Édition et apparat critiques de l'Estrif de Science, Nature et de Fortune de Jacques et Octovien de Saint-Gelais

par Pearce Groover

Projet de thèse en Etudes médiévales

Sous la direction de Frédéric Duval.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de École doctorale de l'École pratique des hautes études (Paris) , en partenariat avec Centre Jean-Mabillon (Paris) (laboratoire) et de École nationale des chartes (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 02-10-2017 .


  • Résumé

    L'intérêt majeur de notre étude est avant tout la transcription et l'édition de l'œuvre de Jacques et d'Octovien de Saint-Gelais, L'estrif de Science, Fortune et de Nature (BnF ms. fr. 1155), composé à la fin du XVe siècle vers 1488. Ce texte se trouve uniquement dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France. Notre étude sera une édition électronique, en vue d'une publication numérique et en papier. Inédit et donc peu connu, L'estrif est un texte extrêmement riche, instructif tant dans le champ historique que sociologique, tout en se démarquant par son innovation littéraire. Par conséquent l'étude de cette œuvre importante et novatrice pourrait nous permettre de mieux comprendre l'évolution des mentalités françaises au moment où le Moyen Âge tangente la Renaissance Dans un premier temps, nous nous consacrerons à l'établissement du texte qui servira de base à nos commentaires critiques, qui combineront des points de vue historique et littéraire, ainsi que philologique. Le premier chapitre de notre étude critique sera consacré au contexte historique dans lequel L'estrif de Science, Fortune et de Nature fut composé. À la fin du XVe siècle, les différends entre les princes français provoquèrent maints problèmes pour les rois, et pour le royaume de France. Ces princes luttaient entre eux pour asseoir leur emprise autonome sur leurs terres, et au-delà, pour l'étendre. La résolution de ces enjeux progresse au siècle qui suit, sous François Ier, dont le père fut mécène de l'Estrif. Or la période des règnes de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII souffrit beaucoup à cause de ces divisions entre les grands français. Alors que l'esprit humaniste naissait, les vestiges des traditions féodales persistaient en France. L'Estrif rend compte de l'affrontement entre les grands seigneurs et le pouvoir royal. L'intérêt de ce texte, rédigé par les frères Jacques et Octovien de Saint-Gelais, réside non seulement dans son éloquence et dans l'esthétique Saint-Gelais, mais aussi dans ce qu'il révèle sur la période où il vit le jour. Pour une analyse historique, nous nous appuierons sur les histoires et chroniques contemporaines, dont les écrits historiques du frère de Jacques et d'Octovien, Jean de Saint-Gelais, seigneur de Montlieu. Celui-ci retrace le règne de Louis XII, et l'histoire royale des règnes précédents. Le deuxième chapitre de notre étude sera consacré à une analyse culturelle et idéologique de l'Estrif. Le prologue présente le texte comme une traduction en français, effectuée par Octovien, d'une première version latine rédigée par son frère Jacques. Il s'agit d'un débat entre trois figures allégoriques éponymes, Science, Nature et Fortune, trois reines qui se disputent la prééminence sur la terre. La version originale en latin reste inconnue, car aucun exemplaire n'en a été identifié. L'analyse se divisera en trois parties : on cherchera à déterminer si l'Estrif est bien une traduction et, si oui, quel pourrait être le degré d'implication d'Octovien ; on s'intéressera ensuite à l'Estrif comme genre ; enfin aux relations du genre avec le didactisme du texte. La traduction d'Octovien est française, hormis quelques citations antiques notées en latin. Nous proposons donc d'étudier les allusions citées, et, à partir de cet inventaire, d'en faire le bilan de l'usage contemporain, arrivé en France sous l'influence des humanistes italiens, selon leur fréquence dans l'œuvre générale d'Octovien. Cette recherche mettra à contribution l'inventaire des livres présents dans la bibliothèque de Charles d'Angoulême au moment de son décès, ainsi que l'œuvre d'Octovien, et les auteurs antiques qu'il favorise. L'inventaire de décès de Charles d'Angoulême, et l'œuvre d'Octovien de Saint-Gelais (tel que