Pratiques de la dédicace dans les contes et nouvelles en France de 1880 à 1898

par Oceane Privat

Projet de thèse en Langues et litteratures francaises

Sous la direction de Jacques Dürrenmatt.

Thèses en préparation à Sorbonne université , dans le cadre de École doctorale Concepts et langages (Paris) , en partenariat avec Sens, texte, informatique, histoire (Paris) (equipe de recherche) depuis le 21-09-2018 .


  • Résumé

    La thèse dont nous développons ici le projet a pour ambition d’étudier la pratique de la dédicace dans les contes et nouvelles de la fin du XIXème siècle, en France. Les relations sociales dont les dédicaces sont le reflet informent à la fois sur le contexte d’écriture et de publication des recueils qui composent notre corpus, mais également sur la perception même par leurs auteurs de leur statut à la fois social et littéraire. C’est ce statut même que nous interrogeons, car si de nombreuses recherches ont été menées sur le statut complexe du journaliste-écrivain à la fin du XIXème siècle, aucune n’a mis la pratique de la dédicace au centre de sa réflexion. Pourtant, cette pratique obéit directement à la perception que ces auteurs ont de leur activité littéraire, et la manière dont ils envisagent la réception de leurs oeuvres par le public. Si Genette ne voit dans la dédicace d’oeuvre qu’un « argument de valorisation » ou un « thème de commentaire », nous y voyons bien davantage une condition essentielle à la nature même du « discours de fiction », tel que le nomme Todorov, qu’est le conte ou la nouvelle. En effet, pour reprendre les théories de M. Pêcheux, la pratique de la dédicace mise en évidence dans notre corpus permet de réfléchir sur deux aspects du discours qu'il est essentiel de considérer lors d'une étude stylistique et poétique de ces oeuvres : d’une part la « situation » objectivement définissable de l’écrivain et du dédicataire, et qui s’appuie sur des données essentiellement sociologiques (l’appartenance à une même classe sociale, à une même profession, etc.), et leur « position », qui est une représentation, ce que Pécheux appelle la « formation imaginaire ». La « mise en place des protagonistes » est bien le résultat de l’acte de langage qu’est la dédicace, les protagonistes étant le destinateur, le destinataire premier qu’est le dédicataire, et le destinataire second qu’est le lecteur, et l’étude de cette mise en place est essentielle à l’analyse du discours lui-même. L’identité du dédicataire, et le rôle discursif que lui donne l’auteur, conditionnent ainsi les choix d’écriture qui se manifestent dans le texte lui-même. La pratique de la dédicace telle qu’elle peut être étudiée chez ces auteurs est étroitement liée au statut hybride du journaliste-écrivain. Nous avons donc élaboré un corpus qui obéit aux publications préliminaires dans les journaux de l’époque. La sélection de cinq journaux principaux semble la plus à même d’établir entre nos auteurs des liens qui soient les moins arbitraires possibles : Le Gaulois, Gil Blas, L’Écho de Paris, Le Chat noir et Le Journal. Nous limitons notre étude aux textes ayant été publiés dans les deux dernières décennies du siècle, en plaçant comme deux pôles chronologiques possibles la publication par Maupassant de « Suicides » dans Le Gaulois le 29 août 1880 à celle par Alphonse Allais de « Finis Chat noir ! » dans Le Journal le 17 mai 1898. En effet, cette période marque à la fois le sacre du récit court comme condition nécessaire du passage du journaliste à l’écrivain, et une pratique courante de la dédicace, qui tend à s’estomper dans les recueils postérieurs.


  • Résumé

    The social connections reflected by dedications in tales and short stories at the end of the nineteenth century in France are informative about the contexts in which the texts were written and then published, and furthermore give an insight into the way the authors perceived themselves as social and literary figures. The nature of these perceptions need to be questioned: many researches on the complex identities of journalists/writers in the nineteenth century have been led, but none of them have presented dedications as being the heart of the matter. However, the practice of dedication is directly linked to the way these authors perceived their literary activities, and to the way they reflected on the public reception of their works. Genette describes dedications as being only "valorising arguments" or "commentaries", when they must be considered as essential elements of the nature of the "fictional discourses", as defined by Todorov, that tales and short stories are. The study of dedication as it was practised in France at the end of the nineteenth century must be considered an essential angle for any stylistic or poetic approach of the texts themselves. Following M. Pêcheux’s theories, such a study depends on two major aspects: on one hand the writer’s and dedicatee’s "situations" which can be objectively defined according to sociological elements (same social backgrounds, same professions, etc.), and on the other hand their "positions", which are representations and what Pêcheux calls "imaginary set ups". The "setting up of the protagonists" as described by Pêcheux is the result of the act of communication that the dedication is, the protagonists being the dedicator, the dedicatee as the primary addressee, and the reader as the secondary addressee. The study of this setting up is as important as the study of the discourse itself. The identities of the dedicatees and their discursive roles as defined by the authors themselves determine the choices that are made manifests in the texts. Furthermore, the way these authors practice dedication is direclty influenced by their hybrid status as journalists/writers. Therefore, the corpus of texts that such a study implies shall be selected according to primary publications in newspapers and reviews. The selection of five main newspapers allows parallels between the authors that shall not be too arbitrary: Le Gaulois, Gil Blas, L’Écho de Paris, Le Chat noir and Le Journal. Only the works that were published during the last two decades of the century shall be part of the corpus, the two ends of this chronology being the publications of Suicides by Maupassant in Le Gaulois in 1880 and of Finis Chat noir ! by Alphonse Allais in Le Journal in 1898. This period symbolises the consecration of the writing of short stories as an obligatory step from journalism to authorship, and the practice of dedication as a customary phenomenon that tends to disappear at the beginning of the twentieth century.