Stephen Spender, Christopher Isherwood, W. H. Auden et le monde allemand : échanges culturels (1929-1988)

par Florian, Pierre Alix

Thèse de doctorat en Études anglophones

Sous la direction de Jean-Pierre Naugrette et de Rüdiger Görner.

Thèses en préparation à Paris 3 en cotutelle avec Queen Mary and Westfield college (Londres) , dans le cadre de École doctorale Études anglophones, germanophones, et européennes (2009-2015 ; Paris) , en partenariat avec Langues, Textes, Arts et Cultures du Monde Anglophone (equipe de recherche) depuis le 10-11-2009 .


  • Résumé

    Spender et Isherwood s’avèrent être des sources étonnamment fiables concernant l’histoire du monde allemand. Bien que recourant parfois aux clichés et à la stylisation, ils fournissent des informations précieuses sur des artistes allemands et autrichiens tels que Herbert List et Berthold Viertel. Isherwood a recours au mythe non seulement pour se poser en grand-père du mouvement pour les droits des homosexuels américains, mais aussi pour explorer les multiples avancées sur la sexualité en Europe pendant l’entre-deux-guerres. Ainsi, son récit fictif de la rencontre entre Gide et Hirschfeld défie la doxa critique et permet à Gide de prendre sa place légitime dans l’histoire de la libération homosexuelle. Isherwood fut également le premier à s’intéresser à l’impact de Viertel sur le cinéma britannique. Prater Violet met en valeur la contribution technique et artistique du réalisateur autrichien et révèle combien les studios anglais dépendaient des talents continentaux entre les deux Guerres mondiales. Bien qu’Isherwood, pour les besoins de l’intrigue, ait fait de Viertel un impuissant sur le plan politique dans son roman, il souligna plus tard le message anti-colonialiste audacieux que Viertel fit passer dans Rhodes of Africa. Le film nous invite à remettre en cause l’idée selon laquelle la censure fut toute puissante pendant les années trente. Les échanges de Spender et Auden avec le monde allemand démontrent un engagement continu pour le dialogue entre nations et contre la censure. Déjà, en 1939, Spender faisait son retour en politique, à travers ses traductions et ses critiques. Sa version des Élégies de Duino, qui fait autorité, et ses articles sur Goethe et Hölderlin ont permis de reprendre possession de l’héritage littéraire allemand confisqué par les nazis. Touchant un large lectorat, European Witness de Spender aida à renforcer cette tendance après la guerre, plaidant pour une acceptation de l’Allemagne au sein de la famille européenne. À une échelle plus modeste, Auden se battit pour la réhabilitation littéraire d’un grand auteur autrichien qui s’était compromis avec le régime nazi. Il considérait son élégie pour Weinheber comme un devoir public, appelant la traduction en prose qu’il avait préparée avec une amie « mon Gemeindepflicht » (mon devoir de citoyen). Après le retour d’Auden et Spender au libéralisme vers 1937, leurs échanges avec le monde allemand trahissent un intérêt surprenant pour les auteurs classés à droite, dû à des raisons esthétiques. Le fait qu’Auden prit la défense de Josef Weinheber nous rappelle qu’il s’est aussi battu pour la réhabilitation artistique de Wyndham Lewis, notamment en signant une pétition collective avec Spender. Spender, pour sa part, avoua une fascination embarrassante pour le Feuer und Blut d’Ernst Jünger et le Kampf um Berlin de Goebbels. Les deux poètes anglais ont adhéré au credo libéral en vertu duquel la critique littéraire et historique ne doit pas être handicapée par des considérations politiques. Bien que ce travail de recherche doive beaucoup à l’approche culturelle de la traduction développée par Susan Bassnett et André Lefevere, il montre également les limites de leur théorie. Elle est plus pertinente dans des situations particulières telles que la guerre (la traduction des Élégies de Duino par Spender à la veille de la Seconde Guerre mondiale en témoigne) ou l’exil (voir la traduction du Pastor Hall d’Ernst Toller par Spender). Dans les cas moins extrêmes, et lorsque l’auteur source n’est ni inconnu, ni « canonique » dans la culture cible, la subjectivité du traducteur redevient un facteur important. C’est ce que démontrent les traductions de Brecht par Auden.

  • Titre traduit

    Stephen Spender, Christopher Isherwood, W. H. Auden and the German world : cultural exchanges (1929–1988)


  • Résumé

    Spender and Isherwood turn out to give surprisingly reliable accounts of the German world. While occasionally indulging in clichés and stylization, they provide rare information on German and Austrian artists such as Herbert List and Berthold Viertel. Isherwood uses myth not only to pose as the grandfather of the American gay rights movement, but also to explore the multiple sexual modernities in Europe between the wars. His mythical narrative of the meeting between Gide and Hirschfeld thus challenges critical doxa, allowing Gide to take his rightful place in the history of homosexual liberation. Isherwood was also one of the first to consider Viertel’s impact on British cinema. Prater Violet stresses the Austrian director’s technical and artistic contribution, revealing how much English studios depended on continental talent between the wars. Though Isherwood, for dramatic reasons, presented Viertel as politically impotent in the novel, he later pointed out that the director had conveyed a daring anti-colonial message in Rhodes of Africa. The film invites us to question the notion of an all-powerful censorship through the thirties. Their exchanges with the German world demonstrate an ongoing commitment to transnational dialogue and against censorship. Already in 1939, Spender was getting back, through the channels of translation and criticism, into politics. His authoritative version of the Duino Elegies and his articles on Goethe and Hölderlin reclaimed Germany’s literary heritage from its Nazi exponents. Spender’s widely read European Witness helped to strengthen this trend after the war, pleading for the acceptance of Germany into the European family. At a smaller scale, Auden fought for the literary rehabilitation of a major Austrian writer that had compromised himself during the Nazi era. He regarded the elegy to Weinheber as a public duty, calling the prose translation he prepared with a German friend ‘my civic duty’. After Auden and Spender’s return to liberalism in the late thirties, their exchanges with the German world betray a surprising interest in right-wing authors on aesthetic grounds. Auden’s defence of Josef Weinheber reminds us that he also strove for the artistic rehabilitation of Wyndham Lewis, co-signing a petition letter with Spender. Spender, for his part, admitted to an embarrassing fascination for Ernst Jünger’s Feuer und Blut and Goebbels’s Kampf um Berlin. The two English poets upheld the liberal credo that literary and historical criticism should not be hampered by political considerations. Although the present research owes much to Susan Bassnett and André Lefevere’s cultural approach to translation, it also exposes its limits. Their theory applies best to particular situations such as war (Spender’s rendering of the Duino Elegies on the eve of World War Two) or exile (his version of Ernst Toller’s Pastor Hall). In less extreme cases, and when the source author is neither unknown nor canonical in the target culture, the translator’s subjectivity becomes once again an important factor, as Auden’s renderings of Brecht demonstrate.