Les effets des programmes d'Etat de sédentarisation sur les pratiques religieuses et identités des éleveurs nomades dans la région de Amdo de la Province de Yunnan, Chine

par Charlotte Willis-Jones

Projet de thèse en Histoire, textes, documents

Sous la direction de Charles Ramble.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de École doctorale de l'École pratique des hautes études (Paris) , en partenariat avec Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie Orientale (laboratoire) et de École pratique des hautes études (Paris) (établissement de préparation de la thèse) depuis le 31-08-2018 .


  • Résumé

    Ce projet de recherche va utiliser l'accentuation de la théorie d'affect sur l'émotionnel et le virtuel afin de théoriser ce que d'autres chercheurs ont identifié comme un vide croissant en termes socio-historiques, politiques et – ce qui est particulièrement important pour ce travail – psychologiques. C'est un vide qui est créé par des interprétations de la réalité, toutes en confrontation, présentes chez les éleveurs Tibétains récemment sédentarisés dans la province de Yunnan en Chine. Les idéologies religieuses, à l'époque inextricablement imbriquées dans la vie quotidienne des Tibétains de toute la Chine occidentale, sont maintenant réduites à néant par des idéologies étatiques qui rivalisent pour interpréter la signification des crises telles que les maladies, catastrophes écologiques et la mort. Alors qu'auparavant les lamas (moines/guides spirituels Tibétains Bouddhistes) jouaient le rôle de guide émotionnel aux frontières des structures normales d'adaptation, aujourd'hui les discours d'Etat tentent de rationaliser l'expérience et de sous-estimer l'autorité de la religion. Par conséquent, cela ouvre un vide au sein de la réalité des Tibétains contemporains (qui pourrait développer finalement des maladies mentales). Ce projet va prendre en compte d'anciennes théories savantes mais sans s'intéresser aux interprétations macro et cadres cliniques afin de se tourner vers des analyses plus expérimentales. Le projet bénéficiera non seulement du regard de la théorie d'affect sur l'émotion, mais aussi de l'espace entre des états et le non discursif, afin de tenter de déchiffrer le vide, et de comprendre les mécanismes à l'œuvre pour le réinvestir. CONTEXTE Tandis que les politiques d'Etat envers la religion en Chine se sont assouplies depuis la fin des années 1980, provoquant ainsi un intérêt nouveau (Huber 2000, Schrempf 2000), les discours médiatiques d'expression religieuse sont restés ambivalents (Anagnost 1998, Hillman 2009). Ces dernières années, le gouvernement a commencé une série des projets pour la régénération touristique au sein de la grande région Tibétaine, et plus encore dans des endroits de signification religieuse (Hillman 2009 ; Ptáčkóva 2011, 2012). Dans le même temps, la modernisation des pratiques agricoles dans la Région Tibétaine Autonome (西藏自治区:Xizang zizhiqu) et les régions ethniquement Tibétaines administrées par les provinces de Sichuan, Yunnan, Qinghai et Gansu et guidés par la stratégie d'Ouverture de l'Occident (西部大开发 xibu da kaifa) a été promue par les autorités chinoises comme étant nécessaire écologiquement (Yeh 2009). En effet elle représente une opportunité pour les éleveurs d'échapper à la pauvreté endémique et de pouvoir mieux accéder à l'infrastructure nationale (Ptáčkóva 2012). En utilisant les politiques telles que Transformer les terres agricoles en forêt (退耕还林: tui geng huan lin) et Transformer les terres agricoles en prairie (退耕还草: tui geng huan cao) (Ptáčkóva 2011: 165)), le gouvernement vise à supplanter le pastoralisme nomade avec des modes de vies sédentaires et une économie de marché (Ptáčkóva 2011, 2012; de Schutter 2012; Khazanov 1998), ce qui représente un bouleversement social sans précédent pour la région. Bhugra & Becker (2005) discutent la corrélation entre des changements sociaux à grande échelle (parmi des communautés des migrants principalement installés aux Royaume-Uni) et des niveaux élevés de maladies mentales. Ils théorisent que le « deuil culturel » est engendré par ces