Le corps de l'adversaire chez les orateurs attiques

par Benjamin Leboulanger

Projet de thèse en Histoire

Sous la direction de Vincent Azoulay.

Thèses en préparation à Paris Est , dans le cadre de CS - Cultures et Sociétés , en partenariat avec ACP - Analyse Comparée des Pouvoirs (laboratoire) depuis le 26-11-2016 .


  • Résumé

    Parler du corps, non plus comme d'un fait biologique et d'un donné naturel, mais comme d'une construction sociale, mène à l'appréhender en tant que produit, voire en tant qu'enjeu, de la socialisation. L'idée d'une construction sociale du corps semble émerger tardivement dans la recherche en sciences sociales. Les précurseurs sont les hygiénistes du XIXe siècle, qui rompirent avec la conception d'un corps seulement formé par la nature et découvrirent, dans les conditions de vie et de travail des individus et des groupes sociaux, une véritable fabrique du corps. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les travaux de Bourdieu redéfinissent le corps selon sa fabrication culturelle, et le corps se fait langage : en développant toute une grammaire, en incorporant toutes les représentations sociales, c'est-à-dire en traduisant leur système en hexis, le corps parle et dit les idéaux, les valeurs, les hiérarchies sociales. Ces représentations sont naturalisées, se fondent dans l'implicite et, très souvent, dans l'inconscient : « Il est à peine besoin de rappeler en effet que le corps, dans ce qu'il a de plus naturel en apparence, c'est-à-dire dans les dimensions de sa conformation visible (volume, taille, poids, etc.), est un produit social […]. Les différences de pure conformation sont redoublées par des différences d'hexis, de maintien, différences dans la manière de porter le corps, de se porter, de se comporter où s'exprime tout le rapport au monde social » (Pierre Bourdieu, « Remarques provisoires sur la perception sociale du corps » in Actes de la recherche en sciences sociales, 1977, v. 14, n°1, pp. 51-54). Cette entrée dans l'univers mental des sociétés, qu'elles soient présentes ou passées, est empruntée depuis peu par les historiens de l'Antiquité. Les travaux de Vernant, tels que Corps des dieux (1986), codirigé par Malamoud, et L'individu, la mort, l'amour (1989), se fondent sur le corps, ses représentations, sa mise en jeu, pour approcher d'anciens systèmes mentaux de mise en ordre du monde et le positionnement de l'individu dans ces derniers. De nouvelles recherches s'inscrivent dans son sillage : en témoignent les actes de colloque et les ouvrages collectifs parus sur le sujet depuis le milieu des années 2000. Les discours silencieux du corps représenté par les sources iconographiques, le corps pensé par le discours médical, le corps statufié, le corps sportif et le corps sur la scène théâtrale, entre autres, retiennent l'attention des chercheurs (Prost Fr., Wilgaux J., s. dir., Penser et représenter le corps dans l'Antiquité, 2006). Le langage du corps s'aborde tant dans les représentations sociales qu'il exprime que dans le champ des métaphores qu'il suggère (Dasen V., Wilgaux J., s. dir., Langages et métaphores du corps dans le monde antique, 2008). La construction collective et la revendication d'une identité culturelle au moyen de l'exhibition du corps sont l'objet d'études spécifiques sur la mise en jeu du corps sur la scène du théâtre et sur les estrades de la politique, ainsi qu'au gymnase et dans l'art (Garelli M.-H., Visa-Ondarçuhu V., s. dir., Corps en jeu de l'Antiquité à nos jours, 2010). Le corps se trouve encore étudié dans les châtiments qu'on lui inflige et leur signification symbolique (Bodiou L., Mehl V., Soria M., s. dir., Corps outragés, corps ravagés de l'Antiquité au Moyen Âge, 2011). Le vêtement, la parure et les artifices cosmétiques sont approchés comme autant de prolongations du corps, sur lesquelles la prise individuelle est plus grande et la traduction d'un habitus social plus explicite (Bodiou L., Gherchanoc Fl., Huet V., Mehl V., s. dir., Parures et artifices : les corps exposés dans l'Antiquité, 2011). Ce projet de thèse entend contribuer à la recherche historique en menant une étude du corps, singulièrement du corps de l'adversaire, en Grèce ancienne, à partir du corpus des orateurs attiques. Les discours des orateurs sont le lieu privilégié de l'étude du corps, puisqu'il s'y trouve à la fois sur la scène, engagé dans une performance d'éloquence et tâchant de convaincre en se faisant langage, et dans les stratégies rhétoriques des orateurs, qui le mettent en scène et le parent de vertus et de vices selon l'impression qu'ils souhaitent transmettre à l'auditoire. Il semble en effet que le corpus des orateurs attiques soit toujours sous-exploité sur le plan anthropologique et qu'il y ait matière, en considérant le corps comme un construit culturel, à une contribution neuve. Il s'agirait, dans un premier temps, d'étudier les hiérarchies sociales selon le corps, qui les reflète en même temps qu'elles le produisent : la conformation des corps aux idéaux-types sociaux doit donner les clefs d'une fabrication du corps de l'homme libre et du corps de l'esclave, du corps de l'homme et du corps de la femme, du corps du riche et du corps du pauvre. Ensuite, en focalisant l'étude sur la mise en scène du corps dans les stratégies rhétoriques, la recherche envisagerait les usages que font les orateurs de leur corps sous les yeux de l'Assemblée et du tribunal. La mise en scène du corps de l'adversaire, en jouant des représentations sociales susdites, se trouve être un topos des discours sur lequel les orateurs s'appuient pour « révéler » le caractère d'un homme et, surtout, d'un adversaire, en justice comme en politique. Enfin, la conception du corps se révèle dans les coups qu'on lui porte et dans les châtiments qu'on lui inflige, en vertu des lois comme en-dehors de leur cadre.

