La littératie chez les sourds : etats des lieux sociolinguistique et linguistique, perspectives didactiques

par Raphaël Prenovec

Projet de thèse en Sciences du langage

Sous la direction de Anne Lacheret-Dujour et de Caroline Bogliotti.

Thèses en préparation à Paris 10 , dans le cadre de École doctorale Connaissance, langage et modélisation (Nanterre) , en partenariat avec MoDyCo, Laboratoire (laboratoire) depuis le 05-12-2018 .


  • Résumé

    En 1998, le rapport Gillot, qui constitue une tentative de mise au point sur la réalité du quotidien des sourds dans la société et notamment sur les possibilités qu'offre le système éducatif français, fait apparaître les difficultés des jeunes sourds dans l'acquisition et l'apprentissage de la langue française. Les problèmes rencontrés par les apprenants sourds se situent au niveau de la lecture et de l'écriture et se traduisent par une inaptitude dans ces domaines. Dans ce rapport, on comptabilise 80% des sourds dits «profonds» illettrés et 5% de la même catégorie comme accédant aux études supérieures. Il s'agit d'un constat de «grave carence» selon les termes de madame Dominique Gillot, alors députée du Val d'Oise. La question qui se pose est de savoir ce qu'il en est vingt après, à l'heure de la socialisation des sourds. En effet, que s'est il passé depuis vingt ans? Et où en sommes-nous aujourd'hui par rapport à cette question de l'illettrisme des sourds? Peut-on parler d'évolution? Sommes-nous en mesure d'établir des données concrètes de changement notoire? Le rapport Gillot comportait 115 propositions pour améliorer la situation des sourds, notamment en matière de scolarisation. Il s'agit de faire un état des lieux sur la question. Le regard sociolinguistique est intéressant dans la mesure où la langue «parlée» par les sourds présente des différences plus que significatives d'avec celle parlée par la communauté des entendants: pratique de la LSF, recours au «français signé », aide à la lecture labiale grâce au LfPC, appareillage, implant cochléaire, etc. Selon que l'on parle d'illettrisme ou de difficultés d'acquisition ou/et d'apprentissage des sourds, se profilent à l'intérieur de la langue française des variations saisissantes, au point que nous sommes tentés d'identifier cette variation à l'illettrisme même, surtout avec les jeunes en très grande difficulté. D'emblée, nous voyons que la question qui nous occupe se complique dans la mesure où nous avons affaire à des jeunes en situation de handicap. S'agissant de jeunes sourds, peut-on alors parler d'illettrisme? Sachant pertinemment que l'acquisition et l'apprentissage de la langue française sont pour eux par nature problématiques? C'est le concept d'illettrisme qui demande à être soumis à une remise en question sans pour autant succomber à la tentation du dualisme et de tomber dans le piège des oppositions faciles entre lettré/illettré, alphabète/analphabète, entendant/sourd. La réflexion pousse à adopter d'autres concepts que celui de l'illettrisme afin de comprendre comment, dès son plus jeune âge, l'enfant sourd se saisit du sens pour se construire dans et par le langage. Et la spécificité de la situation linguistique des sourds nous amène à comprendre pleinement le concept de littératie, avec son évolution historique, afin de changer notre regard sur les sourds et d'élargir notre grille de compréhension par un questionnement différent et plus adapté. Il s'agit de nous interroger sur les processus d'acquisition et d'apprentissage de la langue française de l'enfant sourd, en invoquant des disciplines comme la phonétique, la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la sémantique, la sémiologie, la pragmatique afin de déterminer ce qui, d'un côté