Coopérativisme de plateformes : la promesse et l'expérimentation d'une vision alternative pour l'économie de plateformes

par Guillaume Compain

Projet de thèse en Sociologie

Sous la direction de Dominique Meda.

Thèses en préparation à Paris Sciences et Lettres , dans le cadre de SDOSE Sciences de la Décision, des Organisations, de la Société et de l'Echange , en partenariat avec Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales (laboratoire) et de UNIVERSITE PARIS-DAUPHINE (établissement de préparation de la thèse) depuis le 01-10-2016 .


  • Résumé

    Critique des dérives des plateformes lucratives mondialisées comme Uber, Deliveroo ou AirBnb - dérégulation globale, fragmentation du travail, management algorithmique opaque (Bonici, 2017) - un mouvement social nommé “coopérativisme de plateformes” s'est développé à partir de 2014 à l'échelle mondiale. Conceptualisée par l'universitaire Trebor Scholz, la “plateforme coopérative” désigne un type de plateforme numérique au sein de laquelle la propriété, la gouvernance et la valeur créées sont réparties de manière démocratique entre les utilisateurs (Scholz, 2016). Le terme “coopérativisme de plateformes” se réfère plus largement à un écosystème de plateformes coopératives et d'organisations fournissant les ressources à un tel modèle (Scholz et Schneider, 2017). S'inscrivant dans la filiation de l'économie sociale et solidaire (Draperi, 2014), des communautés du logiciel libre (Broca, 2013) et des communs (Coriat, 2015 ; Eynaud et Laurent, 2017 ; Rochfeld et al., 2017), les militants du coopérativisme de plateformes aspirent à l'essor d'une économie de plateformes éthique et équitable, respectueuse tant des utilisateurs (usage loyal des données personnelles, système de réputation transparent,…) que des travailleurs (conditions décentes de travail, rémunération équitable,…). Le coopérativisme de plateformes peut être considéré comme une utopie réelle (Wright, 2017), dans la mesure où il incarne un projet égalitariste et démocratique de transformation sociale - en l'occurrence un idéal-type d'organisation économique : la plateforme coopérative - qui s'expérimente in vivo, de manière opérationnelle. De multiples plateformes coopératives auto-proclamées se sont en effet lancées ces trois dernières années à travers le monde. Les plateformes coopératives sont de véritables laboratoires d'innovation sociale. Ne se contentant pas d'instaurer des pratiques plus vertueuses au sein des plateformes collaboratives, la plupart des plateformes coopératives expérimentent des formes novatrices de démocratie économique et de solidarité, dans un environnement numérique caractérisé par l'ouverture des frontières de l'entreprise et la collaboration en réseau d'acteurs diffus (bien souvent hors du périmètre de l'emploi salarié). Les plateformes coopératives pensent en actes l'extension du périmètre de la coopération, qu'elles adoptent des formes juridiques multi-sociétariales (Espagne, 1999), qu'elles s'organisent en communs, c'est-à-dire en mettant en place une gouvernance communautaire et horizontale de leur plateforme, ou encore qu'elles mutualisent des ressources entre structures. Concrètement, ces expérimentations sont diverses : plateformes collaboratives multi-parties prenantes, coopératives de travailleurs freelances, coopératives de données mutualisées, logiciels libres de gouvernance... Comment gouverne-t-on démocratiquement une organisation ouverte comme une plateforme collaborative ? Est-il possible de conjuguer, au sein d'une même organisation : autonomie des travailleurs, solidarité (interne et externe) et performance (économique, sociale, environnementale) ? Quelles formes prend l'intercoopération entre plateformes, que mutualisent-elles ? Qui sont les utilisateurs des plateformes coopératives ? En somme, quelles sont les perspectives de transformation sociale des plateformes coopératives ?

  • Titre traduit

    Platform cooperativism: the promise and experimentation of an alternative vision for the platform economy


  • Résumé

    Firmly opposed to the model of globalized for-profit firms like Uber, Deliveroo and AirBnb (VC-backed commercial firms, global fragmentation of workers, opaque algorithmic management, deregulation), an eclectic group of activists and platform founders emerged in 2015 and quickly gave birth to an international movement called “platform cooperativism”. Conceptualised by Trebor Scholz, associate-professor at the New School in New York City, the concept of platform cooperativism defines a model of platform in which ownership, governance and value are shared on a fair and democratic basis between the users (Scholz, 2016). Multiple so-called platform cooperatives have seen light in the last three years around the world. In a broader sense, platform cooperativism refers to a whole ecosystem of activists, platform cooperatives and supportive organisations providing or pooling various kinds of underpinning resources such as data, software or social protection of the users (Scholz et Schneider, 2017). Platform cooperativism advocates, mainly coming from the social and solidarity economy and the free software movement, much inspired as well by the paradigm of the commons (Ostrom, 1990 ; Rochfeld et al., 2017) promote, more generally, a whole cultural shift towards open organisations, economic intercooperation, social commons and emancipatory autonomous work. Several networks of persons and organisations try to structure the platform cooperativism movement around the world. While the Platform Cooperativism Consortium was created as an umbrella organisation in order to coordinate the movement at a global scale, many meetings and initiatives come from regional networks, like the vivid community thriving in France under the name of Plateformes en communs. Platform cooperativism can be considered as a real utopia (Wright, 2017) as far as it embodies a concrete model of fair and democratic economic organisation, the platform cooperative, which is being experimented in vivo in several regions of the planet. Platform cooperativism is, before anything, a social movement advocating for a fairer digital economy, mostly based on research-action, in which practitioners and theoreticians are closely intertwined. But Platform cooperativism is also a network which brings together various initiatives experimenting fair digital platforms in a concrete way. How do these platforms practice economic democracy on a daily basis? What are their assets and difficulties compared to conventional platforms? Beyond its difficult work supporting platform cooperatives, the major success of the Platform cooperativism movement may finally reside in the public arena it has been able to build (Habermas, 1998 ; Cefai, 2016) ; an arena providing a convenient space for heterogeneous individuals and organisations (social and solidarity economy actors, commons and free software activists, representants of public authorities, labour unionists) to exchange views, to coordinate their fight against digital capitalism, to envisage the features of a fairer digital economy and to experiment social innovations applied to the digital world.