Jeu et dérision dans le théâtre de Matéi Visniec.

par Lobna Hizi

Projet de thèse en ARTS spécialité Etudes théâtrales et spectacle vivant

Sous la direction de Didier Plassard et de Hafedh Djedidi.

Thèses en préparation à Montpellier 3 en cotutelle avec l'Université de Sousse , dans le cadre de Langues, Littératures, Cultures, Civilisations , en partenariat avec RIRRA 21 - Représenter / Inventer la Réalité du Romantisme à l'Aube du XXIe siècle (laboratoire) depuis le 01-09-2018 .


  • Résumé

    Le théâtre contemporain a sapé un grand nombre des convenions et des fondements du théâtre classique. Si le drame moderne met sur scène la tragédie de la condition humaine, il ne fait cependant pas appel à la même appréhension du tragique ni de la tragédie. Ces concepts deviennent pluriels. Le tragique, auquel les vieux clowns ou les migrants ou pour aller plus loin Hécube de Visniec sont soumis, n'est pas le même tragique des auteurs de l'antiquité ou des classiques. On parle donc de tragédie sans pour autant sombrer dans le tragique (ni lamento, ni déclaration brûlante de l'amour-passion !). Parmi les raisons qui m'ont poussée à faire ce choix de sujet : Jeu et dérision dans le théâtre de Matéi Visniec, c'est justement cette liberté que le texte théâtral visnien m'accorde et le fait qu'il m'éloigne du statut du lecteur classique passif. Comme le confirme Visniec : « Je laisse une liberté totale aux autres, qu'ils fassent ce qu'ils veulent de mon texte » . Chaque lecteur peut mettre en scène sa pièce à travers les représentations intellectuelles et mentales et en fonction des images qui peuvent défiler dans sa tête lors de la lecture. En outre, cet aspect se trouve accentué par le fait que Visniec propose dans certaines de ses pièces dont notamment Migraaaants ou Petit boulot pour vieux clowns deux dénouements différents et c'est au lecteur ou au metteur en scène de choisir celui qui lui va le plus ou celui qu'il juge satisfaisant pour le lecteur qu'il est. C'est précisément ce qui peut ouvrir les voies sur d'autres possibles et d'autres champs de réflexion. Nous assistons à un changement du statut du personnage principal ; du héros tragique doté par un talent d'orateur (artefact que le drame moderne ne tolère plus) et totalement résigné à son "fatum", nous passons à un protagoniste pour qui le langage du personnage n'a plus souvent le même référentiel que le spectateur et constitue, au final, un discours travaillé généralement par la déraison, l'incohérence, voire quelques fois par la syncope. Le protagoniste a conscience du tragique de sa condition mais fait semblant de le dépasser à travers la dérision, l'autodérision et le rire qui en résulte. Il est donc conscient qu'il n'y a aucune issue mais il joue l'indifférence. En d'autres termes, il essaye d'ignorer ses angoisses existentielles en se perdant dans le faire semblant. Dans ce sens, Freud affirme « le contraire du jeu n'est pas le sérieux, c'est la réalité. » Il est donc question de fuir la réalité ou les réalités relatives à ce tragique qui caractérise ce théâtre mais que celui-ci dépasse. Tous ces procédés entraînent le lecteur-spectateur en deçà du moment du spectacle ou de celui de la lecture de la pièce et à travers ce moment à son au-delà, c'est-à-dire à une sorte de détachement ou de distanciation de sa propre condition. Ce qu'explique Ernest Bloch en disant : « penser c'est dépasser. » C'est, en effet, un rire qui incite à une réflexion par rapport à ce nouveau tragique lié au non-sens, à l'absurdité et à cette confrontation entre l'appel désespéré de l'homme et le silence affreux du monde (Camus). D'où la contrition qui en résulte chez le lecteur-spectateur et qui entérinent et dépassent la peur et la pitié générées par le tragique classique. L'homme cet être vulnérable représenté comme mutilé et réifié finit par se plonger dans l'autodérision et le faire semblant parce que : « le comique est tragique, et la tragédie de l'homme, dérisoire » , résume Ionesco. La question cruciale est : Le tragique résulte-t-il de la nature périssable de l'homme ou bien de son incompréhension du pourquoi de son existence ? Le Jeu comprend-il le dérisoire ou c'est le dérisoire qui englobe le jeu ? Autrement dit et en se référant à Deleuze, le jeu serait-il la monade qui contient dans ses plis le jeu ou ce serait tout à fait le contraire ? Si on admet que la dérision fait partie du jeu conditionnel, ne serait-elle pas comme une simple procédure en vue de créer du spectaculaire mais plutôt un mode de positionnement par rapport aux conditions tragiques de l'homme moderne ? Jusqu'où peut aller l'homme dans ce jeu et dans ce faire semblant ? Et jusqu'où peut aller le détachement de l'homme de sa propre condition afin de mieux la repenser ? Nous allons interroger l'œuvre de Visniec à partir des paradigmes du tragique, du comique, du grotesque et du dérisoire en vue comprendre les aboutissants de l'univers dramatique visnien et sa manière d'appréhender le monde. Il est, donc, question de « visiter » les reliefs de l'esthétique générale de Visniec.

