Le puzzle des classifications psychiatriques : épistémologie des nosologies émergentes

par Christophe Gauld

Projet de thèse en Philosophie, epistemologie

Sous la direction de Denis Forest.

Thèses en préparation à Paris 1 , dans le cadre de Philosophie depuis le 13-11-2019 .


  • Résumé

    En tant que pratique médicale et théorie de la cognition et des comportements humains, la science psychiatrique met en jeu un ensemble de cadres taxinomiques. Le Manuel Diagnostique et Statistique (DSM) des troubles mentaux a largement contribué à façonner la clinique et les représentions épistémologiques de la psychiatrie actuelle. Or, dans le paysage médical et épistémologique contemporain, l’émergence de classifications alternatives au DSM modifie ces perspectives usuelles. La nécessité d’étudier les classifications émergentes demande de comprendre leurs implications et celles des éléments qu’elles contiennent (les catégories et les symptômes). Une méthodologie de « filtrage » des classifications pourrait également s’avérer utile : quels sont donc les critères, internes ou externes, qui permettent d’en préciser les qualités ? Ces réflexions permettraient d’envisager un projet d’écosystème des classifications, incluses dans la dynamique de la recherche et de la pratique clinique. Ce projet nécessiterait alors de s’approprier les notions de causalité, de preuve, d’explication ou de justification, et autrement dit, demande d’accéder à un aperçu global du paysage épistémologique actuel, allant de la psychiatrie personnalisée aux tentatives de justification des modèles en passant par l’intégration des pluralismes explicatifs au sein de ces modèles. L’apparente « bipolarité épistémique » de la psychiatrie, la faisant travailler entre sciences du cerveau et science de l’esprit, l’a conduit à réinterroger autrement l’opposition conventionnelle entre naturalisme et normativisme. De plus, les différentes représentations de la psychopathologie ont conduit à réfléchir à d’autres conceptions de la causalité, de la preuve et de l’explication. Les taxonomies psychiatriques apportent ainsi des éclaircissements sur les problématiques médicales (médicalisation, comorbidités, facteurs de risque, stadification, dynamiques scientifiques, etc.). Les modèles utilisés sont représentés par le DSM, le Research Domain Criteria (RDoC), la Hierarchical Taxonomy Of Psychopathology (HiTOP) et l’approche en réseaux de la psychopathologie (ou symptom network model). En s’appuyant sur une historiographie des différentes versions du DSM, de leur retentissement et de leurs limites, nous pourrons tenter de décrire de manière dynamique la situation actuelle de la psychiatrie française, depuis le changement progressif de contexte scientifique aux positions critiques qui en émanent (1). Cette introduction devrait conduire à exposer la position des classifications émergentes, en utilisant deux systèmes de critères : la HiTOP conçue dans le prolongement statistique du DSM, les RDoC comblant son interstice épistémologique en terme mécaniciste et neuroscientifique (2). L’approche en réseaux de la psychiatrie intègre ces différentes dimensions au sein d’une vision pluraliste incluant différents niveaux d’analyse (3). Chacune de ces taxonomies sera étudiée sous le prisme du pluralisme explicatif et des implications ontologiques qui en découlent, ainsi qu’en fonction des types de catégories qu’elles induisent. Cette triple réflexion sur les classifications, à la fois descriptive (« Quelles classifications ? »), méthodologique (« Quels critères pour quelle classification ? ») et épistémologique (« Quelles interactions entre classifications ? ») nous conduira à réviser notre conception du sujet en question, et même notre manière de penser ses interactions avec l’environnement. Une réflexion actualisée sur les intrications entre sciences médicales, (neuro)biologiques et philosophique paraît ainsi nécessaire.


  • Résumé

    As a medical practice and theory of cognition and human behavior, psychiatric science involves a set of taxonomic frameworks. The Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders (DSM) has largely contributed to shaping the clinic and epistemological representations of current psychiatry. However, in the contemporary medical and epistemological landscape, the emergence of alternative classifications modifies these common perspectives. The need to study emerging classifications requires understanding their implications (and their categories and symptoms). A filtering methodology could also prove useful: what are the criteria, internal or external, which make it possible to specify classification's qualities? These avenues would make it possible to design a classification's ecosystem , included in the dynamics of research and clinical practice. This project would require appropriating the notions of causality, evidence, explanation and justification, and requires access to a global overview of the current epistemological landscape, ranging from personalized psychiatry to attempts to justify models through the integration of explanatory pluralisms within these models. The apparent "epistemic bipolarity" of psychiatry, making it work between the sciences of the brain and science of the mind, has led it to re-examine differently the conventional opposition between naturalism and normativism. In addition, the different representations of psychopathology have led to reflection on other conceptions of causality, proof and explanation. Thus, psychiatric taxonomies shed light on medical problems (medicalization, comorbidities, risk factors, staging, scientific dynamics, etc.). The models used are represented by the DSM, the Research Domain Criteria (RDoC), the Hierarchical Taxonomy Of Psychopathology (HiTOP) and the network approach to psychopathology (or symptom network model). Based on a historiography of the different versions of the DSM, we can try to dynamically describe the current situation of psychiatry, from the gradual change of scientific context to the critical positions that emanate from it. This introduction should lead to explaining the position of the emerging classifications, using two systems of criteria: the HiTOP designed in the statistical extension of the DSM, the RDoC filling its epistemological gap in mechanistic and neuroscientific terms. The network approach of psychiatry integrates these different dimensions within a pluralist vision including different levels of analysis. Each of these taxonomies will be studied through the prism of explanatory pluralism and the ontological implications that flow from it, as well as according to the types of categories they induce. This triple reflection on classifications, both descriptive ("Which classifications?"), methodological ("Which criteria for which classification?") and epistemological ("What interactions between classifications?") will lead us to revise our conception of the subject, and even how we think about its interactions with the environment. An up-to-date reflection on the intricacies between medical, (neuro)biological and philosophical sciences therefore seems necessary.