Les innovations monétaires entre marginalité et disruption : le cas des monnaies locales et de la blockchain

par Nicolas Laurence

Projet de thèse en Sciences economiques

Sous la direction de Jerôme Blanc.

Thèses en préparation à Lyon , dans le cadre de Sciences économiques et de gestion , en partenariat avec Triangle (equipe de recherche) depuis le 21-11-2017 .


  • Résumé

    1. Contexte et enjeux : Depuis les années 1980, on observe l’émergence de nouveaux instruments monétaires. Dans le cadre de cette thèse, nous nous concentrerons sur les innovations sociales et les innovations technologiques qui ont affecté la monnaie. La première catégorie étudiée relève des innovations sociales. Le concept d’innovation sociale est assez récent. Auparavant dévolu au domaine de la technologie et de la technique, le terme d’innovation a vu son usage s’ouvrir et être utilisé pour désigner les innovations à caractère social, notamment avec la nouvelle sociologie économique. Dans cette optique, il faut considérer « la présence continuelle du social tout au long du « processus de production de l’innovation », depuis l’intuition de l’inventeur jusqu’aux différents mécanismes permettant son institutionnalisation » (Fontan, 2004). Depuis les premiers LETS (local exchange and trading systems) canadiens, on a vu apparaître une multitude de monnaies dites complémentaires. Le plus souvent, ces innovations cherchent à compenser certains manquements des monnaies conventionnelles. On observe la mise en place de monnaies locales, qui sont instaurées dans l’optique d’un développement territorial soutenable. Ainsi, il est possible de comprendre les monnaies locales comme la résultante d’une dynamique de diversification d’émission de monnaie afin de reprendre le contrôle de l’échelon local par une communauté (Guyomart, 2013). On observe aussi la création de LETS (Local exchange and trading systems) et de « banques de temps », où sont privilégiés des échanges entre particuliers sous l’angle de la réciprocité plus que du marché (Seyfang et Longhurst, 2013). La deuxième catégorie d’innovations monétaires peut s’entendre à travers l’émergence de nouvelles technologies hors du système de paiement. Le bitcoin est l’exemple le plus emblématique de ces innovations technologiques en termes monétaires. Lancée en 2009 par un inconnu sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto, le bitcoin est l’application directe de cette nouvelle technologie. L’effervescence autour de cette nouvelle monnaie entièrement dématérialisée provient de la technologie sur laquelle elle s’est construite : la blockchain. En effet, en enregistrant les transactions par bloc, et en les adjoignant à la chaîne d’information partagée par toute la communauté, on voit disparaître la notion de tiers de confiance, pour être remplacée par une confiance dans un algorithme, ouvrant, de ce fait, les possibles à une monnaie gérée de pair-à-pair. Ces cryptomonnaies sont radicalement différentes des monnaies conventionnelles. Malgré les revendications de ses partisans, on peut tout de même s’interroger sur le rôle présent et futur que ces cryptomonnaies peuvent entretenir avec les monnaies conventionnelles 2. Problématique : Pour saisir ces nouvelles monnaies, nous allons les mettre en perspective avec les monnaies conventionnelles. Tout d’abord, nous entendons par le terme monnaie conventionnelle, la monnaie émise par les banques commerciales dans un système bancaire hiérarchisé où circule une monnaie centrale, émise par la banque centrale. Dans cette optique, nous allons articuler ce travail de recherche autour de cinq axes. 1) Tout d’abord, dans quelle mesure est-il possible de saisir ces monnaies en termes de rapport de concurrence, avec les thèses de l’école autrichienne, et plus particulièrement d’Hayek ? Cette concurrence est-elle conçue comme état permanent ou processus de sélection ? Par exemple, le théorème de régression développé par Mises (1912), dans lequel on explique le processus concurrentiel s’opérant entre des biens servant de moyen de paiement pour en arriver à un instrument de règlement accepté par tous. Cela ouvre une compréhension spécifique dans l’analyse des cryptomonnaies basées sur la blockchain et ainsi, percevoir si ces nouvelles monnaies peuvent se généraliser comme moyen de règlement. Dans ce cadre, les cryptomonnaies sont un observatoire privilégié pour tester les thèses de l’école autrichienne. 2) Ensuite, il s’agit de comprendre de quelle manière ces monnaies peuvent être entendues dans un rapport de complémentarité. Pour ce faire, les apports de Lietaer vont être, dans un premier temps, d’une aide précieuse. Selon lui, en effet, les monnaies complémentaires ont fait leur apparition à la suite d’une fragilisation croissante du système monétaire et pour « permettre de résoudre les causes systémiques des crises monétaires et financières » (Lietaer, 2009). 3) En plus de ce rapport de concurrence ou de complémentarité, on peut chercher en quoi ces nouvelles monnaies sont l’objet de contestation de l’ordre monétaire en place et de la monnaie conventionnelle. 4) Cette contestation amène à s’interroger sur la volonté sous-jacente concernant l’instauration de ces nouveaux instruments monétaires, comme par exemple le désir de voir advenir le renversement ou la transformation de l’ordre monétaire par une démocratisation de la finance et de la monnaie. Dans cette optique de contestation, Aglietta et Orléan (1984, 2002) indique que la monnaie peut faire l’objet d’une tentative de captation de la part des agents économiques, du fait notamment qu’elle est l’expression de la richesse absolue. Elle est également génératrice de conflits entre les groupes sociaux et les acteurs, afin d’altérer le système monétaire à leur avantage. 