le Séjour d'Honneur) serviront de matériaux de départ pour cette enquête, qui débutera dans le corpus aristotélicien et les écrits de Saint Augustin. Nous connaîtrons ainsi mieux la formation intellectuelle du jeune auteur. Les conventions littéraires du texte s'ancrent dans les traditions didactique (de l'Antiquité) et lyrique (du Moyen Âge), ce que démontrent l'emploi du langage juridique (des corpus civil et ecclésiastique) et l'usage des exempla (de la tradition didactique universitaire) et le langage allégorique (de la tradition lyrique aristocratique). Cette dualité révèle l'attente complexe d'un public à la croisée de plusieurs traditions, médiévale et renaissante. L'aspect juridique et exemplaire du texte s'inscrit dans la culture universitaire (et donc les « nouveaux services » imposés à la noblesse par la couronne de France) qui connut à cette époque un grand essor parmi l'aristocratie. La prépondérance de l'allégorie, la marque caractéristique de la poésie lyrique aristocratique, est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du récit : dedans, car les personnages principaux sont des figures allégoriques, porte-parole du domaine qu'elles incarnent, et dehors, car le cadre du récit est le songe de l'auteur même. Il s'agit d'un récit entre fiction et réalité, dans l'esprit du récit allégorique illustré par le Roman de la rose. Pour examiner ce mélange délicat et parfois ambigu des traditions littéraires universitaire et aristocratique, et la réalité fictive qu'il entraîne, nous nous pencherons de nouveau sur l'œuvre d'Octovien : sur un autre exemple du rêve allégorique chez lui, Le Séjour d'Honneur, ainsi qu'un débat issu de sa plume, Dialogue d'un courtisant et d'un païsant sur la miserable condition des courtisants. Par ailleurs, il sera utile d'étudier les textes sources qui inspirèrent Jacques et Octovien, notamment De consolatione philosophiae de Boèce, l'Anticlaudianus d'Alain de Lille, l'Hexameron de Boccace, le De civitate Dei de Saint Augustin, et les écrits de saint Bernard et de saint Thomas d'Aquin. La variété et la juxtaposition d'auteurs antiques et médiévaux nous permettront d'aller encore plus loin tout en prenant la mesure de la concurrence entre traditions anciennes et nouvelles. L'emploi et le traitement des sources nous éclaireront sur cet aspect afin de mieux aborder la troisième partie de ce chapitre. La troisième et dernière partie de ce chapitre portera sur l'analyse littéraire du texte même, et surtout de l'allégorie, tout en évaluant la logique des débats des trois figures allégoriques, les passages phrastiques qui renforcent le cadre allégorique, et le rôle du narrateur (l'acteur) au total. Un regard portant sur l'emploi de l'allégorie au XVe siècle (où figurent les personnifications, les cadres oniriques, les ekphraseis, etc.), chez Octovien, Martin Le Franc, René d'Anjou, et Christine de Pizan, ainsi que sur son emploi dans des époques antérieures chez Alain de Lille et, encore, Boèce, apportera un appui à notre compréhension de la tradition allégorique et le rôle qu'il joue dans l'interprétation du texte. Nous analyserons ensuite les passages ekphrastiques eux-mêmes en les comparant aux enluminures du XVe siècle, telles que celles des Heures de Charles d'Anouglême (réalisées à la même époque que l'Estrif, au dernier quart du XVe siècle), des éditions enluminées de De consolatione philosophiae, parmi bien d'autres ouvrages enluminés, afin d'évaluer à quel point les propos imagés et figurés d'Octovien sont novateurs dans l'embellissement descriptif de l'allégorie. Le troisième chapitre de notre étude étudiera la langue et le langage d'Octovien. En effet, rédigé en moyen français, le texte comprend beaucoup de néologismes et des particularités de la région natale de la famille Saint-Gelais, la Saintonge. Une présentation de la scripta du manuscrit et des traits grammaticaux de la copie et de l'auteur sera suivie d'une analyse des néologismes, avec des commentaires sur leurs origines et leur influence éventuelle sur la langue française. Cette étude linguistique nous permettra aussi de mieux situer le texte dans le diasystème linguistique de la fin du XVe siècle. Un glossaire compréhensif et un indexe des noms propres suivront notre analyse et l'édition du texte.

