Facteurs structurels et contextuels en pragmatique

par Émile Enguehard

Thèse de doctorat en Sciences cognitives

Sous la direction de Benjamin Spector.

Thèses en préparation à l'Université Paris sciences et lettres , dans le cadre de École doctorale Cerveau, cognition, comportement , en partenariat avec Institut Jean Nicod (laboratoire) et de École normale supérieure (Paris ; 1985-....) (établissement opérateur d'inscription) .


  • Résumé

    Cette thèse a pour thème fondamental le rôle des alternatives dans la sémantique et la pragmatique des langues naturelles, et tout particulièrement la question de la division du travail exacte entre la sémantique et la pragmatique pour ce qui touche aux phénomènes sensibles aux alternatives. On compte parmi les plus importants de ces phénomènes celui des implicatures scalaires et de l'exhaustification, qui fait l'objet des deux premiers chapitres. Le chapitre 2 (après une introduction) concerne le potentiel des numéraux modifiés comparatifs, les expressions comme “plus de trois”, à engendrer des implicatures scalaires. Je montre que contrairement à ce qui a été avancé dans la littérature, on peut observer des implicatures scalaires dans les phrases faisant intervenir ces expressions, et que leur présence dépend de facteurs liés à la connaissance générale ainsi que la rotondité du nombre. Je propose une théorie basée sur une exhaustification obligatoire avec des échelles lexicales, et où le choix de l'échelle dépend d'une questions en discussion (QUD) déterminée pragmatiquement. Le chapitre 3 est consacré à un problème bien connu des théories de l'exhaustification qui la place dans le système sémantique : ces théories permettent l'exhaustification enchassée, mais doivent contraindre sa distribution pour être en accord avec les observations. L'argument du chapitre est qu'il est possible de dériver cette distribution à partir d'une contrainte globale de connexité sur le sens. Cette contrainte est inspirée de travaux sur le caractère naturel ou non des concepts, et est liée de façon plausible à un biais cognitif très général. Dans le chapitre 4, il est question d'une famille d'exemples modaux, les constructions de suffisance minimale, dont le sens tel qu'observé s'écarte de ce que prédisent les idées généralement admises sur leurs constituants. Je compare plusieurs approches de ce problème inspirés de la littérature, qui font toutes intervenir des échelles pragmatiques ainsi qu'une forme de sensibilité aux alternatives, mais en la situant dans des composantes différentes de la phrase. La conclusion est qu'aucune des ces approches n'est tout à fait satisfaisante. Le chapitre 5 se veut une illustration de l'usage des modèles probabilistes de la pragmatique, qui ont été proposés comme alternative à l'exhaustification, pour dériver des résultats formels d'intérêt pour la linguistique. La question dont il s'agit est le problème posé par Horn sur la lexicalisation des opérateurs logiques formant ce qu'on appelle le carré d'Aristote: pourquoi est-ce qu'un certain lexique (A, E, I) est très souvent observé alors qu'un autre (A, E, O), tout aussi expressif, ne l'est pas ? Il est montré que l'optimalité du lexique attesté se dérive d'une généralisation naturelle sur le sens des mots de contenu à l'aide d'un modèle de l'usage du langage fondé sur la théorie de la décision. Pour finir, les deux derniers chapitres portent sur la sémantique des questions. Je montre que certaines généralisations sur la projection des présuppositions dans les questions polaires coordonnées sont problématique pour l'approche des questions fondée sur la sémantique alternative (aussi appelée Hamblin-Karttunen), ainsi que pour d'autres théories existantes, et ce parce que les théories importantes de la projection des présupposition ne permettent pas de dériver les données. Je propose comme solution l'adoption d'une sémantique des questions plus riche que celle des alternatives, qui établisse un parallélisme plus clair entre les questions polaires et les déclaratives, et je présente deux théories de ce type, l'une fondée sur la sémantique inquisitive et la logique trivalent, dans le chapitre 6, et l'autre fondée sur la sémantique dynamique, dans le chapitre 7.

  • Titre traduit

    Structural and contextual factors in pragmatics


  • Résumé

    The overarching theme of this thesis is the role of alternatives in natural language semantics and pragmatics, and particularly the question of the precise division of labour between semantics and pragmatics when it comes to alternative-sensitive phenomena. Prominent among these phenomena is that of scalar implicatures and exhaustification, which the first two chapters focus on. Chapter 2 (after the introduction) discusses the potential for triggering scalar implicatures of comparative modified numerals, expressions such as “more than three”. I find that contrary to earlier claims, scalar implicatures are observed in sentences where these expressions occur, and that whether they are possible or not depends on certain world-knowledge factors as well as the roundness of the number. I propose an account based on obligatory exhaustification with lexical scales, where the choice of scale is based on a pragmatically-determined Question Under Discussion. Chapter 3 addresses a well-known problem for theories of exhaustification that locate it in the semantics: these theories allow for embedded exhaustification, but need to constrain its distribution to fit observations. The main claim developed in the chapter is that we can derive that distribution from a whole-meaning connectedness constraint. This constraint is inspired by work on the naturalness of concepts and can plausibly be related to a very general cognitive bias. In chapter 4, I discuss a family of modal examples called Minimal Sufficiency constructions whose observed meaning is at odds with what received views of the meaning of their component parts predict. I contrast a variety of accounts of these examples inspired from the literature, all based on pragmatic scales as well as some form of alternative-sensitivity, though locating it in different components of the sentence, and show that none of them are fully adequate. Chapter 5 is a case study in the use of probabilistic models of pragmatics, which have been proposed as an alternative to exhaustification, for the derivation of formal results of interests to linguistics. The problem of interest is Horn's proposed universal concerning the lexicalization of the logical operators forming the so-called Square of Aristotle, where a certain lexicon (A, E, I) is widely attested while another, equally expressive one (A, E, O) is not. It is shown that the optimality of the attested lexicon can be derived from a natural generalization on the meaning of content words within a decision-theoretic model of language use, without recourse to lexical or cognitive markedness as explanatory factors. Finally, the last two chapters are concerned with question semantics. I show that certain patterns of presupposition projection in coordinated polar questions present a challenge to the alternative semantics (a.k.a. Hamblin-Karttunen) view of questions, as well as various other existing theories, in that established theories of presupposition projection fail to derive the data. I submit that we need semantics for questions that go beyond alternatives and feature greater parallelism between polar questions and declaratives, and I propose two such accounts, one based on inquisitive semantics and trivalent logic in chapter 6, and one based on dynamic semantics in Chapter 7.