Hégémonie culturelle et guerre de position dans le Mezzogiorno. Le mutualisme: le nouvel instrument de la gauche radicale italienne.

par Florian Pietron

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Manuel Boucher.

Thèses en préparation à Montpellier 3 en cotutelle avec l'Université de la Calabre , dans le cadre de École doctorale 60, Territoires, Temps, Sociétés et Développement , en partenariat avec CORHIS - Communication, Ressources Humaines & Intervention Sociale (laboratoire) depuis le 21-10-2019 .


  • Résumé

    En Italie, la crise des subprimes de 2008 a révélé les failles du modèle capitaliste au sein de la génération des “millenials”. Cette frange de la population évoluant dans un contexte de chômage de masse a vécu un déclassement par rapport à la génération précédente et vit dans l'exigence de “flexibilité”, synonyme de précarité. En outre, la gravité des problèmes sociaux et environnementaux a contribué à une remise en cause du modèle économique capitaliste, notamment auprès des nouveaux diplômés, ce qui a poussé de nombreux citoyens à expérimenter d'autres modèles de société. Ne se reconnaissant pas dans les valeurs de la bourgeoisie et refusant les diktats de l'organisation capitaliste du travail certains font le choix de ne pas accepter l'emploi subordonné, en prenant le risque de subir la précarité. Ce phénomène révèle le besoin croissant des individus de se réapproprier l'économie, notamment via une redéfinition du travail. Refusant d'être considérés comme des êtres de besoin, demandeurs d'emploi et dépendants des propriétaires des moyens de production, la nouvelle génération de militants se revendique productrice de valeur. Dans ce contexte, de nouveaux modèles économiques, sociaux et politiques se développent afin de proposer et de diffuser une alternative au modèle économique capitaliste. Les communautés autogérées, les sociétés coopératives, les syndicats ou encore les Maisons du Peuple, sont autant d'acteurs participant à ce processus visant à produire un autre modèle économique et à le diffuser, afin de permettre la réalisation d'un projet social révolutionnaire. Bien que leurs objectifs et leurs méthodes puissent différer, ces acteurs partagent des pratiques similaires. Le mutualisme est aujourd'hui en passe de devenir un outil fondamental pour les militants de la gauche radicale italienne. Le concept de mutualisme représente des modèles socio-économiques différents selon le cadre théorique adopté. Du mutuellisme de Pierre-Joseph Proudhon au solidarisme de Léon bourgeois, cette notion peut revêtir des sens très différents. Historiquement, le mouvement mutualiste s'inspire des sociétés de secours mutuel qui apparaissent à la fin du XVIIIème siècle et qui visent à protéger leurs membres contre les risques sociaux. Les principes de base de ce mouvement sont l'absence de finalité lucrative et le principe de réciprocité. En Italie, ce modèle est aujourd'hui érigé en pilier de la stratégie de la nouvelle gauche radicale italienne, incarnée par le jeune mouvement politique Potere al Popolo. Dans le but de retisser le lien entre les classes populaires et la gauche d'inspiration gramscienne, le mutualisme permets de créer les conditions nécessaires afin de permettre à tous les citoyens d'accéder aux droits sociaux garantis par la Constitution, lorsque l'État a échoué dans ce domaine. En effet, si la Constitution italienne s'inspire de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 et garantit l'accès universel et inconditionnel aux droits fondamentaux, ce texte demeure avant tout formel car les données statistiques révèlent des divergences quant à l'accès réel à ces droits en fonction du profil social des individus. Dans le sud de l'Italie, ces inégalités sont particulièrement prononcées. Ce territoire est caractérisé par un important déficit d'accès aux services publics dans un contexte de précarité généralisée, ce qui produit un sentiment d'abandon des citoyens face aux risques sociaux et une remise en question de la légitimité de l'État. À titre d'exemple, en Sicile, le taux d'abandon prématuré du système scolaire était de 23% en 2016. En outre, selon les estimations, l'économie souterraine et illégale représente 38% du PIB dans le Sud de la péninsule. C'est pourquoi, afin de lutter à la fois contre le modèle économique responsable de la précarité du Mezzogiorno et de permettre un accès universel aux droits sociaux, le mutualisme se révèle comme une méthode visant à garantir l'égal accès aux droits et à diffuser une conscience politique. En effet, dans le cadre de la stratégie de Potere al Popolo, le mutualisme est un puissant créateur de lien social visant à permettre l'institutionnalisation d'un projet révolutionnaire tout en agissant à court terme sur la précarité. En cela, il se distingue des autres théories mutualistes car il produit des effets immédiats tout en s'insérant dans une stratégie politique à long terme visant à produire une mutation structurelle du modèle économique. Cette thèse aura donc pour objectif d'expliquer et d'analyser le modèle mutualiste dans le Mezzogiorno, à travers une étude sur le terrain des objectifs, des pratiques et des résultats des acteurs incarnant ce modèle politique, économique et social inédit.

