Une 'fraternité des ailes'? Expérience combattante et sociabilités des as de l'aviation allemands, britanniques et français (1914-1939)

par Damien Accoulon

Projet de thèse en Histoire du monde contemporain

Sous la direction de Annette Becker.

Thèses en préparation à Paris 10 en cotutelle avec université technique Carolo-Wilhelmina de Brunswick , dans le cadre de École doctorale Milieux, cultures et sociétés du passé et du présent , en partenariat avec Histoire des Arts et des Représentations (laboratoire) depuis le 10-10-2017 .


  • Résumé

    Considérés comme des sportifs avant la Grande Guerre, les aviateurs sont mis au service de leurs nations respectives et aident à positiver la guerre en détournant certains regards des tranchées. À partir de la fin de l'année 1915, quelques aviateurs sont particulièrement distingués par l'état-major pour avoir abattu en vol plusieurs appareils ennemis. À partir de février 1916, le Grand Quartier Général français emboite le pas et publie lui aussi le nom de ses pilotes les plus victorieux au communiqué officiel. Le nombre des victoires aériennes requis pour obtenir cette citation varie cependant selon le pays et le moment de la guerre. S'il reste maintenu à quatre victoires homologuées en Allemagne, il passe de cinq à dix victoires au cours de l'été 1917 en France, tandis que le Royaume-Uni refuse toujours d'opérer une différence de traitement entre des soldats qui n'effectuaient, après tout, que leur devoir. Cela n'empêche pas les journaux des trois pays de s'emparer de l'image de pilotes maintes fois médaillés. Ainsi distingués, ces aviateurs sont particulièrement médiatisés en tant qu'ils sont des « As », c'est-à-dire, d'excellents pilotes, dotés de multiples qualités. Les récits des combats par les journalistes réactivent le chevaleresque dans la guerre impersonnelle alors que sont mis en mots des duels aériens homériques. Les pilotes eux-mêmes, jeunes et se tenant droit devant leurs montures mécaniques, offrent un bien meilleur visage à la victoire à venir que les poilus courbés dans la fange des tranchées. Une fois la guerre achevée, ces récits héroïques ne sont pas pour autant réévalués. Les représentations du temps de guerre s'ancrent dans les discours et les imaginaires, entretenant une image mythique de l'aviation. Sur la base de ces représentations, des pilotes autrefois ennemis tels que le Français René Fonck et les Allemands Ernst Udet et Hermann Göring se rencontrent. Les médias ne manquent alors pas de rappeler l'entente qui unit les pilotes dans les airs. Ceux-ci ne connaissent pas de frontière et n'ont fait qu'accomplir leur devoir tout en respectant une certaine éthique et des règles dignes des joutes médiévales. Un certain ethos aristocratique distingue ainsi ces « chevaliers de l'air » du reste des soldats, leur permettant de se rapprocher une fois le conflit terminé. In fine, le combat aura rapproché les âmes fortes. De cette manière, les représentations semblent avoir conditionné certaines attitudes après la guerre. Mais est-ce si simple ? S'agit-il d'exemples exceptionnels, pouvant relever de la posture, ou d'interactions transnationales plus larges fondant effectivement ces discours ? Par ailleurs, demeurant souvent des figures médiatiques après la guerre, comment ces As ont-ils vécu l'écart entre leur expérience combattante et la guerre épique que leur faisaient jouer les journaux ? Placée dans une perspective transnationale, ma thèse vise à réévaluer les cadres nationaux d'analyse des premiers As de l'aviation en tant que corps pensé et se pensant à part du reste des soldats par une expérience combattante et des sociabilités différentes. À cette fin, je réalise une prosopographie des As allemands, britanniques et français – soit 1277 pilotes s'étant vu reconnaître au moins cinq victoires officielles. Ce choix permet de discriminer un groupe d'hommes sur une même base, alors que ces succès conditionnent leur notoriété. La reconstitution des parcours de ces hommes, de leurs activités antérieures et postérieures à la guerre (pour les survivants) est favorisée par cette célébrité qui a généré une quantité non négligeable de sources. Nous testons, à partir des données recueillies, l'hypothèse d'une expérience combattante vécue comme spécifique aux As de l'aviation. Il paraît crucial d'interroger l'écart entre les représentations des As dans la guerre, exploitées ou non par les pouvoirs politiques nationaux, et la réalité des conditions de vie et rapports humains au sein des escadrilles. Cette analyse, mise en lien avec les travaux sur l'expérience combattante des autres soldats, doit permettre de sortir de la seule analyse des mythes et de mesurer la réalité d'une camaraderie propre aux pilotes. La confrontation des cas allemands, britanniques et français autorise, au-delà de la seule comparaison, l'étude d'éventuels transferts culturels entre les deux camps, pendant et après la guerre. Le statut d'As n'ayant jamais été officiellement reconnu chez les Britanniques, il est ainsi essentiel de se pencher sur l'impact de cette absence de reconnaissance, à la fois sur les relations entre pilotes britanniques mais aussi avec les autres aviateurs européens. Découlant de cette hypothèse d'une expérience combattante spécifique, il s'agit de comprendre en quoi celle-ci a pu conditionner la sortie de guerre et le parcours de ces As en temps de paix. À cette fin, l'analyse statistique des différents parcours (reconversion, maintien dans l'armée ou dans l'aviation, etc.) permet de dégager des tendances nationales et, possiblement, des corrélations avec le nombre de victoires. Avoir été un « bon tueur » pourrait, en ce sens, offrir un surplus de notoriété. Les contextes nationaux, entre une Allemagne défaite et des Alliés victorieux, doivent également marquer une nette différence – posant par ailleurs la question de la mémoire portée par ces As de 1918 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'étude des représentations sur les As permet par ailleurs de mesurer leur influence sur les comportements des acteurs concernés. Conjointement à cette analyse, nous tentons de déterminer la réalité de la « fraternité des ailes » entre les As allemands, britanniques et français dans l'entre-deux-guerres. Est-elle fondée sur une expérience de la guerre propre aux As ? Y a-t-il une continuation des liens formés en escadrille ? Contribuant à une meilleure compréhension du poids de la Première Guerre mondiale sur la période postérieure, cette analyse permet finalement de mesurer ces relations et échanges, nationaux et transnationaux, entre Anciens combattants. Du pacifisme de l'esprit de Genève à la montée des fascismes, des parcours se dessinent. Les As britanniques et français suivent-ils la même trajectoire que ceux allemands ? En répondant à ces questionnements, nous souhaitons contribuer à mieux saisir l'image et la portée des engagements de ces hommes, héros du Premier Conflit mondial jusqu'à la Seconde Guerre mondiale – ce que permettra, nous l'espérons, une analyse fine de leurs relations.

  • Titre traduit

    'Fraternity of the Wings'? War and post-war experiences of First World War fighter aces in France, Germany and the United Kingdom (1914-1939)


  • Résumé

    Study of British, French and German 'aces' of the First World War: war experience, veteran associations, careers after the war.