Ubérisation du marché du travail et nouvelles formes d’action collective. Analyse comparée des mobilisations de livreurs en France et en Grande-Bretagne

par Chloé Lebas

Projet de thèse en Science politique

Sous la direction de Jean-Gabriel Contamin.

Thèses en préparation à Lille 2 , dans le cadre de École doctorale des Sciences Juridiques, Politiques et de Gestion (Lille) depuis le 01-10-2019 .


  • Résumé

    Depuis une trentaine d'années au moins, les travaux sur le syndicalisme et les mobilisations dans le monde du travail ont insisté sur la coïncidence entre les lieux de lutte sociale et la structuration forte des collectifs de travail. C'est d'abord là où le salariat traditionnel demeure que les mobilisations seraient possibles. Dans ce contexte, la déstructuration de ces collectifs de travail serait un des facteurs essentiels de la désyndicalisation et d'une certaine déconflictualisation du monde du travail. Le développement d'une économie de plateforme, l'ubérisation du marché du travail, apparaîtraient dès lors comme une étape supplémentaire dans ce processus de métamorphose de la question sociale (Castel, 1995), en transformant à la fois les méthodes d’organisation du travail et le statut d’emploi. L’ambiguïté du rapport au travail des travailleurs de ces secteurs aux caractéristiques sociales particulières (majoritairement jeunes , dont certains peuvent être plutôt diplômés faisant face à leur première expérience de travail ou du moins la première forme « stable ») ainsi que les spécificités du statut de leur emploi et du mode de fonctionnement de ces économies –avec des travailleurs, certes précaires et sans prise sur les décisions concernant l’organisation du travail productif ou les rémunérations, mais qui sont « leurs propres patrons »-, sembleraient converger pour faire obstacle à toute mobilisation. Or, précisément, des mobilisations voient le jour malgré tout dans ces secteurs. Ainsi, depuis 2016, ont notamment émergé en Europe des actions collectives parmi les livreurs à vélo travaillant pour des plateformes multinationales de livraison de repas . En France, des grèves, actions de blocage de restaurants ou occupations de locaux ont été organisées de manière spontanée, dont certaines ont été coordonnées par des collectifs ou syndicats. Elles ont eu lieu en parallèle, voire à la suite, d’actions menées dans d’autres pays européens (grèves de livreurs Deliveroo en Angleterre, Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Italie etc.). Il existe du reste de véritables liens entre les collectifs de différents pays, via des discussions sur les réseaux sociaux, par le relai de communications extérieures ou par le biais d’entrepreneurs de mobilisation qui travaillent à la création de liens bilatéraux, notamment en se déplaçant sur le terrain. Cette interconnexion bilatérale des mouvements locaux à l’échelle européenne fonctionne également comme une ressource, participant notamment à la notoriété et la place qu’ont ces collectifs dans les espaces de mobilisations nationaux. Ce processus de coopération supranationale a même donné naissance à des coordinations au niveau transnational, ce qu’illustre la récente création de la Fédération Transnationale des Coursiers (FTC) . C’est précisément cette énigme –l’émergence de mobilisations et, même, de collectifs durables et relativement structurés dans des secteurs et collectifs de travail a priori –au regard de la littérature- peu adaptés à de tels phénomènes- qui semble rendre ce terrain particulièrement propice –à l’image des travaux qui ont pu être réalisés sur les mobilisations « improbables » d’autres précaires (les « sans » , les intermittents, les employés de la restauration rapide ) disposant de peu de ressources nécessaires à la structuration de l’action collective- à questionner à nouveaux frais la sociologie des mobilisations collectives, dans ses liens avec la sociologie du travail et la sociologie du syndicalisme. Il s’agira donc dans ce travail de thèse d’interroger les conditions qui permettent malgré tout à de telles mobilisations d’émerger, en mettant tout particulièrement l’accent sur la variété des formes d’action auxquelles recourent les collectifs et à la place qu’ils accordent au syndicalisme « classique », par une démarche comparative entre deux pays : la France et la Grande-Bretagne.

  • Titre traduit

    Uberization of the workplace and new forms of collective action. Comparative analysis of couriers mobilization in France and Great Britain


  • Résumé

    For the last thirty years, research on unionism and mobilizations within the work place have stressed on that places of social struggle and strong work collectives coincide. First of all, mobilizations would exist where traditional salary remains. In this context, the destruction of these work collectives appears to be one of the major factor for deunionization and diminishing conflicts within the work force. The development of gig economy also called uberization of the labour market seems like a step forward towards this process of social issue makeover by transforming both work organisation methods and the employment status. The ambiguity in the attitude to work the workers of these sectors have- with regard to their particular social features (mainly young including some highly graduated experiencing their first work experience or at least the more "stable")- but also the specificities of their employment statut and the functioning of these economies with workers who are precarious and without any decision-making power concerning the organization of productive work or pay but who are also their "own boss"- seem to converge as an obstacle to any form of mobilization. Despite all that mobilization precisely take shape in those sectors. Thus since 2016 collective actions have emerged in Europe among couriers working for takeaway food delivery companies. In France, strikes, boycott of restaurants or headquarters occupancies have been spontaneously organized with some coordinated by collectives or unions. They took place meanwhile, if ever after, actions were started in other european countries ( Deliveroo couriers strikes in Great britain, Germany, Austria, Belgium, Spain, Italy, etc.). Besides some real connections exist between these national collectives through discussions on social networks but also through publicity or mobilisation entrepreneurs who work on creating bilateral connections, especially while going the field. This bilateral interconnexion of local movements on a european level also fonctions as a ressource participating to the recognition of these collectives in nationalspaces of mibilisation. This process of these supranational cooperation even gave birth to transnational coordinations, which illustrates the recent creation of the Transnational Federation of Couriers (TFC). That's precisely this enigma -the emergence of mobilisation and even sustainable and relatively structured collectives in sectors and work collectives that seem- with the regard to the existing litterature- unadapted to such phenomenon- that makes this study peculiarly suitable- just like other studies did on "unlikely" mobilizations coming from other precarious people ( deprived workers, intermittent workers, fastfood employees) who do not have the resources necessary to structure collective action-to question in a new way the sociology of collective mobilization in its bound with sociology of work and sociology of unionism. This PhD will be the occasion to adress the social conditions that allow, despite all, such mobilization to emerge by stressing the diversity in the forms of action that collectives use and the part that "traditional unionism" takes in it thanks to a comparative analysis between two countries : France and Great Britain