empêche l'accès au sens du propos lu ou écrit (question des obstacles de l'accès au sens), et de l'autre ce qui peut favoriser cet accès au sens (question des facilitateurs). Également, il s'agit dans cette recherche d'interroger la psycholinguistique et ses méthodes expérimentales d'une part pour mieux appréhender le traitement et la production de l’écrit, et d’en déterminer les spécificités. Un enfant sourd apprend l’écrit d’une langue orale qu’il ne maîtrise pas pleinement et développe une sorte de rapport problématique avec la lecture et l'écriture de la langue française. En effet, il s'avère que du point de vue de la compétence, l'apprenant sourd, ne possédant pas la connaissance implicite de la langue française, est limité dans sa compréhension et sa production d'énoncés, que ce soit à l'oral qu'à l'écrit. Certes. Mais si l'on considère que dans le langage tout ne tient pas à ce que nous appelons compétence linguistique (au sens de Chomsky), et que l'activité de langage ne doit pas être dissociée d'autres activités (Piaget), alors ce rapport problématique avec la langue française des jeunes sourds ne pourrait-il pas présenter pour le chercheur une opportunité de voir et de penser les choses autrement? La pratique de la LSF et plus généralement les atypies et les déficits des sourds apprenants - en fait tout ce qui semble s'apparenter à l' «illettrisme» chez les sourds en général – ne devrait-il pas être analysé sous l'angle de la performance ? Autrement-dit du point de vue d'une créativité qui changerait les règles au lieu de d'être gouvernée par elles ? Ce qui reviendrait à considérer les écarts de langage des sourds par rapport aux règles de la compétence non pas comme un défaut mais comme un besoin d'expressivité propre ou comme une faculté d'appropriation du sens unique en son genre. Cette piste est à explorer. Mais également, il s'agit d'interroger les neurosciences cognitives, car des investigations neurophysiologiques nous permettront de mieux comprendre le lien entre l’âge d’acquisition d’une langue orale et les processus de traitement d’une langue écrite, afin d'explorer ensuite le traitement de la LSF. En somme, la psycholinguistique et les neurosciences cognitives peuvent nous aider à mieux comprendre le développement du langage chez l'enfant sourd, mais aussi ses atypies et déficits. Aussi, il sera nécessaire d'interroger la linguistique cognitive pour mettre en perspective les processus de pensée des sujets sourds par rapport à la façon dont nous pensons, percevons et créons nos représentations. S'il existe des différences à ce niveau, comment les mettre en évidence? Cette question des processus d'acquisition et d'apprentissage du langage chez l'enfant sourd est rendue d'autant plus complexe que, de par son infirmité et par sa situation de handicap, la réflexion ne peut faire l'impasse, d'un point de vue didactique, sur le problème du lien entre processus d'acquisition et d'apprentissage. Autrement dit, il est important de se demander comment l'enfant sourd se construit-il dans son rapport au langage et à la langue, afin de comprendre quelles sont les parts inconsciente et apprise dans ses processus, et de discerner si les apprentissages de la lecture et de l'écriture s'inscrivent pour l'enfant sourd dans ceux d'une langue que nous devons qualifier de «native» ou plutôt de langue «seconde». La question cruciale pour moi en tant qu'enseignant spécialisé et chercheur est de savoir quel type d'apprenant est l'enfant sourd? C'est pourquoi la recherche qui m'anime aura pour ultime but de dégager des perspectives didactiques montrant qu'il est possible d'intervenir de manière significative dans les processus d'acquisition du français par les enfants sourds.

