Les rituels communautaires du « Confucianisme populaire » (minjian rujiao) chez les Hakka du Grand Meinong de Taiwan aujourd'hui: les trois offrandes (sanxianli), la géomancie (fengshui) et les écritures inspirées (fuluan)

par Peiyi Ko

Projet de thèse en Anthropologie

Sous la direction de Adeline Herrou.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de École doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent , en partenariat avec Laboratoire d'Ethnologie et de Sociologie Comparative (laboratoire) depuis le 15-11-2018 .


  • Résumé

    Cette thèse porte sur l'étude d'une forme du Confucianisme populaire et de ses caractéristiques idéales dans la dimension religieuse à travers les rituels communautaires concernant la croyance du Ciel-terre, le culte des ancêtres lié fortement à la géomancie et l'écriture inspirée pratiqués par les Hakka de la région du Grand Meinong au Sud de Taiwan aujourd'hui. Au début du 20ème siècle, au fil du déclin du régime monarchique de la Chine, les lettrés chinois commencèrent à transmettre les connaissances rituelles royales au peuple, en particulier celle de la formule cultuelle collective – les Trois Offrandes (le sanxianli) - spécialement effectuée depuis plus de deux mille ans par les nobles et les magistrats, en bref, les disciples de Confucius. Ce système religieux impérial est considéré comme le corps du Confucianisme. Depuis un siècle, il s'est bien intégré dans les religions populaires chinoises mais soutenu plutôt par le milieu des lettrés. Au nom du confucianisme, les Hakka du Grand Meinong ont réussi à construire leur Confucianisme qui est fondé sur l'axe du sanxianli mais achevé par l'ensemble des éléments des croyances diverses. Ce Confucianisme localisé est devenu un des symboles qu'ils mettent en avant dans des mouvements sociaux contemporains. Cette thèse consiste donc également dans l'étude de la manière, dont l'interprétation du Confucianisme s'est divulguée dans la construction d'une nouvelle identité ethnique par les Hakka locaux trois cents ans après leur immigration sur l'île. Taiwan est un pays majoritairement structuré par les descendants des immigrants chinois arrivés sur l'île entre le 17ème et le 18ème siècle. Les Hakka sont le deuxième peuple de l'île représentant 13,6% de la population totale qui est de 23 151 000 individus selon le recensement officiel fait en 2010. Ils se dispersent sur toute l'île en groupe. Dans mon terrain, la zone culturelle hakka formée par la région de Meinong - Meinongqu 美濃區- et les villages avoisinants- Fuanzhuang 福安庄et Xinminzhuang 新民庄, à la frontière de la ville de Kaohsiung et du district de Pingdong de Taiwan, que j'appelle la région du Grand Meinong, les habitants se partagent un système religieux basé sur le sanxianli et soulignent délibérément leur particularité par leur identité religieuse, le Confucianisme. Accompagné par la musique instrumentale locale, les Hakka pratiquent le sanxianli dans toutes leurs cérémonies importantes comme les funérailles, le culte des ancêtres, la consécration des divinités et ils sont encore d'autres croyances. Ce scénario cultuel est saisi par les lettrés masculins de la région. Ceux-ci dirigent l'ensemble des rites locaux en se partageant les postes rituels essentiels comme celui de Maître de cérémonie (le lisheng) et celui d'officiant dans l'équipe liturgique du sanxianli. En plus des affaires cultuelles, beaucoup d'eux se chargent aussi de la pratique des arts du Phénix (fuluan) - l'écriture inspirée en collectivité – en s'appelant disciple du Phénix (luansheng). Cette technique divinatoire dont on a trace dès le 4ème siècle en Chine est introduite au Grand Meinong par quelques lettrés locaux au début du 20ème siècle. Avec le soutien des lettrés de la région, la croyance dans les arts du Phénix devient rapidement une partie essentielle de leur Confucianisme. Les sutras, expliquant bien comment mettre en œuvre les valeurs confucéennes comme la piété filiale et la loyauté, à partir des révélations obtenues du fuluan effectuées par des divinités souvent taoïstes ou des héros historiques chinois, deviennent des classiques du Confucianisme de la région. Ils sont étudiés et chantés par les lettrés masculins dans les cérémonies importantes avant la pratique du sanxianli comme une étape rituelle obligatoire. Ainsi, le dogme et l'institution rituelle sont formés. Il y a encore besoin d'un lieu saint symbolique pour assurer « l'authenticité » de leur Confucianisme. C'est la salle des ancêtres qui joue ce rôle. La salle des ancêtres au centre de chaque maison collective