changements de subjectivité (voir aussi Brown & Tucker 2010 ; Braidotti 2011; Khazanov 1998; Pant 2004, Eisenbruch 1991). Higgins (1987) explique que le désalignement des conceptions de « soi » avec une réalité externe qui vient des changements sociaux à grande échelle mène à une série d'affects négatifs, d'anxiété, d'addiction aux psychoses ou même « d'ethnocide », si l'on se réfère à Berry (1980). C'est est ce que j'appelle « le vide ». Alors qu'un travail a été fait (Holtz 1998) sur les réactions des Tibétains à leur statut de réfugié (chez qui on trouve des niveaux élevés de troubles liés au stress post-traumatique), aucune recherche n'a été conduite jusqu'ici au sujet des nomades sédentarisés. Je compte démontrer que les tropes sont les mêmes. En identifiant les tropes émotionnels du déplacement culturel aussi bien que les sites de potentialité dans ce vide, cette recherche va tenter de suggérer les moyens préemptifs d'identifier ces problèmes de santé mentale. PREOCCUPATIONS THEORIQUES La théorie d'affect représente l'étude multidisciplinaire de la réalisation des émotions, négatives et positives, pour le soi. En reconnaissant l'importance de l'affectif ou de l'émotionnel, cette recherche dévoile les mécanismes divers en jeu dans la (re)construction du soi en cours parmi les éleveurs Tibétains face au deuil culturel dans la région . Lévi-Strauss (1967) a démontré que lorsque la « force gravitationnelle » de croyance est intacte, une figure religieuse est intégrale à la construction de la réalité et le soi pour les individus. Dans son rôle d'intermédiaire, le shaman est ainsi un avatar qui provient de la libération cathartique sur le plan social-émotionnel en réagissant comme une personne ou une communauté dans le domaine spirituel-surnaturel, et devient donc un objet important de la projection. Les religions Tibétaines Bön et Bouddhistes mettent en avant des éléments de ces techniques shamaniques (Kværne 1989, 2009; Shneidermann 2010; Schrempf 2000) qui font partie des devoirs du lama (Kværne 2009:21), tels que l'orientation des âmes envers la vie après la mort, et le voyage à travers les différents niveaux de l'existence assis sur un tambour magique. C'est de cette manière que le lama représente un bouclier contre la douleur du changement de subjectivité, puisqu'il est présent aux contours de l'expérience de vie normale. Cependant, l'Etat chinois a, tenté de « casser » cette force gravitationnelle en étiquetant systématiquement les pratiques shamaniques comme de la « superstition féodale » (Anagnost 1987). Les confessions des shamans « rééduqués » ont été utilisées pour présenter à des gens nomades comme primitifs, instables et en besoin de modernisation sponsorisée par l'Etat (voir aussi Yeh 2009 ; Hillman 2009). Les chercheurs avancent en effet qu'une partie centrale de la machinerie chinoise de la construction de la nation est la représentation d'une nature profondément instable et dangereuse au sein dela culture tibétaine (dans le cas présent) (Duffield 2008, aussi Khazanov 1998; de Schutter 2012; Yeh 2009; Ptáčkóva 2011, 2012; Samuels 2010; Hillman 2009). En mettant l'accent sur les aspects concrets de la performance ritualisée, beaucoup d'érudits ont suggéré que les Tibétains étaient, en dépit des efforts de l'Etat, en train de faire revivre la religion par intérêt personnel (Schrempf 2000, Huber 2000) voire financiers. Contrairement à cette accentuation sur le concret, les théoriciens poststructuralistes ont démontré qu'un peuple est vraiment capable d'exprimer des sois contingents, en alternant entre des identités telles que Tibétain, Mongol et Chinois (Braidotti 2011; Samuels 2010; Shneiderman 2010) ou bien telles que public et privé, des sois « interculturés » (Berry 1980). La théorie d'affect se focalise davantage sur les potentialités de la construction de soi, dont des identités « deviennent » dans des moyens fluides et imprévisibles (Deleuze, dans Gregg & Seigworth 2010:6). Ce cadre va donner une portée beaucoup plus large à ma recherche, afin d'explorer les complexités émotionnelles et cognitives au centre de la situation des éleveurs.