  • Titre traduit

    Literacy among the Deaf : sociolinguistic and Linguistic State of Play, didactic perspectives


  • Résumé

    In 1998, the Gillot report, which is an attempt to focus on the reality of the day-to-day life of the deaf in society and especially on the possibilities offered by the French education system, shows the difficulties young deaf people have in acquiring and learning the French language. The problems faced by deaf learners are at the level of reading and writing and result in an inaptitude in these areas. In this report, we count 80% of the deaf who are so-called "deep" are illiterate and 5% of the same category are counted as accessing higher education. This is a finding of "serious deficiency" in the words of Mrs. Dominique Gillot, as a member deputy from Val d'Oise. What is the situation twenty years after, at the time of socialization of the deaf. Indeed, what has happened for twenty years? And where are we today in relation to this question of the illiteracy of the deaf? Can we talk about evolution? Are we able to establish concrete evidence of significant change? The Gillot report included 115 proposals to improve the situation of the deaf, particularly in terms of schooling. This is to establish the state of play on this issue issue in France. The sociolinguistic view is interesting insofar as the language spoken by the deaf presents more than significant differences from the language spoken by the hearing community: practice of the LSF, use of "signed French ", reading aid labial thanks to LfPC, hearing aid, cochlear implant, etc. Depending on whether one speaks of illiteracy or difficulties of acquisition and / or learning of the deaf, appear in the French language of the striking variations, to the point that we are tempted to identify this variation to Illiteracy itself, especially with young people in very great difficulty. From the outset, we see that the issue at hand is complicated by the fact that we are dealing with young people with disabilities. With regard to young deaf people, can we then speak of illiteracy? Knowing that the acquisition and learning of the French language is inherently problematic for them? It is the concept of illiteracy that needs to be challenged without succumbing to the temptation of dualism and falling into the trap of easy oppositions between literate / illiterate, hearing / deaf. Reflection pushes to adopt concepts other than that of illiteracy to understand how, from an early age, the deaf child grasps meaning to build himself in and through language. And the specificity of the linguistic situation of the deaf leads us to fully understand the concept of literacy, with its historical evolution, in order to change our view of the deaf and broaden our understanding by a different and more appropriate questioning. This is to question us about the process of acquisition and learning of the French language of the deaf child, by invoking disciplines such as phonetics, phonology, morphology, syntax, semantics, semiology, pragmatics in order to determine what, on the one hand, prevents access to the meaning of what is read or written (question of the obstacles of access to meaning), and on the other, what can favour this access to meaning (question of facilitators). In this research, the aim is also to question psycholinguistics and its experimental methods on the one hand to better understand the treatment and production of the written word, and to determine their specificities. A deaf child learns the writing of an oral language that he does not master fully and develops a kind of problematic relationship with the reading and writing of the French language. In fact, it turns out that from the point of view of competence, the deaf learner, not possessing the implicit knowledge of the French language, is limited in his comprehension and his production of utterances, whether orally or in writing. Certainly. But if we consider that in language everything does not hold to what we call linguistic competence (in the sense of Chomsky), and that language activity must not be disassociated from other activities (Piaget), then could this problematic relationship with the French language of deaf young people not be to present for the researcher an opportunity to see and think things differently? The practice of LSF and more generally the atypies and deficits of the deaf learners - in fact, everything that seems to be related to "illiteracy" among the deaf in general - should not it be analyzed from the point of view of the performance ? In other words from the point of view of a creativity that would change the rules instead of being governed by them? This would be tantamount to considering language differences of the deaf in relation to the rules of competence not as a defect but as a need for expressiveness of their own or as a faculty of appropriation of meaning unique in it’s genre. This track is to be explored. But also, it is questioning cognitive neuroscience, because neurophysiological investigations will allow us to better understand the link between the age of acquisition of an oral language and the process of processing a written language, in order to then explore the treatment of the LSF. In summary, psycholinguistics and cognitive neuroscience can help us better understand language development in deaf children, as well as their atypies and deficits. Also, it will be necessary to question cognitive linguistics to put into perspective the thought processes of deaf subjects in relation to the way we think, perceive and create our representations. If there are differences at this level, how to highlight them? This question of the processes of acquisition and language learning in the deaf child is made all the more complex by the fact that, because of its infirmity and its situation of disability, reflexion can not ignore the problem of the link between acquisition and learning processes. In other words, it is important to ask how the deaf child builds himself in his relationship to language in his practice and language as a standard, in order to understand what parts are unconscious and learned in these processes, and to discern whether the learning of reading and writing are written for the deaf child in those of a language that we must describe as "native" or rather "second" language. The crucial question for me as a specialized teacher and researcher is what type of learner is the deaf child? This is why the research that motivates me will have the ultimate goal of identifying didactic perspectives showing that it is possible to intervene significantly in the process of acquisition of French by deaf children.