Roland Barthes américain

par Vincent Jacob

Projet de thèse en Philosophie

Sous la direction de Jean-Claude Gens.

Thèses en préparation à Bourgogne Franche-Comté , dans le cadre de SEPT - Sociétés, Espaces, Pratiques, Temps , en partenariat avec CGC - Centre Georges Chevrier (laboratoire) depuis le 31-10-2016 .


  • Résumé

    L'oeuvre de Roland Barthes a connu un impact transatlantique conséquent, notamment au Brésil et au Canada. Mais c'est aux Etats-Unis qu'elle a particulièrement imprégné la société, au point de se trouver au coeur des nombreux débats académiques et culturels qui accompagnèrent les bouleversements sociaux des années 1960, 1970 et 1980. Barthes, à l'instar de Derrida, Deleuze, Foucault et Lyotard, fait partie des auteurs français que l'Amérique a consacré, tout d'abord au travers de la multiplication de nouvelles revues issues du monde universitaire, pour devenir ensuite très vite un objet culturel à part entière, sous la bannière commune de la French Theory. Cette influence surpassa paradoxalement de loin celle qu'ils exercèrent sur le paysage intellectuel français et elle reste aujourd'hui palpable à bien des égards aux Etats-Unis. Si le label « French Theory » semble toutefois avoir perdu de son aura, l'oeuvre de Barthes demeure actuelle, au moins de manière diffuse. Nous essaierons tout d'abord de retracer l'itinéraire américain de cette pensée qui a émergé lors du célèbre colloque intitulé « The Languages of Criticism and the Sciences of Man » qui eut lieu en 1966 à l'Université Johns Hopkins, en compagnie de René Girard, Jacques Derrida, Jacques Lacan, ou encore Jean Hyppolite. Nous essaierons de croiser l'histoire d'une pensée barthésienne de la mobilité qui abhorrait le général, le stéréotype et la fixité, avec celle d'une société en pleine mutation, qui s'est trouvée face à la problématique de son identité. Cette société a su trouver dans les écrits de Roland Barthes, une manière de répondre aux interrogations qui la travaillaient. Nous verrons notamment dans le monde universitaire, comment la littérarisation des savoirs et le développement extraordinaire des Cultural Studies, sorte de mantra trans-disciplinaire qui infuse le champ des Humanités depuis les années 1990, doivent leur essor, sans doute, à la critique subjectiviste barthésienne héritée de Nietzsche, et à la critique sémiologique et culturelle qu'on retrouve par exemple dans ses Mythologies en 1957. Mais son oeuvre n'aurait pas su se propager de manière aussi pérenne sans l'attention portée par de véritables passeurs universitaires qui ont su diffuser la pensée de Barthes, quitte à se la réapproprier dans des termes spécifiques aux questionnements de l'Amérique ; on pense notamment à Susan Sontag ou Paul de Man qui se sont réclamés ouvertement de Barthes dans leur propres ouvrages. Ce premier moment universitaire a vite débordé le champ des campus pour imprégner le monde de l'art et la société civile américaine, pour enfin nourrir la production critique et esthétique. On comprend déjà que l'histoire qui se dessine ici ne correspond pas à la transposition de la réception française de son oeuvre, qu'elle est bien le cadre d'une réappropriation particulière liée aux problématiques locales d'une société en mutation. Dans cette optique, et sensibles à l'idée que l'appropriation américaine de la pensée barthésienne ne s'est pas faite sans une relecture de son oeuvre à l'aune d'une certaine valeur d'usage propre aux questionnements posés par cette société donnée, nous tâcherons également de tracer la généalogie, au sens nietzschéen, de la lecture transatlantique de sa pensée et tenterons de comprendre dans quelle mesure et selon quels angles axiologiques et pratiques, l'oeuvre barthésienne à permis à la société américaine de se transformer et comment, en retour, un Roland Barthes américain a pu émerger. Dans cette perspective, nous nous situerons dans le cadre d'une évaluation axiologique croisée, à la fois des valeurs qui font la société américaine, mais aussi des éléments de la pensée barthésienne qui interpellèrent cette société dans cette période de mutation. Nous nous demanderons dans quelle mesure Barthes peut être considéré comme un véritable acteur de la formation de la nouvelle identité culturelle de la société américaine et non pas comme un simple réservoir d'outils conceptuels à la mode. Barthes lui-même semblait mettre l'accent sur la question de la pratique et de l'usage lorsqu'il déclarait : « Je me mets dans la position de celui qui fait quelque chose, et non plus de celui qui parle sur quelque chose ». Le questionnement généalogique nous permettra de sortir du cadre purement historique de l'infiltration de l'oeuvre de Roland Barthes dans la société américaine et de nous demander comment un dialogue entre une pensée et une société, dans un jeu intéressé d'influences et de résistances, peut concourir à la formation d'une identité culturelle particulière. Enfin, cette double interrogation historique et généalogique nous invite logiquement à interroger ce qui, au coeur de l'oeuvre de Barthes elle-même, nous permet de fonder notre enquête, c'est à dire la question herméneutique. Car si notre étude part de Barthes pour parler de lui et du rapport complexe qu'il entretient avec l'Amérique, elle ne cherche pas à surplomber son oeuvre d'une manière objectivante. Bien au contraire, c'est avec Barthes lui-même que nous souhaitons penser ce rapport d'influences et de résistances. Ce qui nous permet d'envisager toute cette réflexion c'est sa théorie de la lecture. Il ne sera pas question pour nous de préférer une lecture américaine de Barthes à une lecture française. Pour Roland Barthes lui-même, Il n'y a rien d'étonnant à ce que deux pays reçoivent une même oeuvre de manières différentes. Dans ses Essais Critiques, il ne se lamente pas quand il prédit que ses textes seront « déformés par le regard nouveau que d'autres pourront porter sur eux ». Il ne joue pas là la carte du relativisme, ni même celle de l'auteur incompris ; bien qu'il ait à l'esprit le caractère illusoire d'un savoir pensé et transmis sur le mode de l'objectivité et de la transparence à l'auteur. Ce qu'il appelait de ses voeux plutôt, c'est une véritable « collusion de langages » qui donnerait vie à « un mouvement de traduction », bref à un nouveau sens. Il faut entendre traduction ici au sens le plus large, et si nous nous interrogerons évidemment sur la traduction comme l'exercice du passage d'une langue à une autre, nous verrons que ce concept revêt aussi chez Barthes, une dimension plus fondamentale, au sens où l'on peut dire que tout texte lu est un texte qui mobilise déjà et toujours une traduction. En somme, en nous donnant la tâche de comprendre comment l'Amérique a perçu l'oeuvre de Barthes, comment elle l'a travaillée, quitte à la transformer, nous souhaitons mettre à l'épreuve le principe dynamique qui réside au coeur même de sa pensée, celui de la lecture, de la relecture et de la réécriture permanente. Partant du postulat nietzschéen qu'un point de vue absolu sur la réalité est impossible, et que tout ce que nous pouvons percevoir du monde passe d'abord par le langage et les croyances qui lui sont attachées, nous verrons qu'il nous invite à faire le deuil d'une conception essentialiste de la réception et de la transmission des savoirs, et vise à blesser par là les prétentions classiques de l'écriture et de l'exégèse placées sous l'angle de la « propriété intrinsèque », indépendante de tout contexte. C'est la dimension la plus importante de notre analyse et qui aboutira, nous l'espérons à la mise au jour du mécanisme d'une herméneutique qui permet de comprendre comment une société, à partir d'une interrogation sur ses valeurs, peut se donner un nouveau sens. C'est donc ainsi, avec en ligne de mire sa théorie de la lecture, que nous souhaitons interroger une triple dimension de la réception de Barthes en Amérique: une dimension historique nécessaire à la compréhension de la chronologie de sa diffusion ; une dimension généalogique qui aura à coeur de comprendre quelles sont les valeurs d'usages qui ont servi à l'Amérique dans sa lutte pour se redéterminer ; enfin une dimension herméneutique qui vise à comprendre le mécanisme même de l'interprétation d'une oeuvre et sa relecture possible dans le cadre d'une société parallèle. Le théoricien de la « mort de l'auteur », dans un retournement retentissant de la problématique classique de l'écriture au profit de la lecture, nous permet d'envisager que le Roland Barthes américain n'est pas seulement un auteur apparu dans le contexte d'une French Theory labellisée mais qu'il est plus encore le produit d'une société qui a trouvé en lui les moyens de se donner un nouveau sens. Le mouvement des jeux d'influences et de résistances correspond ainsi bien plus au mouvement d'une spirale qu'à une simple transposition culturelle.

