Les heures de Paris. Histoire sociale de l'information horaire (XVIIe-XVIIIe siècles)

par Louis Georges

Projet de thèse en Histoire des mondes modernes

Sous la direction de Nicolas Schapira.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de École doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent , en partenariat avec Histoire médiévale et moderne (laboratoire) depuis le 12-10-2018 .


  • Résumé

    Ce travail vise à saisir les pratiques du temps horaire des populations parisiennes à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Il entend approcher l'étude des temps sociaux par le relief horaire de la vie urbaine, plutôt que par les évolutions techniques ou les discours spéculatifs. Son approche cherche à répondre à un intérêt vif des historiens pour l'orientation temporelle des acteurs. Celle-ci n'est que peu éclairée par les historiographies de la mesure du temps et des arts horlogers, qui, quoique considérables, ont négligé leur dimension sociale, et ont assimilé les rythmes sociaux aux évolutions techniques les plus spectaculaires, exprimées en des mouvements binaires : le triomphe de l'instrument sur l'intuition, de la précision sur l'approximation, de l'heure égale sur l'heure inégale, de la pendule privée sur l'horloge publique puis de la montre sur l'objet fixe ; enfin de la mécanique sur la gnomonique et l'écoulement. Ces modèles ont eu une influence lourde sur l'historiographie économique, qui les a placés parmi les causes d'une mécanisation fondamentale des sociétés modernes, et sur celle de la philosophie, qui a imaginé une traduction épistémique du battement de l'horloge dans le savoir européen. Une approche sociale et pragmatique a pour utilité de rétablir un lien causal empirique entre les possibilités techniques et les pratiques effectives, dans une période qui sépare la prééminence de l'heure vraie (solaire), définie par ordonnance royale de 1641 comme la référence temporelle ultime de tous les instruments à Paris, et l'apparition d'un souci d'unification des systèmes horaires, suscité par l'importance croissance du temps moyen (mécanique), et exprimée le plus visiblement en la pendule de Passemant à Versailles, qui définit pour la première fois une heure normative commune à l'ensemble du territoire régnicole à partir de 1754. Pour saisir la complexité du relief horaire dans le cadre urbain, et pour dissiper la polysémie du substantif abstrait de temps, l'étude est divisée en quatre fenêtres pratiques, modulant quatre valeurs du temps horaire dans la ville selon une progression empirique : - L'affichage horaire (horloger ou non) constitue un objet de pouvoir. Le gouvernement de l'heure (étudié au travers des délibérations et actes du Bureau de la ville, des actes royaux et des registres des Bâtiments du roi) s'inscrit dans les conflits d'autorité sur la ville entre les pouvoirs royaux et municipaux, exprimés à la fois par le souci évergétique d'afficher monumentalement l'heure, et la nécessité d'entretenir un réseau horloger fonctionnel. Les marchés et registres de fabrique de plusieurs paroisses sont aussi considérés, quant à la définition, la construction, l'entretien et l'organisation par les marguilliers d'une indication horaire publique, mécanique ou non. - L'heure dirigée ne correspond toutefois que partiellement à l'heure disponible du point de vue des populations, qui forme un deuxième axe d'étude. Il s'agit pour celui-ci d'esquisser une présence de l'heure comme objet dans la ville, en déterminant à quels affichages horaires ont quotidiennement accès les groupes sociaux, dans le but de peser le lien de l'évolution technique et de la pratique efficace. Des soucis particuliers sont portés à la permanence des instruments non-mécaniques, cadrans solaires et sabliers, au métier de cadranier, à la prise de parole conquérante de la corporation des horlogers dans l'espace public, enfin à la réalité d'un triomphe de la montre à la fin du XVIIe siècle, décrite dans l'historiographie technique comme la conséquence nécessaire de l'épiphanie du ressort spiral. - Au-delà de sa valeur d'outil externe de l'affichage, l'heure intériorisée a fonction, pour l'individu, de catégorie d'orientation temporelle de son action. Pour un troisième temps d'étude, il s'agit de déterminer avec quelles références, selon quelles catégories horaires, et avec quels mots les acteurs orientent leurs gestes dans le temps quotidien, en évacuant la notion, technique et téléologique, de « précision ». L'un des arguments ubiquistes des études de rythme étant l'intériorisation, inconsciente mais absolue, d'une logique temporelle mécanique, imposant un rythme machiniste aux sociétés à partir du XVIIIe siècle, l'enjeu est de peser l'évolution de la référence au temps horaire, de son utilisation, et de son exactitude, dans cette période charnière. La diversité des cas particuliers rend le recours à une enquête statistique utile, pour rendre sensibles des tendances générales. En particulier, l'apparition soudaine des catégories prédictives d'« heure précise » et d'« heure très précise » dans les décennies 1690 et 1700, et leur disparition pareillement brusque vers 1730 est rendue visible par l'étude sérielle des fonds de placards et faire-part de particuliers parisiens (8050 documents), et doit être expliquée dans sa signification sociale. Le passage de la catégorie de « relevée » à celle d'« après-midi » pour désigner la seconde partie du jour solaire, doit pareillement être éclairé. - Le quatrième axe s'éloigne du temps-outil pour approcher le rythme des acteurs dans la ville. Comment, aux échelles quotidienne et hebdomadaire, s'organisent les activités des individus ? L'intérêt de l'historiographie a surtout concerné, dans une perspective économique, le temps de travail des ouvriers urbains, si bien que la réalité et l'évolution du relief horaire de la vie quotidienne des différents groupes sont singulièrement méconnues. Deux corpus complémentaires trouvent utilité pour répondre à cette lacune. Les règlements du Bureau de la ville et les ordonnances de police après 1667 renseignent sur le rythme normatif de la ville, en particulier sur la frontière du jour et de la nuit, période d'inactivité théorique (les « heures indues »), et les conflits de synchronisation des activités urbaines. Surtout, le système judiciaire parisien offre une fenêtre des plus rares sur le quotidien de l'ensemble des populations, au travers des témoignages et interrogatoires enregistrés dans les chambres criminelles (petit et grand criminel du Châtelet, Tournelle au Parlement). Le souci, dans ces prises de paroles, de la disposition horaire des actions quotidiennes, et de leur cours ordinaire avant la disruption du crime, constitue un moyen unique d'accéder à un état de fait des pratiques en dehors des discours programmatiques et normatifs. La richesse des fonds permet de mener plusieurs sondages représentatifs, en des périodes définies, rendant visibles les tendances générales pour différents groupes sociaux. Une telle enquête enrichit aussi l'examen lexical des catégories horaires, en les situant socialement, et fournit encore des éléments sur l'accès ordinaire des individus aux instruments horaires, qui sont régulièrement invoqués pour appuyer les témoignages.

