Contribution à l'étude des processus d'innovation sociale : le cas de ReSanté-Vous.

par Benjamin Le Fustec

Projet de thèse en Sciences de gestion

Sous la direction de Stéphane Trébucq.

Thèses en préparation à Bordeaux , dans le cadre de Entreprise Économie Société , en partenariat avec Institut de recherche en gestion des organisations. Entreprises familiales et financières (laboratoire) depuis le 08-11-2017 .


  • Résumé

    Sujet et contexte : Depuis une vingtaine d'années émerge au sein du monde économique le phénomène des entreprises sociales, visant à concilier à partir de leurs services et activités, une logique de rentabilité économique et l'optimisation de leur impact social (Levillain et al., 2016 ; Levillain, Hatchuel et Segrestin, 2014). Ayant pour finalité de répondre à des besoins sociétaux actuellement non satisfaits dans le cadre du marché ou des politiques publiques, ces entreprises mettent en place des démarches d'innovation sociale, au sens de l'article 15 de la loi relative à l'économie sociale et solidaire (ESS) du 31 juillet 2014. Le concept d'innovation sociale étant apparu récemment, les dispositifs de financement et les méthodologies opérationnelles s'y afférant demeurent peu formalisés (Richez-Battesti, 2012 ; Klein, Laville et Moulaert, 2014). Alors même que l'entrepreneuriat social vient requestionner les pratiques de management de l'innovation, l'organisation et la stratégie globale des entreprises, les sciences de gestion ont peu investi cet objet, bien qu'une littérature connexe soit amplement développée notamment autour de l'intégration des parties prenantes, ou encore la responsabilité sociétale des entreprises (Freeman, 1984 ; Mullenbach, 2007). Toute une partie des auteurs s'intéresse ainsi à la manière dont l'entreprise, loin d'être seulement un acteur économique, est indissociable de finalités qui dépassent les intérêts privés (Levillain et al., 2016). L'entreprise sociale bouscule fortement ces représentations qui opposent public-privé ou économique et social. Elle vise même à construire de nouveaux « Communs » (Coriat, 2015). De même, si les sciences de gestion se sont largement intéressées au processus d'innovation au sein des entreprises, que ce soit dans la conception et la production de technologies dans le management des personnes jusqu'à l'innovation dite participative (Arnaud et Bardon, 2015) ou encore dans l'intégration des parties prenantes ou « l'innovation ouverte » (Benezech, 2012 ; Loililer et Tellier, 2011 ; Isckia et Lescop, 2011), elles connaissent généralement deux limites : d'une part, elles visent souvent à analyser une typologie d'innovation spécifique sans les mêler et les appréhender dans leur interaction entre elles ; d'autre part, elles s'opèrent souvent dans le cadre de démarches classiques d'innovation, en réponse à des logiques de marché, et sans référence à un besoin sociétal. Problématique scientifique : Cette thèse vient réinterroger les modèles de management de l'innovation appliqués aux entreprises sociales. Elle part du postulat d'une interpénétration des enjeux et des processus d'innovation en cours dans les entreprises sociales, en raison de l'hybridité de leur identité et de leur finalité. Elle fait l'hypothèse que les entreprises sociales étant ainsi dans l'obligation d'assurer la médiation des intérêts à différents niveaux (salariés, dirigeants, partenaires, clients, bénéficiaires) pour construire leurs solutions et atteindre leurs objectifs, elles bénéficient dès lors d'un positionnement interstitiel inédit concernant les conditions d'émergence de l'innovation. Le management innovant doit permettre une distribution des capacités de créativité, de reformulation et d'appropriation auprès de l'ensemble des parties prenantes, en assurant leur cohésion par le fait qu'elles participent toutes d'une solution visant le « Bien commun » ou « l'intérêt général » (Barthelémy et Slitine, 2010 et 2011). Cela vient interroger les enjeux d'apprentissage des acteurs, dans leur capacité à intégrer cette culture duale, et à la restituer sous forme de pratiques salariales ou entrepreneuriales. Ce faisant, ce management innovant doit aussi s'opérer dans un cadre organisationnel, juridique et économique qui légitime et valide le positionnement d'une entreprise à porter une telle solution. Le management de l'innovation dans les entreprises sociales intègre constamment cette tension entre ces deux éléments, et vise à éviter d'en faire un vecteur d'insécurité et de risque supplémentaire. Les résultats attendus : Cette thèse a pour objectif de modéliser les principes d'un management de l'innovation à la fois intra-organisationnel (à l'attention des salariés) et extra-organisationnel (à l'attention des autres parties prenantes), adapté aux entreprises sociales. Elle vise à formaliser de nouvelles connaissances à disposition des chefs d'entreprises et directeurs de structures, qui opèrent à la croisée du marché et de la société, afin qu'ils appréhendent mieux la manière de s'organiser pour penser des solutions socialement innovantes. En ce sens, cette thèse a clairement une visée managériale, et entend contribuer à formaliser des connaissances portant sur la stratégie managériale des organisations d'innovation sociale. L'idée est de cerner comment un entrepreneur social est en capacité d'entrainer à la fois ses salariés, mais aussi ses parties prenantes, vers la réalisation de projets d'innovation, visant une utilité sociale et un résultat économique. En abordant l'innovation sociale par les sciences de gestion, alors qu'elle n'est principalement appréhendée dans le champ académique français que par la sociologie ou les sciences économiques, nous visons à approfondir des outils concrets de management et d'ingénierie de projets à usage des entrepreneurs sociaux. Nous découvrirons donc un mode de management applicable aux entreprises sociales mais également à d'autres structures œuvrant de près ou de loin dans le champ social (fondations, associations, collectivités territoriales, …). Enfin, le fait de développer une observation combinant plusieurs théories d'exploration et de description (voir plus bas : La méthodologie et le cadre théorique) pourrait déboucher sur la création d'une théorie particulière dans le domaine des entreprises sociales puisque celui-ci n'est pas encore exploré en tant que tel. L'entreprise observée : Créée en 2011, l'entreprise ReSanté-vous est spécialisée dans les approches thérapeutiques non médicamenteuses auprès des personnes âgées, notamment dites « dépendantes ». Regroupant une vingtaine de salariés autour de 5 professions (ergothérapeute, actiphysicien, psychomotricien, art-thérapeute et psychologue), ReSanté-Vous est une entreprise à caractère social, proposant des prestations d'accompagnement thérapeutique, de conseil et de formations au bénéfice des personnes âgées et des intervenants professionnels en charge de ces personnes. Intervenant au cœur des systèmes d'accompagnement des personnes âgées que sont les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), mais également sur le lieu du domicile, les professionnels de ReSanté-Vous développent une approche humaniste, visant à replacer l'humain au cœur de la relation avec la personne âgée. Cette approche a pour objet de dépasser des formes de routine ou de déshumanisation dans la relation d'aide et de soin, qui aboutissent, certes involontairement, à limiter l'autonomie de ces personnes, leur propre considération et leur bien-être. Les salariés de ReSanté-Vous font chaque jour l'expérience d'une contradiction fondamentale : celle de valoriser, de mettre en avant et prendre soin de femmes et des hommes qui souffrent d'un environnement qui les appréhende avant tout comme des « patients » ou des « usagers ». Les personnes âgées, particulièrement celles souffrant de formes de dépendance, sont ainsi victimes d'un système d'accompagnement qui tend à renier leur réalité première, celle d'être avant tout des personnes qui ont droit au respect de leur dignité et de leur humanité. Constatant les limites des approches humanistes basées sur la seule relation de soin, et leur difficulté à opérer à un niveau systémique, qu'il soit organisationnel (au sein d'un établissement par exemple) ou sociétal (et opérant au niveaux des normes législatives par exemple), l'entreprise ReSanté-Vous a élaboré un programme de R&D visant à penser les conditions par lesquelles les approches humanistes dans l'accompagnement des personnes âgées pourraient faire système, et ainsi disposer d'un impact social plus important. Ce programme de recherche-développement vise à la fois à constituer et à évaluer des actions innovantes menées sur trois terrains différents, que sont les établissements, le domicile et les écosystèmes territoriaux. Ces éléments d'intégration des parties prenantes, de réponse à des besoins sociaux par une forme innovante d'entreprise, d'association des bénéficiaires concernés par l'activité de l'entreprise remplissent les critères exigés par l'article 15 de la loi du 31 Juillet 2014 relative à l'ESS et définissant l'innovation sociale légale. Ce sont justement ces opérations d'innovation, pilotées par les fondateurs et co-gérants de ReSanté-Vous, qui constituent les terrains d'étude privilégiés de cette thèse.