  • Titre traduit

    Cultural hegemony and war of position in the Mezzogiorno. Mutualism: the new instrument of the Italian radical left.


  • Résumé

    In Italy, the 2008 subprime crisis revealed the flaws in the capitalist model among the 'millennial' generation. This segment of the population living in a context of mass unemployment has experienced a decline compared to the previous generation and lives in the requirement of 'flexibility', synonymous with precariousness. In addition, the seriousness of social and environmental problems has contributed to a questioning of the capitalist economic model, particularly among new graduates, which has led many citizens to experiment with other models of society. Not recognizing themselves in the values of the bourgeoisie and refusing the diktats of the capitalist organization of work, some choose not to accept subordinate employment, taking the risk of suffering precariousness. This phenomenon reveals the growing need for individuals to re-appropriate the economy, particularly through a redefinition of work. Refusing to be considered as beings of need, job seekers and dependent on the owners of the means of production, the new generation of activists claims to be producers of value. In this context, new economic, social and political models are developing in order to propose and disseminate an alternative to the capitalist economic model. Self-managed communities, cooperative societies, trade unions or even People's Houses are all actors participating in this process aimed at producing another economic model and disseminating it, in order to enable a revolutionary social project to be carried out. Although their objectives and methods may differ, these actors share similar practices. Mutualism is now becoming a fundamental tool for militants of the Italian radical left. The concept of mutualism represents different socio-economic models depending on the theoretical framework adopted. From the mutualism of Pierre-Joseph Proudhon to the solidarity of Léon bourgeois, this notion can have very different meanings. Historically, the mutualist movement was inspired by the mutual aid societies that emerged at the end of the 18th century and aimed to protect their members against social risks. The basic principles of this movement are the absence of a lucrative purpose and the principle of reciprocity. In Italy, this model is now a pillar of the strategy of the new radical Italian left, embodied by the young political movement Potere al Popolo. In order to rebuild the link between the working classes and the Gramscian-inspired left, mutualism makes it possible to create the necessary conditions to enable all citizens to access the social rights guaranteed by the Constitution, when the State has failed in this area. Indeed, if the Italian Constitution is inspired by the 1789 Declaration of Human and Citizens' Rights and guarantees universal and unconditional access to fundamental rights, this text remains above all formal because the statistical data reveal divergences as to actual access to these rights according to the social profile of individuals. In southern Italy, these inequalities are particularly pronounced. This territory is characterized by a significant lack of access to public services in a context of generalized precariousness, which produces a feeling of abandonment of citizens in the face of social risks and a questioning of the legitimacy of the State. For example, in Sicily, the early school leaving rate was 23% in 2016. In addition, the underground and illegal economy is estimated to account for 38% of GDP in the southern part of the peninsula. This is why, in order to fight both against the economic model responsible for the precariousness of the Mezzogiorno and to allow universal access to social rights, mutualism is proving to be a method of guaranteeing equal access to rights and spreading political awareness. Indeed, within the framework of Potere al Popolo's strategy, mutualism is a powerful creator of social ties aimed at allowing the institutionalization of a revolutionary project while acting in the short term on precariousness. In this respect, it differs from other mutualist theories in that it produces immediate effects while being part of a long-term political strategy aimed at producing a structural change in the economic model. The aim of this thesis will therefore be to explain and analyse the mutualist model in the Mezzogiorno, through a field study of the objectives, practices and results of the actors embodying this new political, economic and social model.