  • Titre traduit

    Parisians hours. A social history of timekeeping practices (17th-18th centuries)


  • Résumé

    This doctoral project aims to contribute to the understanding of early-modern time perception, through the case of 17th and 18th century Paris (1650-1750). It aims to approach time cues through practices in a urban setting, rather than discourses and technical devices. The typification of « clock time » as a coherent epistemological category in contemporary time studies has followed three main narrative trends: that of the technical refinement of horology and its referential standardization, that of capitalist time discipline, and that of social acceleration. While all of them offer valuable insights into the transformation of time experience between early-modern and modern societies, they tend to consider time as a consequential abstraction, and to be little concerned with the empirical setting of time discourses and practices. From a practical and social standpoint, time presents itself as a piece of information, acquired, shared, and practiced. It constitutes an action, repeated in a daily and ritual temporality, leaving traces and usage patterns on urban landscapes, objects and documents. This project aims to approach this dense historical object through a social and pragmatist perspective. It focuses on the governance of time display in Paris by diverse and conflicting political authority, practices of production of aural and visual time-cues, the local knowledge created by this urban presence of time, the ritual gestures of time acquisition for social actors and groups, the creation of a technical discourse of time through horological publication, and the common vocabulary used by the common population to express time. Such an approach offers a new outlook on early-modern clock time, emphasizing the decisive role of social practices in the constitution of ordinary time orientation, rather than technical and economic determinisms.