La transformation numérique des entreprises industrielles. Quelles modalités d'accompagnement et quels effets sur les métiers et les identités ?

par Pierre Quesson

Projet de thèse en Sciences de gestion

Sous la direction de Blanche Segrestin et de Cédric Dalmasso.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de SDOSE Sciences de la Décision, des Organisations, de la Société et de l'Echange , en partenariat avec Centre de gestion scientifique (Paris) (laboratoire) et de École nationale supérieure des mines (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2019 .


  • Résumé

    Le sujet de la transformation numérique est désormais considéré comme un enjeu majeur par les institutions étatiques voire supra-étatiques (Merlin et Weill, 2018) et par les entreprises (Demil, 2019). Au niveau des entreprises, nous pouvons considérer que les travaux autour de cette transformation adoptent deux grands types d'approche : • La première consiste à analyser la manière dont la transformation numérique modifie les relations entre les entreprises et leur environnement (Fitzgerald et al., 2013). L'introduction d'une ou plusieurs technologies comme la 4G ou 5G, le Cloud, les nouveaux terminaux mobiles ou non, l'IoT, les réseaux sociaux ou le Big Data et l'intelligence artificielle ont par exemple eu des effets sur l'approche stratégique et le positionnement des entreprises sur les marchés (Sia et al., 2016) via le développement de nouveaux produits et leur compatibilité avec l'existant (Kretschmer et Claussen, 2016) ou la modification de leurs Business Models (Barlatier, 2016). Les avantages compétitifs que peuvent en retirer ces entreprises (Lanzolla et Frankfort, 2016) notamment vis-à-vis de leurs relations aux institutions (Uzunca et al., 2018). • La seconde approche s'attache quant à elle aux effets de la transformation numérique sur le mode d'organisation et les évolutions du fonctionnement interne des entreprises. Les effets des nouvelles technologies sur la nature des emplois (Maroux, 2018), leur impact sur le travail (Moulette, 2018), les compétences nouvelles et l'apprentissage (Garcia et al., 2018), les nouvelles pratiques managériales (Bastien et al., 2018) ou encore sur la sur-connexion (Rauch, 2018) ont par exemple été étudiés. Les enjeux d'organisation des processus d'innovation ont également été étudiés, que cela concerne les nouveaux designs organisationnels (Barlatier, 2016), les stratégies d'innovation digitales (Yoo et al., 2015) ou la transformation du rapport à l'espace-temps induite par le digital (Nylén et Holmström, 2015). Pour autant, il existe encore assez peu de travaux portant sur les adaptations des métiers des entreprises et des identités des individus au travail qui ne se centreraient pas sur les effets d'une seule des technologies associées à la transformation numérique mais sur leurs effets conjugués (George et Lin, 2016, Teece, 2017, Lanzolla et Suarez, 2012). C'est cette question, des effets de l'intégration des différentes technologies numériques dans le fonctionnement interne des organisations que ce projet de recherche se propose d'étudier. La recherche s'appuyera sur un processus de développement théorique propre aux études mono-cas (Siggelkow, 2007). La richesse du matériau recueilli et l'accès à un exemple extrême (Yin, 1994) permettront de mettre en lumière des phénomènes restés inaperçus ou sous-théorisés (Eisenhardt & Graebner, 2007) et d'engager une proposition théorique, émergente (Charreire & Durieux, 1999, p. 70), en procédant par « aller-retours fréquents entre le matériau empirique recueilli et la théorie » afin de donner « du sens aux observations empiriques ». Quelques axes de recherches offrent à ce stade des champs d'exploration prometteurs et résument les tensions qui travaillent aujourd'hui les entreprises industrielles engagées dans leur transformation digitale. Sur certains métiers, la transformation digitale agit principalement au travers d'une centralisation de la planification de l'activité. Elle offre une capacité accrue de coordination entre les différents métiers et a pour ambition d'assurer plus efficacement l'affectation des ressources humaines à la charge d'activité et ainsi d'accroitre la performance. Sur d'autres métiers, la transformation digitale ne modifie pas tant la planification et la coordination des métiers mais transforme profondément le cœur de métier. Il s'agit à la fois d'automatiser les gestes métiers en remplaçant certaines activités réalisées aujourd'hui par les hommes par des machines et dans le même temps offrir aux acteurs une capacité cognitive étendue en leur offrant une information enrichie en temps réel. Selon la nature des transformations observées, les enjeux et les tensions sont différenciés. La première tension porte sur les différents modes de pilotage de la transformation digitale. Le premier, assez classique dans sa forme, réside dans la préparation et le déploiement de la transformation digitale par le haut de l'organisation. Les chefs de projets, les directions métiers et la Direction des Systèmes d'Information sont largement impliqués dans la transformation digitale et équipent les agents de terrain d'équipements informatiques et de logiciels qui portent en eux une vision singulière du métier et de sa transformation. Cette approche top-down, qui s'explique aisément par la complexité des infrastructures à gérer et par la nécessaire cohérence d'ensemble à assurer, se heurte à une autre modalité du déploiement de la transformation digitale plus orientée vers les propositions bottom-up, qui émergent concomitamment aux nouveaux modes de management et trouvent leur source dans les nouvelles pratiques associées à l'entreprise agile et libérée. Ces deux manières de réaliser la transformation digitale conduisent à des tensions au niveau des équipes et analyser ces tensions offre des perspectives particulièrement prometteuses. La seconde tension concerne les métiers et la concurrence entre deux visions à la fois complémentaires et antinomiques de ceux-ci. D'une part, dans le cas de la transformation en cours, le métier est vu comme assurant un ensemble de fonctions permettant de réaliser les missions de l'entreprise, et la transformation digitale semble conduire à la nécessaire adaptation des pratiques et des processus afin de tirer le maximum d'avantages des opportunités offertes par la conjugaison des nouvelles technologies digitales. Mais dans le même temps le métier est une ressource, qui ne se réduit pas à la façon