appartenant respectivement aux différents lignages est un paysage particulier chez les Hakka du Grand Meinong. Suite à des règles de géomancie communément respectées par les Hakka locaux, toutes les salles des ancêtres ont la même structure et la même disposition qu'ils décrient comme « forme authentique confucéenne ». Dans cette salle, les tablettes sur lesquelles sont écrits les noms des ancêtres selon l'ordre confucéenne - les noms des générations impaires sont mis sur le côté gauche et ceux des générations paires sur le droit –, installées sur l'autel sont comme les certificats de leur Confucianisme. Comme un musée, cet espace est presque toujours ouvert au public. Cependant chaque élément dans la salle ne peut être installé qu'après un calcul précis conforme aux règles de la géomancie ainsi qu'à celles de l'horoscope chinois afin d'obtenir la prospérité du lignage. Chaque étape des travaux de la construction de la salle des ancêtres se correspond à des rituels accomplis la direction du géomancien qui travaille fréquemment avec le Maître de cérémonie. Souvent, c'est la même personne qui joue les deux rôles. Après l'achèvement de la construction de la salle, les Hakka y pratiquent le sanxianli pour célébrer leurs ancêtres ou pour rendre un culte à un mort du lignage. Depuis la fin des années 1980, suite à l'événement du processus de démocratisation à Taiwan, les Hakka de l'île commencèrent à élaborer une série de stratégies pour contourner leur infériorité en manifestant leur existence. « Comment montrer leur identité ethnique au public ? » fut le thème primordial que les Hakka s'employèrent immédiatement à traiter. Le concept de « Neo-Hakka » (Xin'gekejiaren) fondé sur la basse de la culture hakka taiwanaise proposé par l'écrivain prestigieux hakka Zhong Zhao-zheng en 1990 devient une vue dominante. En 1995, dans la vallée du nord-est de la région de Meinong, les jeunes hakka locaux organisèrent une manifestation pour boycotter la politique de la construction d'un réservoir d'eau à Meinong. Dans cette activité, par recours à la pratique du sanxianli dédiée au papillon jaune (eurema hecabe)- faire-valoir à la vallée – représentant la nature, les Hakka ont exprimé leur revendication en montrant leur identité confucéenne devant les médias. La politique fut finalement abandonnée par le gouvernement en 2000. Cette cérémonie cultuelle s'est transformé depuis en un festival annuel et se perpétue encore aujourd'hui. Maintenant, elle se manifeste dans une nouvelle mission : revendiquer la construction d'un parc national à Meinong. Le sanxianli, une liturgie cultuelle confucéenne existant depuis plus de deux mille ans dans l'histoire chinoise, manifeste aujourd'hui sa forte vitalité dans les activités religieuses diverses des Hakka de la région du Grand Meinong. Entre les mains des intellectuels masculins locaux, il se transforme en un symbole confucéen adaptable à des circonstances « traditionnelles » et « contemporaine ». Si on accepte l'idée qu'il existe une religion confucéenne ou un Confucianisme populaire (minjianrujiao) utilisé par des chercheurs taiwanais – quoique, dans le panthéon de la société de Grand Meinong, le sage Confucius est un chef religieux presque toujours absent-, alors, qu'est-ce que le Confucianisme pour les Hakka locaux ? Comment maintiennent-ils ce confucianisme ? Aujourd'hui, le poste de lisheng est encore très recherché par les intellectuels locaux. A partir de 2009, dans le musée de la région de Meinong, la municipalité de Kaohsiung organise régulièrement des cours des rituels localement qui sont ouvert à tous, comprenant aussi des femmes. Comment réagissent les habitants face à ce changement? Quand les éléments religieux deviennent les instruments utilisés dans les affaires politiques pour lier leurs revendications et leur identité locale, comment les Hakka du Grand Meinong réinterprètent-ils le Néo-Hakka ? Dans cette thèse, pour essayer de répondre aux questions ci-dessus, de manière pragmatique je propose l'hypothèse de la centralité d'une relation triangulaire constituée par les lettrés, le sanxianli et la croyance dans les arts du Phénix. Par conséquent, le Maître rituel portant une identité-multiple du Maître de cérémonie, de l'élève du Phénix, du géomancien, de l'astrologue seront les personnages essentiels avec lesquels je vais effectuer mes enquêtes. Je vais également suivre les musiciens jouant dans les rituels locaux. En fait, ils jouent souvent un rôle du conseiller rituel grâce à leurs expériences très riches dans des cérémonies culturelles divers du Grand Meinong.

