REUSSIR EN MARGE DES INSTITUTIONS, OU LA QUESTION DE « L'INTELLIGENCE PUNK » Etude des carrières sociologiques punks et des nouvelles formes d'épanouissement personnel

par Manuel Roux

Projet de thèse en Sciences de l'éducation

Sous la direction de Luc Robene et de Solveig Serre.

Thèses en préparation à Bordeaux , dans le cadre de Sociétés, Politique, Santé Publique , en partenariat avec Laboratoire Cultures et Diffusion des Savoirs (laboratoire) depuis le 03-10-2018 .


  • Résumé

    La gestion quotidienne, la budgétisation, la tenue d'un calendrier prévisionnel, la production, le démarchage de labels, la promotion, le « booking » de concerts et la distribution des supports sont autant d'activités qui définissent la vie d'un groupe de musique. Cette idéologie de la « débrouille », mise en pratique, les connaissances apprises « sur le tas », les formes d'auto-organisation et de transmission sont caractéristiques du punk qui les a érigées plus généralement en mode de vie, sinon en règles (cette ré- institutionnalisation du « non conventionnel » est un aspect paradoxal que nous questionnons à terme), qui touchent, au-delà de la musique stricto sensu, aussi bien la vie au squat ou en communauté, le « fanzinat », les pratiques de collectifs d'artistes, etc. Cette étude aura pour but de questionner la transmission des pratiques dites DIY - Do It Youself (« Fais le toi-même »), pour comprendre comment des individus arrivent à mobiliser des ressources nécessaires à l'accomplissement de leurs objectifs, en marge des institutions. Dans le cadre de nos recherches menées au sein de l'ensemble du cursus du master Sciences de l'Education, de nos lectures (construction très fine d'un état de l'art) ainsi que de notre participation régulière au projet de recherche PIND (Punk is not dead), soutenu par l'ANR, nous nous sommes aperçus que la construction de cette culture et de la circulation des connaissances qu'elle sous-tend n'avait guère été interrogée en France. En effet, un rapport ethno-centré à la transmission de savoirs nous fait observer généralement les processus de transmission (et d'éducation) dans le cadre relativement traditionnel des institutions ou des formes institutionnalisées de la vie sociale (école, famille, associations, clubs, etc.) mais ne nous permet pas d'envisager ou d'appréhender ces processus dans le cadre de pratiques culturelles qui vont se développer aux marges de la société, dans des zones en apparence plus floues et pour lesquelles les rapports à la règle, aux formes de régulations et de pouvoirs traditionnels sont sinon rejetés, a minima fortement remis en questions. C'est donc pour nous l'occasion de faire un travail d'analyse de la scène punk dans ses dimensions pédagogiques et éducatives propres, afin d'interroger ces façons alternatives de construire et transmettre des formes de savoirs. Notre question de recherche se formule donc ainsi : Comment la culture punk construit- elle des carrières – au sens sociologique du terme- tout en réinventant des formes d'épanouissement personnel ? Notre étude s'articulera d'abord autour de la conceptualisation de la notion d' « Intelligence punk », entendue au moins dans trois composantes : la centration de collectifs et/ou de groupes sociaux sur le DIY (clé de voûte du punk) et les potentiels que cette perspective participe à définir (dimension axiologique, idéologique, performative, pratique) ; la construction d'un espace de circulation des connaissances dit « alternatif » et d'un mode de vie spécifique aux formes d'auto-organisation underground qu'il sous-tend ; la définition de carrière punk qui suppose que le punk a pu être une forme de matrice ontologique décisive pour tout ou partie de la vie des individus, c'est-à-dire dans la construction de leur rapport au monde et à la vie en société ou dans leur manière de « réussir » leur vie. Nous prendrons également – et par conséquent – comme hypothèse que l'un des potentiels majeurs de cette culture populaire inscrite dans le punk et