LE DRAP BLEU DE CROISSY. Une histoire de la draperie française, entre traditions séculaires et innovation technique, dans le miroir de l'oeuvre de Jean Chanorier, citoyen cultivateur, de la fin du règne de Louis XVI aux prémices de la Révolution industrielle

par Agathe Giraud

Projet de thèse en Histoire

Sous la direction de Ludovic Laloux.


  • Résumé

    A l’hiver 1785, un troupeau de 360 moutons venus de la péninsule ibérique traverse les Pyrénées en direction de la France. Conduits dans les landes de Bordeaux, ils doivent y passer les mois les plus froids de l’hiver afin de s’acclimater aux températures françaises. Au printemps 1786, ils rallient Rambouillet, à 60 kilomètres au sud-ouest de Paris, afin de rejoindre leur destination finale : la Bergerie royale édifiée sur un ordre donné trois ans plus tôt par Louis XVI (1774-1792), avant même la fin des négociations pour l’achat du troupeau. Cet événement, de prime abord relativement anodin, représente en réalité un véritable succès de la diplomatie française en Espagne. Cet épisode préfigure, en effet, une modification radicale du paysage ovin français et industriel des produits issus de la transformation de la laine. De fait, alors que les animaux franchissent les Pyrénées, la laine et l’industrie drapière, dont elle est la matière première, représentent la principale activité de transformation et de fabrication textile du croissant occidental européen, et ce depuis leur premier essor au Xe siècle. Le drap, une étoffe de laine tissée sur métier puis foulée pour lui donner une texture délicatement veloutée, mesurant souvent de 20 à 30 mètres et soumise à une législation draconienne définissant non seulement ces dimensions, mais aussi le nombre de ses fils et son mode de teinture et de finition, est un objet de luxe fabriqué à partir des toisons les plus qualitatives d’Europe. Or, au XVIIIe siècle, en France, une vérité communément admise parmi les acteurs de cette industrie drapière est que seule la laine des moutons espagnols, que l’usage nomme déjà Mérinos, permet de tisser les plus beaux draps. L’opinion veut que les laines françaises, et a fortiori les laines espagnoles issues d’élevages français, ne puissent rivaliser avec la qualité « superfine » des toisons espagnoles. Ainsi, en 1786, l’installation des Mérinos à Rambouillet est-elle suivie avec une grande attention par la petite communauté de savants et de manufacturiers qui œuvre pour développer l’industrie lainière française. L’enjeu est de taille, autant du point de vue scientifique qu’économique. En effet, si l’acclimatation du troupeau aux températures françaises et à la sédentarité se révèle un succès — à savoir : si la qualité de leur laine ne se dégrade pas et que le préjugé est vaincu — alors l’industrie drapière pourrait se fournir en matière première directement sur le sol français et, ainsi, faire tomber le monopole espagnol sur le commerce de la laine superfine. Toutefois, rares sont les personnes à pouvoir acquérir quelques Mérinos de la Bergerie de Rambouillet pour tenter l’expérience de l’amélioration de la laine française. Parmi celles-ci figure Jean Chanorier (1746-1806), propriétaire terrien et seigneur de Croissy, un modeste village des boucles de la Seine situé à 11 kilomètres en aval de Paris, mais aussi agronome passionné et grand admirateur des technologies nouvelles. Il entreprend de combattre l’opinion de ses compatriotes sur la qualité prétendument inférieure des laines françaises comparées aux laines espagnoles. Pendant près de quinze ans, Chanorier travaille méthodiquement à la conservation et à l’amélioration de la qualité de la laine de son troupeau. Il expérimente toutes les étapes de la chaîne de production drapière, de l’élevage aux finitions du drap en passant par la teinture et le tissage des fils. Chaque fois, il cherche à retenir l’innovation technique qui doit lui permettre de confirmer sa théorie, voire même de se révéler plus performante : un micromètre pour mesurer le diamètre des fibres de laine, la teinture « en laine » et non après filage, ou encore le tissage sur métier partiellement automatisé, sont des étapes clés du développement de ses expériences. Ces travaux, ainsi que leur résultat, ont été présentés par Jean Chanorier, devenu membre de l’Institut de France pour la Classe des Sciences, section d’Économie rurale et Art vétérinaire, sous la forme d’un court mémoire rédigé de sa main qu’il lit à ses confrères lors de la séance du 26 Floréal an VII (15 mai 1799). Il nous est parvenu, si bien que l’on sait ce qu’il est advenu des toisons de Croissy : un drap bleu teint en laine, d’une qualité égale aux draps fabriqués avec la laine d’Espagne, dont un échantillon est offert par Chanorier à l’Institut comme preuve ultime du succès de son entreprise, ce qui permet de réfuter le préjugé relatif à la qualité inférieure des laines françaises.