  • Titre traduit

    The effects of State settlement policies on religious practices and identities of nomadic pastoralists in the Amdo region of Yunnan, China


  • Résumé

    This research project will use affect theory's emphasis on the emotional and the virtual to theorise what other scholars have identified as a growing socio-historical, political and, of particular importance to this research, psychological vacuum, created by competing interpretations of reality available to recently sedentarised Tibetan pastoralists in Yunnan Province, China. Religious ideologies, once densely interwoven into the everyday lives of Tibetans across the Western PRC, are now being unravelled by state ideologies that compete to interpret the significance of life crises such as illness, environmental disaster and death. Whereas lamas (Tibetan Buddhist monks and/or spiritual guides) previously acted as emotional guides at these places on the edge of normal coping structures, state discourses now attempt to rationalise experiences and undermine religious authority, thus opening a void in the heart of contemporary Tibetans' realities (which may ultimately lead to mental health issues). This project will keep in mind previous scholarly insights but steer away from macro interpretations and clinical frameworks towards more experiential analyses. The project will benefit from affect theory's attention not only to emotion, but also the in-between and the non-discursive, in order to attempt to make sense of the void, and understand the mechanisms at work in refilling it. BACKGROUND While state policies towards religion in China have been relaxed since the late 1980s, prompting something of a resurgence (Huber 2000, Schrempf 2000), media discourse regarding religious expression has remained ambivalent (Anagnost 1998; Hillman 2009). In recent years the government has begun a series of tourism regeneration projects throughout the greater Tibetan region, often in places of religious significance (Hillman 2009; Ptáčkóva 2011, 2012). At the same time, the modernisation of agricultural practices in the Tibetan Autonomous Region (西藏自治区:Xizang zizhiqu) and ethnically Tibetan regions administered by Sichuan, Yunnan, Qinghai and Gansu Provinces through the Opening of the West (西部大开发 xibu da kaifa) strategy has been promoted by the Chinese authorities as ecologically necessary (Yeh 2009), as well as representing an opportunity for pastoralists to escape entrenched poverty through better access to national infrastructure (Ptáčkóva 2012). Through policies such as Turning farmland into forest (退耕还林: tui geng huan lin) and Turning farmland into grassland (退耕还草: tui geng huan cao) (Ptáčkóva 2011: 165)), the government aims to supplant nomadic pastoralism with sedentarised living arrangements and a marketised economy (Ptáčkóva 2011, 2012; de Schutter 2012; Khazanov 1998), thus representing unprecedented social upheaval for the region. Bhugra & Becker (2005) discuss the correlation between large-scale social change (among migrant communities predominantly settled in the UK) and high levels of mental illness, and theorise that ‘cultural bereavement' is engendered by such shifts in subjectivity (see also Brown & Tucker 2010; Braidotti 2011; Khazanov 1998; Pant 2004, Eisenbruch 1991). Higgins (1987) explains that the misalignment of conceptions of ‘self' with external reality resulting from large-scale social change leads to a range of negative affects, from anxiety and addiction to psychosis or even what Berry (1980) refers to as ‘ethnocide'. This is what I describe as the ‘void'. While work has been done (Holtz, 1998) on Tibetan reactions to their refugee status (where high incidences of PTSD were found), no research in this vein has been conducted thus far with regard to sedentarised nomads. I intend to argue that the tropes are the same. By identifying the emotional tropes of cultural displacement as well as the sites of potentiality in this vacuum, this research will attempt to suggest a pre-emptive means of identifying such mental health issues. THEORETICAL CONCERNS Affect theory is the multidisciplinary study of the embodiment of emotions, negative and positive, within the self. By acknowledging the importance of the affective or emotional, this research will uncover the various mechanisms at work in the ongoing (re)construction of self among Tibetan pastoralists facing cultural bereavement in the region . Lévi-Strauss (1967) demonstrated that when the ‘gravitational force' of belief is intact, a religious figure is integral to individuals' construction of both reality and the self. In his role as intermediary, the shaman is an avatar who provides cathartic release on the social-emotional plane by reacting on behalf of the person or community in the spiritual-supernatural realm, thereby becoming an important object of projection. Tibetan Bön and Buddhist religions both feature elements of these shamanic techniques, (Kværne 1989,2009; Shneidermann 2010; Schrempf 2000) incorporated into the duties of the lama (Kværne 2009:21), such as the guiding of souls in the afterlife, and the journeying through various strata of existence while seated on a magical drum. In this way the lama represents a shield against the pain of shifting subjectivity, as he is present on the edges of normal lived experience. The Chinese state has, however, attempted to ‘break' this gravitational field through the systematic labelling of shamanic practices as ‘feudal superstition' (Anagnost 1987). ‘Re-educated' shamans' confessions have been used to present nomadic peoples as primitive, unstable and in need of state-sponsored modernisation (see also Yeh 2009; Hillman 2009). Indeed, scholars argue that a core part of the machinery of Chinese nation-building is the portrayal of a fundamentally unstable and dangerous nature at the heart of, in this case, Tibetan culture (Duffield 2008; also Khazanov 1998; de Schutter 2012; Yeh 2009; Ptáčkóva 2011, 2012; Samuels 2010; Hillman 2009). By focussing on the concrete aspects of ritualised performance, much scholarship has suggested that Tibetans are, in spite of state efforts, revivifying religion for personal (Schrempf 2000; Huber 2000) or, indeed, financial gain (Hillman 2009). In contrast to this emphasis on the concrete, poststructuralist theorists demonstrate that people are capable of expressing contingent selves, alternating between identities such as Tibetan, Mongol and Chinese (Braidotti 2011; Samuels 2010; Shneiderman 2010) or public and private, ‘interculturated' selves (Berry 1980). Affect theory focuses further on the potentialities of self-construction, where identities are ‘becoming' in fluid and unpredictable ways (Deleuze, in Gregg & Seigworth 2010:6). This framework will give my research a far broader scope to explore the emotional and cognitive complexities at the centre of the pastoralists' situation.