  • Titre traduit

    Game and derision in the theater of Matéi Visniec.


  • Résumé

    Contemporary theater has undermined many of the conveniences and foundations of classical theater. If modern drama presents the tragedy of the human condition, it does not appeal to the same apprehension of tragic and tragedy. These concepts become plural. The tragic, to which the old clowns or the migrants or to go further Hécube of Visniec are subjected, is not the same tragic of the authors of the antiquity or the classics. So we are talking about tragedy without falling into tragic (neither lament, nor burning declaration of love-passion!). Among the reasons that pushed me to make this choice of subject: Game and derision in the theater of Matéi Visniec, it is precisely this freedom that the theatrical text visnien grants me and the fact that it moves me away the status of the passive classic reader. As confirms Visniec: "I leave a total freedom to others, that they do what they want of my text". Each reader can stage his play through the intellectual and mental representations and according to the images that can scroll through his head during reading. In addition, this aspect is accentuated by the fact that Visniec offers in some of his plays, including Migraaaants or Little work for old clowns two different denouements and it is up to the reader or the director to choose the one that suits him the most or whatever he considers satisfactory for the reader he is. This is precisely what can open the way to other possible and other fields of thought. We are witnessing a change in the status of the main character; tragic hero endowed by a talent of orator (artifact that modern drama no longer tolerates) and totally resigned to his "fatum", we move to a protagonist for whom the language of the character does not often have the same frame of reference as the spectator and is, in the end, a discourse usually worked by unreason, incoherence, sometimes syncope. The protagonist is aware of the tragedy of his condition but pretends to overcome it through derision, self-deprecation and laughter that results. He is therefore aware that there is no way out but he plays indifference. In other words, he tries to ignore his existential anxieties by losing himself in the pretense. In this sense, Freud asserts "the opposite of the game is not the seriousness, it is the reality. It is therefore a question of fleeing the reality or the realities relating to this tragic character that characterizes this theater but that it transcends. All these processes lead the reader-spectator below the moment of the show or of that of the reading of the play and through that moment to its beyond, that is to say to a sort of detachment or distancing of his own condition. What Ernest Bloch explains by saying: "to think is to go beyond. It is, indeed, a laugh that incites reflection on this new tragic linked to nonsense, absurdity and this confrontation between the desperate call of man and the dreadful silence of the world (Camus). Hence the contrition which results from it in the reader-spectator and which confirms and surpasses the fear and pity generated by the tragic classic. The man this vulnerable being represented as mutilated and reified eventually plunges into self-mockery and pretending because: "the comic is tragic, and the tragedy of man, derisory," sums up Ionesco. The crucial question is: Is the tragic result of the perishable nature of man or his misunderstanding of the reason for his existence? Does the game include the ridiculous or it is the derisory which includes the game? In other words, and referring to Deleuze, would the game be the monad that contains in its folds the game or it would be quite the opposite? If we admit that derision is part of the conditional game, would it not be a simple procedure to create spectacular but rather a mode of positioning in relation to the tragic conditions of modern man? How far can the man in this game and in this pretense go? And how far can the detachment of man from his own condition go to better rethink it? We will examine Visniec's work from the paradigms of tragic, comic, grotesque and ridiculous in order to understand the endings of the visnian dramatic universe and its way of apprehending the world. It is, therefore, a question of "visiting" the reliefs of the general aesthetics of Visniec.