  • Titre traduit

    Roland Barthes in America


  • Résumé

    With this research, we will try to identify the context of diffusion and scope of Roland Barthes's works in America, particularly the United States. We also seek to understand how such a singular thought, who long refused the stereotype and the general, was so easily linked to the French Theory, along with Foucault, Derrida, Deleuze and other French philosophers. If Barthes was not elevated to the status of icon as were Derrida and Foucault - maybe because his teaching experience in the United States ended in disillusionment - his thinking has greatly diffused in the United States, first via his linguistic structuralist approach, and then through the prism of an "art critic" Barthes, who seems to fascinate the field of Visual studies nowadays. We also note that if the French Theory has lost its aura and seems to know no successor, Barthes' thought demonstrated a "renaissance" in the American academic world. A symposium organized by graduates entitled "Renaissance of Roland Barthes" was held in New York in April 2013. All of this questions the possible emergence of an American Barthes, the singular figure of a provocative intellectual who eventually dissociates from that of a French Barthes both more political, the one of the Mythologies, but also more literary, the "late" Barthes. Indeed, it seems that France now do fancies more than ever the Barthes « writer ». Our research is trying to be spectral and if Barthes is his object, the subject we are trying to consider is in fact America itself; a country tangled in an academic and identity crisis in the years 1960-1970, but that was able to seize Barthes' thought according to its specific needs, in order to provide the power to rethink and to redetermine itself. In sum, having in mind Barthes' own theory of reading, we seek both to re-examine Barthes through its American image and question America itself, its identity journey through his reading of Barthes. Our investigation thus needs to be historical, in line with the work of François Cusset on the emergence French Theory, but also genealogical, because we also want to understand which Barthesian concepts served America in its quest for identity. Finally, we also want to focus on a hermeneutical dimension that seeks to understand the very mechanism of the interpretation of a work and its possible re-interpretation by a « parallel » and foreign society. The theorist of the "death of the author", in a sensational reversal of the classic problem of writing in favor of reading, allows us to envision that the American Roland Barthes is not only an author appeared in the context of the French Theory, but more than anything, the product of a society that has found in him the means to give itself a new meaning.