dont sont organisés ses processus opératoires. Il est composé de femmes et d'hommes dont la connaissance de l'entreprise est bien plus riche que ce que laissent penser les routines que l'on cherche à transformer. L'analyse des tensions identitaires relatives à ces deux approches offre également de larges opportunités pour accroitre notre compréhension de la transformation digitale. Enfin, la troisième tension concerne la transformation des savoirs et des savoir-faire. Les effets de la transformation digitale sur les métiers sont difficiles à appréhender et conjuguent des phénomènes très divers. D'une part les adaptations dans la planification et la coordination de l'activité modifient les relations entre les différents métiers et les occasions d'échange dont on connaît la valeur en matière d'apprentissage individuel et collectif. Des craintes relatives à une perte des savoir-faire émergent alors de la part des agents dont il est encore difficile aujourd'hui d'évaluer le niveau de risque. D'autre part les savoirs métier sont transformés en raison de la substitution de l'homme par la machine. Certaines pratiques deviennent obsolètes alors que dans le même temps les agents sont confrontés à des exigences beaucoup plus importantes nécessitant des bases de connaissances et des compétences largement supérieures par rapport à ce qui était avant la transformation. Enfin certains savoirs sont tout simplement inexistants et nécessitent une activité collective de création et potentiellement l'émergence de nouveaux rôles et de nouveaux métiers. Nous le voyons, la centaine d'entretiens analysés ont permis l'émergence de questions de recherche prometteuses qui nourriront sans aucun doute ce projet de thèse. Les résultats attendus bénéficieront tout à la fois aux professionnels qu'à l'enrichissement des connaissances collectives portées par le monde académique. Résultats attendus La première contribution concerne la question du locus d'innovation (Yoo et al., 2015), c'est-à-dire du lieu dans lequel se déroule la transformation de l'entreprise via l'innovation, cette dernière supposée pouvoir être décentralisée du siège vers le terrain afin de mobiliser les compétences et ressources hétérogènes qui s'y trouvent dans le but d'accomplir les processus d'échange et de combinaison nécessaires à l'innovation (Barlatier et Thomas, 2007), entre en conflit dans le cas étudié avec la nécessité d'assurer la cohérence globale de la transformation. L'analyse que nous envisageons pourra augmenter notre compréhension des conditions à une innovation pilotée de manière décentralisée ou de manière centralisée et aux tensions consécutives à la coexistence de ces deux modèles. La seconde contribution concerne la question du pilotage de l'innovation émerge en conséquence puisqu'il faut pour ça que les stratèges, qui ont pourtant accès à plus d'information et de capacités d'action via ces nouvelles technologies, acceptent une position différente de l'approche top-down à l'œuvre actuellement, et considèrent d'autres modes d'organisation, de potentiels nouveaux rôles ou d'espaces d'improvisation favorisant l'innovation (Nylén et Holmström, 2015). Enfin l'évolution des savoirs associés aux différents métiers de l'entreprise cristallise enfin les questions identitaires soulevées par un déploiement simultané de ces technologies dans de vastes programmes digitaux. Ces enjeux apparaissent essentiels à la bonne conduite du changement de l'organisation en accord avec la transformation numérique. Bibliographie. Barlatier P.-J. (2016). « Management de l'innovation et nouvelle ère numérique : Enjeux et perspectives », Revue Française de Gestion, vol. 42, n°254, P. 55-63. Barlatier P.-J. et Thomas, C. (2007). « Savoir-voir collectif et développement de capacités réseaux », Revue Française de Gestion, vol. 33, n°170, p. 173-190. Bastien A., Berard A., Defélix C., Le Boulaire M et Picq T. « La métamorphose des organisations : des innovations managériales multiples, la GRH au rendez-vous ? », AGRH, Oct. 2018, Lyon, France. Charreire S. et Durieux F. (1999). Explorer et tester : deux voies pour la recherche, Méthodes de recherche en management, Première édition, Dunod, Paris, p.70. Demil B. (dir.) (2019). Business models et trajectoires stratégiques à l'ère digitale, Paris : Presse des Mines, collection Economie et Gestion. Eisenhardt K.-M. et Graebner M.-E. (2017). « Theory building from Cases: Opportunities and Challenges », Academy of Management Journal, vol. 50, n°1, p. 25-32. Fitzgerald M., Kruschwitz N., Bonnet D. et Welch M. (2013). « Embracing digital technology: A new strategic imperative », MIT Sloan Management Review, Research Report, Cambridge, MA. Garcia J.-F., Brillet F. et David M. « Apprentissage intergénérationnel et compétence collective : une relation congruente au développement contemporain des outils digitaux », AGRH, Oct. 2018, Lyon, France. George G. et Lin Y. (2017). « Analytics, innovation, and organizational adaptation », Innovation, vol. 19, N°1, p. 16-22. Kretschmer T. et Claussen J. (2016). « Generational Transitions in Platform Markets – The Role of Backward Compatibility », Strategy Science, vol. 1, n°2, p. 90-104. Lanzolla G. et Frankfort H. (2016). « The Online Shadow of Offline Signals: Which Sellers Get Contacted in B2B marketplace? », Academy of Management Journal, vol. 59, n°1, p. 207-31. Lanzolla G. et Suarez F.-F. (2012). « Closing the technology adoption-use divide: The role of contiguous user bandwagon ». Journal of Management, vol. 38, n°3, p. 836-859. Maroux A. « Quels liens entre les usages professionnels des outils numériques et les conditions de travail », DARES Analyses, n°29, Juin 2018. Merlin X. et Weill M. « Quel avenir numérique pour l'Europe », Réalités Industrielles, Février 2018. Moulette P. « Vous avez dit "compétences clés" ? Les stratégies d'ajustement des salariés faiblement dotés en ressources en question », AGRH, Oct. 2018, Lyon, France. Nylén D. et Holmström J. (2015). « Digital innovation strategy: A framework for diagnosing and improving digital product and service innovation », Business Horizons, vol. 58, p. 57-67. Rauch S. « Surconnectés et surchargés : une perspective critique de l'approche individuelle de la question des TIC en entreprise », AGRH, Oct. 2018, Lyon, France. Sia S.-K., Soh C., et Weill P. (2016). « How DBS Bank pursued a digital business strategy », MIS Quarterly Executive, vol. 15, n°2, p. 105-121. Siggelkow N. 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  • Titre traduit

