Pragmatique de l'injure raciste dans le théâtre anglais de la Renaissance

par Nora Galland

Projet de thèse en Études du monde anglophone

Sous la direction de Nathalie Vienne-Guerrin et de Jean-Christophe Mayer.

Thèses en préparation à Montpellier 3 , dans le cadre de Langues, Littératures, Cultures, Civilisations , en partenariat avec IRCL - Institut de recherches sur la renaissance, l'âge classique et les lumières (laboratoire) depuis le 01-09-2017 .


  • Résumé

    “But thy vile race, Though thou didst learn, had that in 't which good natures Could not abide to be with.” (Miranda, The Tempest, 1.2) Non, la race n'est pas ni le monopole d'un discours pseudo-scientifique, ni un produit de la modernité apparu ex nihilo. Avec la montée des sciences dures de la période moderne, allant de la fin du XVIIe au début du XXe siècle, la race a été présentée comme un fait objectif déterminant une classification de groupes d'êtres humains selon une théorie des races humaines. La production de ce système de la race fut la conséquence d'une dérive positiviste et scientiste cherchant à se donner une certaine légitimité en se donnant l'apparence de l'objectivité des sciences modernes empiriques. Néanmoins, si la race a été présentée comme telle à cette époque en Europe, elle ne se réduit pas à un discours pseudo-scientifique développé dans le cadre de disciplines telles que l'anthropologie, la biologie ou la génétique. La race n'est pas une donnée figée et datée. Il ne faut pas confondre le racisme pseudo-scientifique de la modernité et le racisme en tant que prisme à travers lequel penser l'identité. Il existe plusieurs formes de racisme et le racisme pseudo-scientifique moderne n'en est qu'un seul exemple. Il faut comprendre le racisme comme un système de pensée reposant sur le concept de race en gardant à l'esprit que celui-ci se définit différemment selon les bornes spatio-temporelles adoptées. Il est urgent de redéfinir le concept de race en ouvrant véritablement cette question pour dépasser les lieux communs et la confusion sémantique de la doxa mais aussi les partis-pris épistémologiques et idéologiques de la recherche en France à ce sujet. L'approche postcoloniale et décoloniale offre une méthode d'analyse critique permettant de montrer la mesure dans laquelle l'identité est le produit d'une époque dont le contexte socio-culturel et économique explique le phénomène de racisation.La race est avant produite dans et par le langage ; il s'agit d'un discours illusoire reposant sur la sélection arbitraire de critères subjectifs à partir desquels on construit une façon systématique de penser l'identité et l'altérité sur un axe axiologique. C'est un fantasme que l'on rend réel à travers le langage pour penser son identité ou celle de l'autre, mais de manière absolue et radicale. La race produit ce qu'Amin Maalouf appelle « des identités meurtrières » ou ce que l'on peut interpréter comme des injures racistes. En tant qu'acte de langage, l'injure ne se définit pas seulement par l'intention du locuteur mais aussi et surtout par son effet sur le référent de l'injure. La prise en compte du contexte de la scène d'injure raciste ainsi que sa réception sur son destinataire ou une tierce personne est fondamentale pour bien en saisir la portée. Dans le théâtre anglais de la Renaissance, l'injure raciste apparaît de façon récurrente ; elle a une véritable fonction dramatique qu'il est nécessaire d'analyser afin de comprendre la logique interne de chaque pièce. De plus, elle émerge dans des contextes très différents qu'il convient d'expliciter. Sachant que le texte de théâtre est fait pour être joué sur scène, l'injure raciste s'exprime aussi bien verbalement que visuellement. Sur scène, elle prend une dimension performative car elle peut être interprétée comme le constat d'une réalité objective ou au contraire comme une déformation subjective de la réalité. Établir une taxonomie pragmatique des injures racistes permet de distinguer ses différentes formes et de comprendre le rôle qu'elles ont joué dans la constitution du cadre de références socio-culturelles de l'époque. En soulignant la spécificité de la construction de la race dans l'Angleterre de la Renaissance, l'injure littéraire révèle un socle commun de stéréotypes et de clichés disséminés par l'hégémonie anglaise de la Renaissance à travers le discours. Les injures racistes des pièces du corpus ne décrivent pas une réalité historique mais une série de fantasmes identitaires partagés sur la scène anglaise de la Renaissance.

  • Titre traduit

    Pragmatics of the Racist Insult in Renaissance English Drama


  • Résumé

    “But thy vile race, Though thou didst learn, had that in 't which good natures Could not abide to be with.” (Miranda, The Tempest, 1.2) No, race is neither the monopoly of a pseudo-scientific discourse, nor the product of modernity that would have emerged ex nihilo. With the rise of modern hard science, from the end of the 17th to the beginning of the 20th centuries, race has been presented as an objective fact on which depends the classification of groups of human beings according to a theory of human races. The production of this system of racial thinking has been the consequence of a positivist scientism seeking to acquire some legitimacy by sounding like objective empirical science. Nevertheless, if race has been introduced as such at the time in Europe, it should not be reduced to a pseudo-scientific discourse developed with anthropology, biology, genetics, and so on and so forth. Race is not fixed and dated. We must bear in mind that there is a significant difference between the modern pseudo-scientific racism and racism as a concept and prism through which we can understand identity. There are many forms of racism and modern pseudo-scientific racism is only one of them. We should apprehend racism as a system of thought resting on the concept of race and remember that the latter has a different definition according to time and space. It is of the utmost necessity to redefine the concept of race by truly opening this question to go beyond biased, commonplace ideas, the semantic confusion of the doxa as well as the epistemological and ideological prejudice of French academia in this regard. The postcolonial and decolonial approach provides a method of critical analysis able to show the extent to which identity is produced by an era the socio-cultural and economic context of which accounts for the phenomenon of racialization. Race is first and foremost produced in and by language; it is a delusive discourse relying on the arbitrary selection of criteria from which systematic thinking is developed to understand identity and alterity axiologically. It is a fantasy that is made real through language to create our identity and the alterity of the other, with absolute and radical principles. Race creates what Amin Maalouf calls “murderous identities” or what we could interpret as “racist insults”. As a speech act, the insult does not only depend on the intention of the speaker but also, and above all, on its effect on the referent of the insult. Taking into account the context of the racial insult scene as well as the reception of this insult by the target or another party is fundamental to grasp the full meaning of the insult and its scope. In Renaissance English drama, racial insults are recurrent—they have an actual dramatic function that we must analyse in order to understand the internal logic of each play. Besides, it appears in very different contexts that we have to make explicit. As the text of a play is made to be performed on stage, racial insults are conveyed verbally but also visually. On stage, they take a performative dimension insofar as they may be regarded as the report of an objective reality or on the contrary as a subjective, twisted version of reality. Building a pragmatic taxonomy of racial insults enables to distinguish the different forms they can take and to understand the role they play in the constitution of the socio-cultural framework of the time. Emphasizing the specificity of the construction of race in early modern England, the dramatic, literary insult reveals a common set of stereotypes and clichés disseminated by the English hegemony of the time through discourse. Racial insults of the corpus do not refer to an actual, historical reality but to a series of identity fantasies shared on the English early modern stage.