  • Titre traduit

    Contribution to the study of social innovation processes : the case of ReSanté-Vous.


  • Résumé

    In the last twenty years or so, the phenomenon of social enterprises has emerged within the economic world, seeking to reconcile from their services and activities a logic of economic profitability and the optimization of their social impact (Levillain et al., 2016; Levillain, Hatchuel and Segrestin, 2014). With the aim of meeting societal needs currently unmet in the context of the market or public policies, these companies set up social innovation initiatives, within the meaning of Article 15 of the Social Economy Act. and Solidarity (ESS) of 31 July 2014. The concept of social innovation having appeared recently, funding mechanisms and related operational methodologies remain unformalized (Richez-Battesti, 2012, Klein, Laville and Moulaert, 2014). . Even though social entrepreneurship requesters the management practices of innovation, the organization and the global strategy of companies, the management sciences have not invested much in this object, although a related literature is amply developed especially around stakeholder integration, or corporate social responsibility (Freeman 1984, Mullenbach 2007). A large part of the authors are interested in the way in which the company, far from being only an economic player, is inseparable from goals that go beyond private interests (Levillain et al., 2016). The social enterprise strongly upsets these representations that oppose public-private or economic and social. It even aims to build new 'Commons' (Coriat, 2015). Similarly, while management sciences have largely focused on the process of innovation within companies, from the design and production of technologies in people management to so-called participatory innovation (Arnaud and Bardon). , 2015) or in the integration of stakeholders or 'open innovation' (Benezech 2012, Loililer and Tellier 2011, Isckia and Lescop 2011), they generally have two limitations: on the one hand, they aim often to analyze a typology of specific innovation without mingling and apprehending them in their interaction with each other; on the other hand, they often take place within the framework of traditional approaches to innovation, in response to market logic, and without reference to a societal need. Scientific problem: This thesis reinterprets the management models of innovation applied to social enterprises. It is based on the postulate of an interpenetration of the stakes and processes of innovation underway in social enterprises, because of the hybridity of their identity and purpose. It assumes that social enterprises are thus obliged to mediate interests at different levels (employees, managers, partners, customers, beneficiaries) in order to build their solutions and achieve their objectives they occupy a new interstitial positioning concerning the conditions of emergence of innovation. Innovative management must allow for a distribution of creativity, reformulation and appropriation capacities to all stakeholders, ensuring their cohesion by participating in a 'common good' solution or 'The general interest' (Barthelemy and Slitine, 2010 and 2011). This comes to question the actors' learning stakes, in their capacity to integrate this dual culture, and to restore it in the form of wage or entrepreneurial practices. In doing so, this innovative management must also operate within an organizational, legal and economic framework that legitimizes and validates the positioning of a company to carry such a solution. The management of innovation in social enterprises constantly integrates this tension between these two elements, and aims to avoid making it a vector of insecurity and additional risk.