ses perspectives de vies artistiques et sociales serait de remettre en question et de combler pour les acteurs qui se reconnaissent dans ces choix alternatifs, les failles de certaines des institutions qui constituent le cadre normal de l'existence. Cette thèse se constituera sur les bases de nos recherches déjà entreprises en master et qui ont accompagné la formation de notre esprit intellectuel. En effet, elles y ont déjà trouvé une certaine légitimité scientifique grâce aux diverses journées d'études et colloques internationaux consacrés à cette culture alternative, auxquelles nous avons eu l'opportunité de participer en tant que jeune chercheur. C'est donc une démarche inductive qui a fait naître notre objet de recherche, par la place d'acteur participant de la scène que nous occupons depuis des années et qui nous a permis d'avoir accès à ce milieu. Nos résultats actuels ont été collectés à partir d'une empirie et d'un travail d'analyse centrés sur l'ethnologie d'une tournée de concerts, incorporant des outils méthodologiques tels que l'observation participante, la vidéo exploratoire, la tenue très serrée d'un carnet ethnographique, l'ensemble complété par une quinzaine d'entretiens semi-directifs auprès de divers punks de tous âges. Ce travail préliminaire nous a permis de montrer qu'une reproduction sociale était à l'œuvre dans une perspective inattendue. Car au-delà des idées reçues, nos enquêtes soulignent que les punks sont issus de classes sociales dotées de capitaux culturels et économiques suffisamment favorables pour pouvoir adopter (et non nécessairement subir) le choix de la marginalité. La scène punk répondrait à un public spécifique, certes en refus, mais pourtant socialement et culturellement adapté à la culture scolaire. De fait, la « carrière punk » semble permettre des formes de rattrapage ou de raccrochage là où l'école échoue. En créant de nouvelles formes d'épanouissement, elle permet à ces individus de construire des parcours de vie en y réinjectant du sens social. Si le punk a réussi à s'émanciper des normes, c'est certainement en permettant à ses agents d'entrevoir un rôle à jouer dans nos sociétés, à travers les canons imposés par nos institutions scolaires et professionnelles. Cette thèse aura pour objectif de chercher à réinterroger ces résultats, en menant une recherche approfondie, permise par les moyens et le temps supplémentaire alloué à un tel projet. Nous consoliderons une démarche scientifique spécifique que nous développerons ci-dessous, en nous consacrant à un objet de recherche dont la faisabilité, la légitimité et l'intérêt sont déjà établis. Notre statut d'acteur de la scène punk nous donne une place privilégiée pour avoir accès à ce monde social et ainsi pousser notre ethnologie déjà engagée, plus profondément en interrogeant la praxéologie de ces agents dans leur élément, particulièrement hermétiques aux sollicitations extérieures. Le punk est un prisme décisif pour comprendre le fonctionnement de notre société contemporaine car c'est à travers ses modes d'innovation et de résistance qu'il réussit à transgresser les normes en nous invitant à réinterroger leur validité et leur légitimité. En transcendant ces barrières, les cultures alternatives réinventent de nouvelles conditions d'existence. La scène est donc également, par sa force créatrice, productrice de potentiels changements sociétaux de demain. C'est ainsi que le punk a su remettre en question, bien avant les politiques publiques, notre rapport à la souffrance animale, à la domination masculine, aux modes de consommation, à l'écologie, etc. À l'aube de ce constat, nous souhaitons plus précisément que l'étude approfondie de ces pratiques de transmissions au sein de ces cultures, saisies aux marges de la société, puisse, in fine, questionner ce que nous pourrions appeler les « formes normales » de l'éducation et de la transmission des savoirs ainsi que les nombreux dysfonctionnements scolaires, et apporter des réponses à nos institutions éducatives.