  • Titre traduit

    Critical Edition and Commentary of the "Estrif de Science, Nature et de Fortune" de Jacques et Octovien de Saint-Gelais


  • Résumé

    The principle interest of this study is above all the transcription and edition of a work by the brothers Jacques and Octovien de Saint-Gelais, L'estrif de Science, Nature et de Fortune (BnF, ms. Fr. 1155), composed around 1488. This text is found survives in a single manuscript conserved at the Bibliothèque Nationale de France. This study will be published in an electronic edition, with intentions for publication both digitally and on paper. Unpublished and unknown, the Estrif is a rich text, instructive both in the historic and sociological fields, distinguishing itself in its literary innovation. Consequently, studying this novel work can help to understand the evolution of French and European mentalities at the moment when the Middle Ages was tangent to the Renaissance. The first step of this study is to transcribe, punctuate and organize the text that will serve as the base for the study's critical commentary, which will address historical, literary and philological perspectives. The first chapter of this critical study will explore the historical context in which the Estrif was composed. At the end of the 15th century, the quarrels of the French princes created many problems for the kings of the period and for the kingdom of France, itself. There was civil war: these princes fought between themselves to assert the autonomous control of their lands, and beyond, in order to grow their power. The resolution of these matters came during the century to follow, under François I, whose father, Charles d'Angoulême, was patron of the Estrif. Yet, the period of 1461-1515, before François I, saw much suffering because of the civil divisions between the great French lords. While the humanist tradition of the Renaissance was beginning to flourish, the vestiges of medieval feudalism persisted in France. The interest of this text resides not only in the eloquence and aesthetic particular to the Saint-Gelais brothers, but also in what it reveals about the period in which it was written. For an historical analysis, this study will reference histories and chronicles contemporary to the period. This will include the historical writings of the eldest Saint-Gelais brother: Jean, lord of Montlieu. His work spans the disputes of the second half of the 15th century. The second chapter of this study will be a cultural and ideological analysis of the Estrif. The prologue presents the text as being Octovien's French translation of his brother Jacques' now-lost Latin original. The narrative is comprised of a debate between three eponymous, allegorical figures: Science, Nature and Fortune, three sister-queens who dispute their preeminence over the earth. This chapter will be divided into three sections: determining whether or not the Estrif is indeed a translation, and, if yes, then to what degree Octovien's authorship is implicated; exploring the genre of debate literature and determining to what extent the Estrif conforms to the canon; and explaining the didacticism of the text, both as it relates to genre and as it defines the function of knowledge. Octovien's “translation” is in French, save a few quotations in Latin. The study will analyze the allusions cited. From this inventory, we will take account of the contemporary use of their sources, arriving in France under the influence of the Italian humanists, as well as their use in Octovien's general work. The research necessary for this includes the inventory of the works present in the library of the Estrif's patron, Charles d'Angoulême, at the moment of his death. The library inventory and the work of Octovien de Saint-Galais (such as his masterpiece the Séjour d'Honneur) will be the foundational materials for this investigation. The corpora of Aristotle and of Saint Augustine are already identified as crucial source material. The purpose of this section is to understand better the intellectual formation of the young author, who was only twenty years old when writing the Estrif. The literary conventions of the text anchor it in two distinct traditions. Language from the civil and ecclesiastical juris corpus illustrate the didactic tendencies of the classical and renaissance traditions. These renascent tendencies indicate “new services” expected of the aristocracy towards a more centralized crown, a clear departure from the feudal tradition. The use of exempla and allegory find root in medieval university practices and in medieval, aristocratic lyric poetry, respectively. This dualism reveals the complex expectations of a public at the crossroads of several different traditions, medieval and renaissance. The preponderance of allegory, hallmark of medieval, aristocratic poetry, is present both in the content and structure of the narrative: the principle figures are themselves allegorical, acting as mouthpieces of the domains that they incarnate; the setting of the text, itself, is the dream of the author-narrator. It is a dialogue between fiction and reality, juxtaposing classical learning against the setting of a refined medieval poem. In order to understand this delicate and sometimes ambiguous blend of traditions and realities, this study will examine the literary work of Octovien and his treatment of allegorical dream sequences and of philosophical debates. Furthermore, it will be necessary to study the source texts that directly inspired the Saint-Gelais brothers, notably Boethius' On the Consolation of Philosophy and Saint-Augustine's The City of God, in addition to other medieval French authors. The variety and juxtaposition of classical and medieval sources will allow this study to measure the rivalry between old medieval traditions and new renascent practices. The third chapter will be a literary analysis of the text itself, especially an analysis of the allegory. This is in order to evaluate the logic of the debates between the three allegorical figures, the ekphrastic passages that reinforce the allegorical setting, and the role of the narrator throughout the narrative. An exploration of the use of allegory (personifications, dream sequences and ekphrastic passages) in the 15th and 14th centuries, as well as its use in the classical source texts, will define the tradition and the role it plays in the interpretation of this text. An analysis will follow of the ekphrastic passages, themselves, comparing them to the illuminations of The Hours of Charles d'Angoulême, realized at the same court and at the same time as the Estrif, as well as other illuminations that Octovien could have seen at the library of his patron. This will be to assess to what point the figural language of the text is innovative in its conception of descriptive, allegorical embellishment. This chapter will also analyze Octovien's diction and language. Written in Middle French, the text includes a staggering number of fanciful neologisms, as well as regional particularities native to the seat of the Saint-Gelais family at Saintonge. A presentation of the text's scripta and the grammatical tendencies of the manuscript and of its author will be followed by an analysis of the neologisms with a commentary on their origins and their eventual influence on the French language. This linguistic analysis will better situate the text in the linguistic diasystem of the second half of the 15th century. It will also allow us to assess the origins of the text, itself, in order to situate its authorship more clearly. To what extent is the attribution of Octovien's “translation” to Jacques de Saint-Gelais' Latin original credible? A comprehensive glossary and an index of proper names will follow our analysis and edition of the text.