5) Cette contestation peut également être entendue par les autorités politiques et monétaires et par les acteurs classiques de la circulation monétaire que sont les banques. Or, la contestation peut faire l’objet d’une récupération qui transforme alors de l’intérieur le système existant. En l’occurrence, la technologie blockchain semble pouvoir être ainsi récupérée par le système bancaire pour repenser la monnaie. L’objectif de cette thèse est d’analyser les formes d’articulation de ces nouvelles monnaies aux monnaies conventionnelles, en partant des monnaies locales et des cryptomonnaies. Ainsi, le travail va se structurer dans un cadre statique tout d’abord, pour ensuite être réalisé de manière dynamique. Dans ce cadre, la problématique est la suivante : dans quelle mesure ces innovations monétaires (monnaies locales et blockchain) sont-elles vecteurs de perturbation des monnaies conventionnelles ? Ces interférences sont-elles à considérer à la marge ou alors, sont-elles à l’origine d’un phénomène réellement disruptif ? 3. Cadre théorique et méthode : Si nous repartons des écrits de Polanyi (1957), les monnaies peuvent être distinguées en fonction de leur usage en « all-purpose-money » et en « special-purpose-money ». Cette distinction nous permet d’appréhender nos monnaies contemporaines en sortant du prisme des trois fonctions monétaires habituelles – unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges – pour s’intéresser plus spécifiquement aux relations identifiables entre des monnaies différenciées. Dans cette optique, il est possible de distinguer quatre moyens que peuvent prendre ces dernières pour les lier aux monnaies conventionnelles (Blanc, 2016). Il s’agit, dans ce cadre, de saisir la monnaie dans un rapport de : substituabilité, simultanéité, supplémentarité ou d’autonomie, vis-à-vis de la monnaie conventionnelle. Ces quatre moyens de lier les monnaies se fondent sur un mixte entre quatre types de relations monétaires. En effet, il est possible de comparer les monnaies à travers leur commensurabilité, leur convertibilité, leur co-utilisation et enfin leur utilisation conjointe. Grâce à ce corpus théorique, on peut appréhender ces nouvelles monnaies alternatives en dehors du seul cadre concurrence/complémentarité par rapport aux monnaies conventionnelles. En outre, cette catégorisation ne doit pas être pensée uniquement de manière statique, et il est nécessaire, de ce fait, de penser les nouvelles monnaies comme en constante évolution. D’ailleurs, la monnaie conventionnelle est, en elle-même, un sujet complexe à appréhender. Ainsi, il est judicieux de repartir des trois distinctions monétaires de Théret (2007) : unité de compte, système de paiement et principe de monnayage, dans lesquelles il est possible d’observer les innovations monétaires pour les mettre en relation avec les monnaies conventionnelles. En prenant l’exemple de la technologie blockchain, dans le cas où les monnaies conventionnelles l’intégreraient, seul le système des paiements serait impacté, contrairement aux deux autres distinctions. En revanche, si l’on prend en considération le bitcoin, on s’aperçoit qu’elle diffère de la monnaie conventionnelle sur les trois catégories. Ainsi, la question des « articulations » peut donc devenir : 1) d’un point de vue statique ou structurel, que peut-on en dire ? ; 2) d’un point de vue dynamique, la monnaie conventionnelle peut-elle rester indemne en dépit de ces innovations monétaires ? L’objectif de cette recherche est d’appréhender les dynamiques sous-jacentes aux innovations monétaires. A travers le cas des monnaies locales et de la blockchain, on va tenter de comprendre les relations et l’impact qu’elles peuvent avoir sur la monnaie conventionnelle. Le but est aussi de saisir l’évolution future de ces nouveaux instruments monétaires et pour cela, certaines théories économiques sur la monnaie vont être mobilisées. Pour ce faire, nous allons nous concentrer plus particulièrement sur les théories liées à l’école autrichienne et celles de l’économie institutionnaliste. Ainsi, le travail va être d’effectuer, dans un premier temps, une revue de la littérature exhaustive autour de ces questions. A la suite de cela, nous allons investiguer et interroger ces problématiques par une approche de terrain. La première finalité de cette investigation est de partir à la découverte de dynamiques et de pouvoir décrire les perspectives d’évolution de ces innovations monétaires. Dans ce cas, une enquête de terrain au plus près des acteurs prend tout son sens. Pour cela, on part, dans un premier temps, sur des entretiens semi directifs avec des concepteurs et des utilisateurs des monnaies locales. Ensuite, nous allons interroger les agents économiques impliqués dans les startups basées sur la blockchain, certains investisseurs reliés à la montée en puissance des investissements dans ce secteur et des cellules de veilles stratégiques de certaines banques, ainsi que la Banque de France. Géographiquement, nous allons partir sur un niveau local avec les expériences de monnaies complémentaires lyonnaises et pour ce qui est des nouveaux acteurs interagissant avec la blockchain, dans le bassin parisien. Cela étant réalisé, nous allons pouvoir conceptualiser les apports et les impacts que ces innovations monétaires peuvent avoir sur nos monnaies contemporaines, et de ce fait, sur l’organisation économique de notre société.


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