  • Titre traduit

    SUCCEEDING IN THE MARGINS OF INSTITUTIONS, OR THE QUESTION OF "INTELLIGENCE PUNK" Study of punk sociological careers and new forms of self-fulfillment


  • Résumé

    Daily management, budgeting, scheduling, production, label approach, promotion, concert booking and media distribution are all activities that define the life of a music band. This ideology of "getting by", put into practice, the knowledge learned "on the job", the forms of self-organization and transmission are characteristics of the punk, which erected them more generally in lifestyle, if not in rules (this re-institutionalization of the "unconventional" is a paradoxical aspect that we question forward), which relate to, beyond music strictly speaking, living in squats or in community, the making of fanzines, the practices of artists collectives and so on. This study will aim to question the transmission of practices called DIY - Do It Yourself, understand how individuals manage to mobilize the resources necessary to accomplish their objectives, on the sidelines of institutions. As part of the past research, conducted within the entire curriculum of the Education Science Masters Degree, of readings (very fine construction of a state of the art) and the regular participation in the research project PIND (Punk is not dead), supported by the ANR, revealed that the construction of this culture and the circulation of knowledge that it underlies had hardly been questioned in France. As a matter of fact, an ethno-centered relationship to the transmission of knowledge generally makes us observe the processes of transmission (and education) in the relatively traditional context of institutions or institutionalized forms of social life (school, family, associations, clubs etc.) but does not allow us to consider or apprehend these processes in the context of cultural practices that will develop at the margins of society, in areas that are apparently more vague and for which relations to the rule, the forms of regulation and traditional powers are otherwise rejected, or at least strongly questioned. It is therefore an opportunity to analyze the punk scene in its educational dimension, to question these alternative ways of creating and transmitting forms of knowledge. The research question is thus: How does punk culture build careers - in the sociological sense of the term - while reinventing forms of self-fulfillment? The study will first focus on the conceptualization of the notion of "punk intelligence", understood at least through three components: the concentration of collectives and / or social groups in DIY (the keystone of punk culture) and the potentials that this perspective participates in defining (axiological, ideological, performative, practical dimension); the construction of an "alternative" circulation of knowledge and a way of life specific to underground self-organization forms; the punk career definition which assumes that punk could have been a form of ontological matrix that is decisive for all or part of the life of individuals, that is, in the construction of their relation to the world and to social interactions or in their way of "succeeding" in life. We will therefore take the hypothesis that one of the major potentials of this popular culture inscribed in punk and its artistic perspectives of artistic and social lives would be to question and fill for the actors who recognize themselves in these alternative choices, the flaws of some of the institutions that constitute the normal framework of existence. This thesis will be built on the foundations of this research already undertaken in masters and which accompanied the formation of our intellectual mind. They have already found a certain scientific legitimacy thanks to the various international study days and symposiums devoted to this alternative culture. It is therefore an inductive approach that has given rise to this research object, through having been involved in this scene and having occupied it for years and which has allowed to have access to this field. The current results were collected from empirical work centered on the ethnology of a concert tour, incorporating methodological tools such as participant observation, exploratory video, an ethnographic notebook, the whole completed by about fifteen semi-directive interviews with various punk individuals of all ages. This preliminary work allowed to show that a social reproduction was at work in an unexpected perspective. Because beyond the accepted ideas, these investigations underline that the punks come from social classes endowed with cultural and economic capital sufficiently favorable to adopt (and not necessarily undergo) the choice of marginality. The punk scene would respond to a specific audience, certainly in refusal, but nevertheless socially and culturally adapted to the school culture. In fact, the "punk career" seems to allow forms of catching up or hanging up where the other fails. By creating new forms of fulfillment, it allows these individuals to build life paths by reinjecting social meaning in individuals lives. If punk has managed to emancipate itself from the norms, it is certainly by allowing its agents to see a role to play in our societies, through the canons imposed by our educational and professional institutions. This thesis will aim to seek to re-examine these results, by conducting a thorough research, allowed by the means and the additional time allocated to such a project. This scientific work will consolidate a specific scientific approach developed below, dedicating the researcher to a object whose feasibility, legitimacy and interest are already established. The actor position of the punk scene gives the privilege to have an access to this social world and to push our already engaged ethnology deeper by questioning the praxeology of these agents in their element, particularly hermetic to external solicitations. Punk is a decisive prism to understand the functioning of our contemporary society because it is through its modes of innovation and resistance that it manages to transgress norms by inviting us to re-examine their validity and legitimacy. By transcending these barriers, alternative cultures are reinventing new conditions of existence. The scene is also, by its creative force, producing potential societal changes for tomorrow. This is how punk was able to question, well before public policies, our relationship to animal suffering, male domination, consumption patterns, ecology and so on. At the dawn of this observation, we wish more precisely that the in-depth study of these transmission practices within these cultures, seized at the margins of society, could ultimately question what we could call "normal forms" of education and the transmission of knowledge as well as the numerous school dysfunctions, and provide answers to our educational institutions.