  • Titre traduit

    CROISSY’S BLUE WOOLLEN COTH. A history of the French’s drapery industry between ancient traditions and technical innovation, seen through the works of Jean Chanorier, « citoyen » farmer, from Louis XVI’s last years of reign to the Industrial Revolution’s early days


  • Résumé

    In the last months of the year 1785, a flock of 360 Spanish sheep manage their way through the Pyrenean mountains to France. After spending the coldest days of winter near Bordeaux, acclimatizing themselves to the harsh French temperatures, they arrive at Rambouillet, a town located 60 kilometers south-west from Paris, where their new home awaits: the royal sheep shed that king Louis XVI (1774-1792) ordered to be built there three years ago, before the completions of the negotiations for the flock’s selling. Although this event seems quite insignificant, it actually represents a true success of the French diplomacy in Spain. Indeed, it heralds a drastic change in the French ovine and wool textile industry landscapes. Actually, while the flock crosses the Pyrenees, wool and the drapery industry, the first being the raw material to the second, have been western Europe’s main textile transformation and production activity ever since it’s first rise during the Xth century. The woollen cloth is a luxury product mades from the best quality european fleece. It is a weaved fabric to which a few finishing touches are made in order to make it smooth and delicate, usually measuring between 20 and 30 meters long and meant to answer an extremely complicated legislation defining not only its length, but also the number of threads to be used, how it should be dyed and which finishing touches to apply. And, in the XVIIIth century France, people from the drapery industry strongly believed that European’s best quality fleeces were to be found in Spain amongst the sheep breed that usage already named Merinos. The common point of vue was that the French fleeces, and the fleeces from Spanish sheep raised in France, could not compete with the « superfine » quality of the Spanish wool. Thus, in 1786, the arrival of Louis XVI’s Merino flock is eagerly followed by the community of scholars and manufacturers working to develop the French woolen industry. The stakes are very high indeed, from both the scientific and economical point of vues. If the sheep could acclimatize themselves to the French weather and their new home, meaning, if their fleeces’ quality does not fade and the prejudice is proven to be wrong, then the French drapery industry could have a local raw material that would cut off Spain’s monopoly on the superfine wool European trade. Nevertheless, there are very few people who were given permission to acquire some Merinos sheep from the royal sheep shed at Rambouillet. Amongst them is Jean Chanorier (1746-1806), landowner and lord of Croissy, a small village on the bank of the river Seine, 11 kilometers west from Paris, and a passionate agronomist and a great admirer of the newest technology. He decides to fight his fellow countrymen’s opinion on the said lack of quality of the French fleeces compared to the Spanish ones. For fifteen years, Chanorier meticulously works on the conservation and enhancement of his flock’s wool quality. He experiences all the drapery manufacturing line steps, from raising the sheep to the woolen cloth’s finishing touches, going through dyeing and weaving the threads together. Each time, he seeks the technical innovation that could confirm his theory, or would push it further: a micrometer to measure the wool fibers’ diameter, dyeing the wool before spining, or weaving with a partially automatized loom, are all key steps to his experiences development. Chanorier introduced his work and results through a short handwritten mémoire he read to his new colleagues from the Science class, Farming economy and veterinary arts section at the Institut de France on Floréal 26th year VII (May 15th 1799). This mémoire was passed on to us, and so we know what became of Croissy’s Merinos fleeces: they were weaved into a dyed before spinning blue woollen cloth, equaling the quality of the woollen clothes made from Spanish fleeces, from which a swatch was cut off and offered by Chanorier to the Institut as the ultimate proof that he succeeded in his experience, and defeated the opinion on the lesser quality of the French raised sheep fleeces.