    Digital transformation of industrial companies. Which change management and which effects on work and identities ?


  • Résumé

    Digital transformation has become a matter of concern throughout states, supra-state institutions (Merlin et Weill, 2018) and of course companies (Demil, 2019). As far as companies are concerned, we observe two different approaches : • Firstly, we can analyse how digital transformation impacts the relationship between a company and its environment. Strategic location of companies could for instance have been changed thanks to the introduction of one or multiple new technologies such as IA, big data and analytics or IoT (Sia et al., 2016), business models could also have been impacted (Barlatier, 2016). One can also think about the competitive advantages a company can gain (Lanzolla et Frankfort, 2016), notably when it comes to their relationships with institutions (Uzunca et al., 2018). • Secondly, we can observe how digital transformation is affecting the internal organisation of work within the company. For example, the impact on the nature of jobs (Maroux, 2018) or the emergence of new managerial practices (Bastien et al., 2018). Organizing innovation processes has also become a matter, with new organizationnal designs (Barlatier, 2016), digital innovation strategies (Yoo et al., 2015), or the new relationship to space-time induced by digital technologies (Nylén et Holmström, 2015). However, there exist few works addressing the subject of the adaptation of companies and these of people working within the companies, and their identities, when they face the simultaneous introduction of multiple new technologies. This is the issue we will specifically be working on.