their efficiency, sustainability, or the abandon of others less adapted for the purpose. The technological study of the lithic industries of the Sabah will provide a reference framework that will serve as a comparison in the light of a synthesis of the behaviour and human adaptation in the context of a tropical humid climate. The Sabah is used here as a laboratory and its prehistoric sites as case reports. This will provide evidence as to whether the lithic industries of the region follow a logical law of adaptation and/or evolution over a long period, i.e., if one or several technical lineages were retained by the hunters-gatherers who populated the forests of the Sabah. In order to create a comparative intra-site model, we shall opt for a study of sites according to a synchronic and diachronic vision in a similar environment. We shall then integrate the human occupations with a different paleo-environment. This research will be based on a study of lithic production systems using a technological methodology, i.e., techno-typological, techno-functional and techno-economic. Typological approach: categorization and grouping according to the morphological, technical and functional characteristics. Technological approach: reconstruction of the expertise used by establishing the technical facts (Inizan et al. 1995). Techno-functional approach: structural analysis of the object to determine necessary criteria for the efficient use of the tool (Boëda 2013). Techno-economic approach: relationship between the technical systems and the socioeconomic phenomena. These relationships will be demonstrated by studying of the management of the raw materials, the blanks and the tools (Inizan et al. 1995). The understanding of the modes of lithic production in South-East Asia is an aspect of prehistoric research that has not benefit from modern, systematic study, particularly in the Sabah. This approach aims at the same time to determine the final outcome (the intended goal to respond to the needs) in term of tools as well as the overall technical behaviour of humans across the different “chaînes opératoires”. The first phase will be to individuate, specify and understand the objects (Boëda 2013), then place these different assemblages in perspective from a synchronic and diachronic angle with varied and/or similar paleo-environments. This approach will allow a horizontal and vertical vision of the lithic production of the hunters-gatherers at the end of the Pleistocene/beginning of the Holocene. The diachronic examination of production modes and their intents provide the data to study the presence of one or several technical lineages regulated by evolutionary laws. In this way, we will estimate the longevity of each specific technical system, i.e., in terms of efficiency, transmission, sustainability and sometimes, mutation. Using this methodology, we propose also to evaluate the mechanisms and cause of the cessation of certain techniques to the benefit of others, (e.g., dual shaping/debitage), taking into account external factors, (such as the environment, symbolic significance, etc). This approach will allow to discuss the limits as well as the visible evolution possibilities across lineages not only in western Europe and the Middle East (Boëda 2005), but also this time in South-East Asia. The current scope of the proposed research is anchored in the re-study of the archaeological collections located in the museum of the Sabah and the University of Sains Malaysia, Penang. Depending on available resources, it may also be beneficial to engage in original data collection using survey and excavation at relevant sites.