  • Titre traduit

    The rituals community of "Confucianism popular" (minjian rujiao) in the Hakka of Greater Meinong of Taiwan today: the Three Offerings, (sanxianli), the geomancy (fengshui) and the spirit-writing (fuluan)


  • Résumé

    This thesis focuses on the study of a form of “Popular Confucianism” and its ideal characteristics in the religious dimension through community rituals concerning the belief of Heaven-Earth, ancestor worship strongly linked to geomancy and spirit-writing practiced by the Hakka of the Greater Meinong region in southern Taiwan today. At the beginning of the 20th century, as China's monarchical regime declined, Chinese scholars began to transmit royal ritual knowledge to the people, in particular that of the collective worship formula - the Three Offerings (sanxianli) - specially performed for over of two thousand years by nobles and magistrates, in short, the disciples of Confucius. This imperial religious system is considered the body of Confucianism. For a century, it has integrated well into popular Chinese religions but supported rather by the literate community. In the name of Confucianism, the Hakka of Greater Meinong have succeeded in building their Confucianism which is based on the axis of sanxianli but completed by all the elements of various beliefs. This localized Confucianism has become one of the symbols they put forward in contemporary social movements. This thesis therefore also consists in the study of how the interpretation of Confucianism was disclosed in the construction of a new ethnic identity by the local Hakka three hundred years after their immigration to the island. Taiwan is a country largely structured by the descendants of Chinese immigrants who arrived on the island between the 17th and 18th centuries. The Hakka are the second largest population of the island representing 13.6% of the total population which is 23,151,000 individuals according to the official census made in 2010. They are dispersed throughout the island in different groups. In my land, the Hakka Cultural Zone formed by the Meinong region - Meinongqu 美濃 區 - and the surrounding villages - Fuanzhuang 福安 庄 and Xinminzhuang 新民 庄, on the border of Kaohsiung city and Pingdong district of Taiwan, which j 'calls the region of Grand Meinong, the inhabitants share a religious system based on sanxianli and deliberately emphasize their particularity through their religious identity, Confucianism. Accompanied by local instrumental music, the Hakka practice sanxianli in all their important ceremonies such as funerals, ancestor worship, consecration of deities and they still hold other beliefs. This cult scenario is controlled by the male scholars of the region. These lead all the local rites, sharing essential ritual positions such as that of Master of Ceremonies (lisheng) and that of officiating in the liturgical team of the sanxianli. In addition to religious matters, many of them also engage in the practice of the arts of the Phoenix (fuluan) - spirit-writing in collectivity - by calling themselves "disciple of the Phoenix" (luansheng). This divinatory technique, of which we have traces since the 5th century in China, was introduced in Greater Meinong by some local scholars at the beginning of the 20th century. With the support of scholars in the region, belief in the arts of the Phoenix quickly became an essential part of their Confucianism. The canons, explaining how to implement Confucian values such as filial piety and loyalty, based on revelations obtained from fuluan made by often Taoist deities or Chinese historical heroes, become classics of Confucianism in the region. They are studied and sung by male scholars in important ceremonies before the practice of sanxianli as a mandatory ritual step. Thus, the dogma and the ritual institution are formed. A holy and symbolic place is necessary to ensure the "authenticity" of their Confucianism. This is the room of the ancestors. The ancestors' room in the center of each collective house belonging respectively to the different lineages is a particular