  • Titre traduit

    The opponent's body in Attic orators


  • Résumé

    Talking about the body, not as a biological fact or as a natural given any more, but as a social construction, leads to consider it as a production, even as an issue, of socialisation. The idea of a social construction of the body seems to emerge only late in social studies' researches. Its precursors are the hygienists of the 19th century, who went against the conception of a body only shaped by nature, and discovered, in the living and working conditions of individuals and social groups, a true body factory. In the second half of the 20th century, Bourdieu's works gave a new definition of the body according to its cultural fabrication; and thus, the body becomes language : by developing its own grammar, by incorporating social representations, in other words by translating their system in a hexis, the body can talk and tell ideals, values, and social hierarchies. These representations are shown as natural, merging with the implicit, and frequently, with the unconscious : “Needless to remind that the body is actually, in all its most apparent and natural characteristics, in other words, in the dimensions of its visible anatomy (volume, height, weight, etc.), a social product [...]. The pure anatomic differences are redoubled by hexis and bearing divergences, and by the differences in the way of presenting the body, standing or behaving, that express the relationship with the entire social world” (Pierre Bourdieu, “Remarques provisoires sur la perception sociale du corps” in Actes de la recherche en sciences sociales, 1977, v. 14, n°1, pp.51-54). Entering the mental universe of societies, either past or present, is a path that has recently been taken by the historians of Antiquity. Vernant's works, such as Corps des dieux (1986), co-directed by Malamoud, and L'individu, la mort, l'amour (1989), are based on the body, its representations and involvements, in order to understand the ancient mental ways of ordering the world, and the position of the individual in such systems. Some new researches seem to follow his path ; several colloquium proceedings, and other collective works that were published on this topic since the middle of the 2000s tends to prove it. The silent discourses of the body as represented by iconographic sources, as considered by medical discourses, the eulogised body, the athletic and sporty body, or the acting body on stage, among other representations, hold the researchers' attention (Prost Fr., Wilgaux J., s. dir., Penser et représenter le corps dans l'Antiquité, 2006). The language of the body can be approached both through the social representations it reveals and within the metaphors it suggests (Dasen V., Wilgaux J., s. dir., Langages et métaphores du corps dans le monde antique, 2008). The collective claim and construction of a cultural identity by exhibiting bodies are both objects of specific researches about the body's representation on theatrical and political scenes, as well as in the gymnasium, and in artistic domains (Garelli M.-H., Visa-Ondarçuhu V., s. dir., Corps en jeu de l'Antiquité à nos jours, 2010). The body is also studied through the punishments he receives and their symbolic signification (Bodiou L., Mehl V., Soria M., s. dir., Corps outragés, corps ravagés de l'Antiquité au Moyen-Âge, 2011). Clothes, jewellery, and cosmetic artifices are approached as the many prolongations of the body, that the individual action can easily modify, and which translate a more explicit social habitus (Bodiou L., Gherchanoc Fl., Huet V., Mehl V., s. dir., Parures et Artifices : les corps exposés dans l'Antiquité, 2011). This thesis proposal aims to contribute to the historical research by studying the body, and singularly the body of the opponent, in Ancient Greece, based on the corpus of the Attic orators. The speeches of the orators are the ideal sources to study the body, since it is simultaneously on stage, involved both in a rhetorical performance, trying to convince by being transformed into language, and in orators' rhetorical strategies, who stage the body and dress it with virtues and vices according to the impression they want to deliver to their audience. As a matter of fact, it seems that the corpus of the Attic orators is still under-exploited, as far as anthropology is concerned, and that, considering the body as a cultural construction, there are possibilities of contributing in a new way to the historical research. First, the research would study social hierarchies focusing on the body that reflects them, as well as they create it ; indeed, the body's conformation to social typical ideals must explain the creation of the body of the free man and the body of the slave, the body of men and the body of women, and the body of the rich and the body of the poor. Then, concentrating the study on the staged body of rhetorical strategies, this research would consider the way orators use their body right in front of the Assembly's and court's eyes. The staging of the opponent's body, playing with the social representations previously mentioned, is precisely one of the topoi of these speeches that orators use to “unmask” the nature of a man and, most of all, of a political or judicial opponent. Finally, the conception of the body is revealed through the many blows it suffers, and the punishments it endures, by virtue of the laws or against them.