La perte d'autonomie : une stigmatisation contemporaine. L'exemple des salariés en situation de handicap en milieu ordinaire de travail.

par Thomas Jung

Projet de thèse en Sociologie, anthropologie, ethnologie

Sous la direction de Samuel Julhe.

Thèses en préparation à Reims , dans le cadre de Ecole Doctorale Sciences Humaines et Sociales , en partenariat avec (CEREP) - Centre d'Études et de Recherches sur les Emplois et les Professionnalisations (laboratoire) depuis le 17-10-2019 .


  • Résumé

    La loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, fait de l'autonomie un droit fondamental. Le handicap n'est plus considéré comme une caractéristique intrinsèque à l'individu, mais comme une situation. En effet, « ce sont le cadre de vie et l'organisation sociale, du fait de contraintes incompatibles avec les capacités restreintes d'une partie croissante de la population, qui créent le handicap » (Hamonet, 2006). Les différents dispositifs censés soutenir la possibilité d'agir des personnes en situation de handicap sont présentées comme des avancées majeures. Toutefois, « si on parle de respect de la personne, si on veut gommer la différence, on n'a nullement besoin de légiférer pour une catégorie de personnes. Le droit commun doit s'appliquer à chacun, quel que soit son mode de vie ou son type de handicap ». En ces termes, le rapporteur de la loi de 2005 précise qu'il « est dommage d'avoir eu à élaborer un texte de loi qui s'appuie sur ce qui est évident ou sur ce qui doit l'être » (Chossy, 2007). Par conséquent, en créant deux catégories de citoyens (ceux relevant du droit commun et ceux relevant de la loi de 2005), la législation participe à distinguer les individus auxquels la société rattache des « contingents d'attributs qu'elle estime ordinaires et naturels chez les membres de chacune de ces catégories » (Goffman, 1975). Les attentes normatives que les « normaux » nourrissent à l'endroit des « anormaux » peuvent alors revêtir les atours d'une domination sociale légitimée. Notre recherche se concentre plus particulièrement sur le dispositif de la RQTH (Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) et sur la problématique du maintien dans l'emploi. La RQTH vise deux objectifs. Favoriser l'insertion professionnelle des travailleurs handicapés en instaurant des quotas dans les entreprises d'une part, et d'accorder la possibilité d'aménager le poste de travail d'un salarié dont la problématique de santé risque de conduire au licenciement pour inaptitude. Pourtant, il apparaît qu'en 2018, 19 % des bénéficiaires de la loi éprouvent l'expérience du chômage, contre une moyenne nationale atteignant les 10 %. Historiquement, depuis la loi du 26 avril 1924 assurant l'emploi obligatoire des mutilés de guerre, le concept d'obligation d'emploi illustre la persistance des discriminations à l'endroit des personnes en situation de handicap. Les pouvoirs publics tentent de limiter les effets de ces inégalités et de l'exclusion qui en découle. Paradoxalement, la loi assure la possibilité au marché du travail de se réguler par lui-même en permettant aux employeurs d'échapper à l'obligation d'emploi par le versement de contributions financières (à l'Agefiph pour le secteur privé). Cette considération interroge toujours sur « le faible taux d'emploi des travailleurs handicapés en France » (Romien, 2005). Se présente à nous le paradoxe d'une société humaniste faisant de l'émancipation de tous une valeur universelle. Chacun d'entre nous doit devenir l'acteur de sa propre vie. L'autosuffisance brandit en tant qu'idéal (Gardou, 2011), les plus vulnérables subissent de plein fouet l'exigence moderne d'une injonction à l'autonomie (Duvoux, 2009). C'est ce que nous chercherons à démontrer par l'étude du maintien dans l'emploi des travailleurs handicapés. Entre discours inclusif et injonction à l'autonomie, le discrédit social porte moins sur le fait d'être reconnu comme « handicapé » pour soi et pour autrui (Dubar, 2009), que sur la perception d'une perte effective d'autonomie et de productivité.

  • Titre traduit

    Loss of autonomy : a contemporary stigmatization. The example of employees with disabilities in the ordinary workplace.


  • Résumé

    The law of 11 February 2005 on equal rights and opportunities, participation and citizenship for people with disabilities makes autonomy a fundamental right. Disability is no longer considered as an intrinsic characteristic of the individual, but as a situation. Indeed, "it is the living environment and social organization, due to constraints incompatible with the limited capacities of a growing part of the population, that create disability" (Hamonet, 2006). The various measures intended to support the possibility of action by people with disabilities are presented as major advances. However, "if we are talking about respect for the person, if we want to erase the difference, we do not need to legislate for a category of people. The common law must apply to everyone, regardless of their lifestyle or type of disability. In these terms, the rapporteur of the 2005 law states that it is a pity to have had to draft a law that is based on what is obvious or what must be obvious (Chossy, 2007). Consequently, by creating two categories of citizens (those governed by common law and those governed by the 2005 Act), the legislation helps to distinguish individuals to whom society attaches "quotas of attributes that it considers ordinary and natural among the members of each of these categories" (Goffman, 1975). The normative expectations that "normals" have of "abnormals" can then take the form of legitimized social domination. Our research focuses more particularly on the RQTH (Recognition of the quality of disabled workers) and on the issue of job retention. The RQTH has two objectives. Promote the professional integration of disabled workers by introducing quotas in companies, on the one hand, and to grant the possibility of adapting the workplace of an employee whose health problems may lead to dismissal for incapacity. However, it appears that in 2018, 19% of the beneficiaries of the law experience unemployment, compared to a national average of 10%. Historically, since the law of 26 April 1924 ensuring the compulsory employment of war cripples, the concept of employment obligation illustrates the persistence of discrimination against people with disabilities. Governments are trying to limit the effects of these inequalities and the resulting exclusion. Paradoxically, the law ensures that the labour market can regulate itself by allowing employers to escape the obligation to work by making financial contributions (to Agefiph for the private sector). This consideration still raises questions about "the low employment rate of disabled workers in France" (Romien, 2005). We are faced with the paradox of a humanist society that makes the emancipation of all a universal value. Each of us must become the actors of our own lives. Self-sufficiency holds out as an ideal (Gardou, 2011), the most vulnerable suffer the full brunt of the modern demand for an injunction to autonomy (Duvoux, 2009). This is what we will seek to demonstrate by studying the retention of disabled workers in employment. Between inclusive discourse and injunction to autonomy, social discredit is less about being recognized as "handicapped" for oneself and others (Dubar, 2009), than about the perception of an effective loss of autonomy and productivity.