landscape among the Hakka Greater Meinong. Following rules of geomancy commonly observed by the local Hakka, all of the ancestral halls have the same structure and layout which they describe as "authentic Confucian form." In this room, the tablets on which are written the names of the ancestors according to the Confucian order - the names of the odd generations are placed on the left side and those of the even generations on the right one - installed on the altar are like the certificates of their Confucianism. Like a museum, this space is almost always open to the public. However, each element in the room can only be installed after a precise calculation in accordance with the rules of geomancy as well as those of the Chinese horoscope in order to obtain the prosperity of the lineage. Each stage of the construction of the ancestral hall corresponds to rituals performed under the direction of the geomancer who frequently works with the Master of ceremonies. Often times, the same person plays both roles. After the construction of the hall is completed, the Hakka practice sanxianli there to celebrate their ancestors or to worship a dead lineage. Since the late 1980s, following the event of the democratization process in Taiwan, the island's Hakka began to devise a series of strategies to circumvent their inferiority by manifesting their existence. How to show their ethnic identity to the public? was the overarching theme that the Hakka immediately set to work on. The concept of "Neo-Hakka" (Xin'gekejiaren) based on the basis of Taiwanese hakka culture proposed by the prestigious hakka writer Zhong Zhaozheng in 1990 is becoming a mainstream view. In 1995, in the northeastern valley of the Meinong region, local Hakka youth organized a demonstration to boycott the policy of building a water tank in Meinong. In this activity, by resorting to the practice of sanxianli dedicated to the Yellow Butterfly (Huang die ji 黃 蝶 祭), the stooge of the valley, representing nature, the Hakka expressed their claim by showing their Confucian identity to the media . The policy was finally abandoned by the government in 2000. This worship ceremony has since grown into an annual festival and continues to this day. Currently, she manifests herself in a new mission: to demand the construction of a national park in Meinong. Sanxianli, a Confucian liturgy that has existed for more than two thousand years in Chinese history, today manifests its strong vitality in the various religious activities of the Hakka of the Greater Meinong region. In the hands of local male intellectuals, it is transformed into a Confucian symbol adaptable to "traditional" and "contemporary" circumstances. If one accepts the idea that there is a Confucian religion or a "popular Confucianism" (minjian rujiao) used by Taiwanese scholars - although in the pantheon of Greter Meinong society the sage Confucius is an almost religious leader. absent - so what is Confucianism for the local Hakka? How do they maintain this Confucianism? Today, the position of lisheng is still highly sought after by local intellectuals. From 2009, in the Meinong Region Museum, Kaohsiung Municipality regularly organizes ritual classes which are open to all, including women. How are residents reacting to this change? When religious elements become the instruments used in political affairs to claim their local identity, how do the Hakka of Greater Meinong reinterpret the Neo-Hakka movement? In this thesis, to try to answer the above questions, in a pragmatic way I propose the hypothesis of the centrality of a triangular relation constituted by the literati, the sanxianli and the belief in the arts of the Phoenix. Therefore, the Ritual Master bearing the multiple identity of Master of Ceremonies, Phoenix Student, Geomancer, Astrologer, they will be the essential characters with whom I will conduct my investigations. I will also follow the musicians playing in the local rituals. In fact, they often play a role of ritual advisor thanks to their very rich experiences in various cultural ceremonies of Greater Meinong.